Paul Vergès : le peuple debout
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Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Cette série vous est proposée avec le soutien du groupe RAVAT. Bienvenue à tous. Vous écoutez Léon, qui vous raconte la réunion au creux de votre oreille, à la rencontre de la mémoire de notre île.
Le peuple debout. Mes chers amis, comme vous l'avez découvert dans les épisodes précédents, la conscience politique de Paul Vergès s'est développée très jeune. Son père, Raymond Vergès, soutenait le Front populaire, militait à la Ligue des Droits de l'Homme, manifestait aux côtés de la Confédération Générale des Travailleurs. Il a emmené ses enfants partout, aux réunions, aux manifestations. Paul Vergès a suivi les traces de son père et a construit un engagement fort auprès des plus démunis. Ses proches le disent. Toute sa vie, avant d'être un stratège, un homme politique, il a été un homme de terrain, un combattant de la dignité humaine, contre l'aliénation coloniale.
Son fils, Pierre Vergès, explique.
En fait, si vous voulez, il a reproduit, comme on dit, ce qu'il avait connu, enfant. Orphelin de mer très tôt, il a été emmené avec son frère Jacques dans les manifestations pour le 1er mai, par son père qui était très engagé, le docteur Vergès. On les emmène chez des gens où ils voient comment ils pratiquent en tant que médecins et tout ça. Je veux dire, c'est des choses qui marquent. Donc, si vous voulez, je pense que ce lien avec la population s'est poursuivi et les luttes sociales étaient quand même des choses très importantes.
C'est pour ça que, par exemple, si vous voulez, quand on dit Paul Vergès visionnaire, c'est vrai, mais quand il occupait une fonction, il essayait toujours de faire en sorte qu'il y ait cette dualité, donc d'engagement, c'est-à-dire perspective, grand projet, mais aussi des choses simples.
Rappelez-vous, mes amis, après l'affaire Alexis de Lune-Neuve, Paul Vergès milite en métropole au Parti communiste français. Lors de ses années parisiennes, il rencontre des grands penseurs de la décolonisation, des Antilles, d'Afrique, d'Asie. Il échange avec Aimé Césaire, croise la route de l'ivoirien Félix Oufouet-Boigny ou du Cambodgien Pol Pot. Il suit de près la lutte des indépendantistes malgaches à la suite de la répression de l'armée française en 1947. Loin de son île, il se rend compte que la départementalisation n'a pas fait disparaître les habitudes coloniales.
Alors, dès son retour à la Réunion en 1954, il consacre son énergie à la lutte pour l'égalité sociale, promise par l'article 2 de la loi. Paul Vergès s'impose comme l'allié des travailleurs, des planteurs et des ouvriers. Et il va notamment s'illustrer en 1955 dans l'affaire dite de la bataille de quartier français. Au début des années 50, la filière canne-sucre est le principal moteur économique de l'île. Le sucre réunionnais a repris un développement rapide et les usines se modernisent. La sucrerie de quartier français est l'une des plus petites de l'île.
Mais la famille Payette, actionnaire principale, avec à sa tête René Payette, épaulé de son gendre Maxime Rivière, décide de faire d'importants investissements. La sucrerie fonctionne très bien avec ses nouvelles machines. Mais elle sort à des problèmes financiers. Il manque de trésorerie pour rembourser les banques. Et les concurrents qui mènent alors une véritable guerre de la canne s'engouffrent rapidement dans la brèche. Xavier Thieblain, l'ancien président du groupe quartier français, raconte qu'en 1955, ses fameux concurrents tentent une sorte d'OPA agressive pour récupérer les cannes de quartier français.
Pas pour la rentabiliser, il voulait la fermer. Donc il y a eu une guerre des cannes, plus qu'une guerre industrielle proprement dite.
Dans ce contexte, René Payette comprend que s'il veut gagner la bataille financière, il va falloir rallier l'opinion publique à sa cause. Alors, malgré des différents politiques profonds avec Raymond Vergès, le père de Paul Vergès, ce dernier accepte une alliance pour les planteurs, pour les travailleurs. Le Parti communiste organise des manifestations, des meetings. Et finalement, le collectif Sauvons au quartier français parvient à obtenir un plan de redressement sur 7 ans. Et mieux encore, en augmentant le prix de rachat de la canne à quartier français, toutes les sucreries sont obligées de suivre. C'est une victoire historique, rappelle Xavier Thieblin.
Globalement, je pense que l'histoire de quartier français de 1955 est partie, dans l'histoire de la Réunion, et celle de Paul Vergès, de ce qu'on appelle le vivre ensemble. Vivre ensemble, ça veut dire qu'au-delà des oppositions tout à fait normales, ouvriers, patrons, planteurs, usiniers, il y a quelque chose de plus important qui est le devenir de la Réunion. Et donc, quelque part, la plusieurs cas de sucre faisaient, alors, en 1955, totalement intégralement, partie du développement de la Réunion. Ça a montré à un instant T qu'un usinier, Ray Bépaillette, Maxime Rivière, des planteurs et des ouvriers pouvaient faire face à un danger extérieur. Et en s'unissant, arriver à gagner.
Il veut un peu, quartier français est devenu le sucrier de référence, puisque, en 2010, on produisait 70% du sucre de la Réunion.
Tout au long de sa carrière, Paul Vergès n'oubliera jamais quartier français, symbole d'un effort collectif qui paye. Et il gardera toujours un regard pour la filière canne-sucre, à la fois économique, mais aussi sentimentale. La victoire de quartier français va véritablement donner un nouvel élan au Parti communiste à la Réunion. Aux législatives, le PCF obtient deux députés. Le pouvoir central s'inquiète et va notamment faire venir sur l'île le préfet Pérot Pradier, dont je vous parlais dans les épisodes précédents. Mais ni la répression, ni les fraudes électorales ne vont faire faiblir la popularité de Paul Vergès. Il incarne un véritable vent de liberté.
Et c'est dans cet esprit qu'il crée le Parti communiste réunionnais en 1959.
C'était la double bataille pour avoir à la fois les avantages du statut départemental et faire reconnaître la nécessité d'appliquer toutes ces réflexions aux réalités postcoloniales de la Réunion.
Ses plus proches camarades du parti racontent que Paul Vergès a donné une conscience réunionnaise à toutes les populations qui ne savaient pas qui elles étaient. Le combat des réunionnais est devenu celui de la reconnaissance des droits fondamentaux liés à la dignité humaine. Les militants du Parti communiste réunionnais ont lutté aux côtés des planteurs de cannes, des planteurs de géraniums aux tampons, des pêcheurs, des dockers, des femmes, des retraités, des jeunes. À chaque fois, des manifestations immenses sont organisées pour obtenir la même chose qu'en hexagone. Harry Yechong Chikan, ancien secrétaire du PCR, se souvient de ses premières marches quand il était au lycée.
Un souvenir inoubliable.
On a du mal à imaginer aujourd'hui une marche depuis Saint-Joseph jusqu'au port. Et cette marche était marche de la jeunesse pour l'emploi et l'avenir. Et on était en 1982. et on a marché pendant tous, pendant quasiment six jours avec des points d'étape et tous les soirs c'était des discussions sur les questions de l'avenir, les questions de l'emploi avec des agriculteurs, des chefs d'entreprise, etc. Et on s'organisait, on se prenait en charge pour dormir, pour manger, pour la couverture et tout ça. C'était une expérience magnifique. C'est ça qui a la différence avec les autres politiques, ce que Paul Vergès organise les victimes.
Et quand les victimes s'organisent, ils prennent conscience de leur force et là, ils peuvent ébranler le système.
Avec l'arrivée de François Mitterrand au pouvoir en 1981, les premières lois de décentralisation permettent d'autres victoires. Enfin, la reconnaissance de l'identité réunionnaise, du créole, du maloyen. C'est le début de la culture du consensus avec la première élection d'un conseil régional en 1983. Pour autant, la réunion n'est jamais véritablement à égalité avec la métropole. Le SMIC réunionnais est inférieur, tout comme le RMI, les allocations familiales. Par exemple, à l'époque, la moitié des allocations familiales n'est pas versée aux familles afin de financer les comptines scolaires. Pour Paul Vergès et son bras droit Elie Waro, la coupe est pleine.
En 1987, les deux camarades démissionnent symboliquement de leur mandat de député pour manifester leur désaccord avec la loi dite de parité sociale qui, selon eux, institue l'inégalité. Elie Waro livre ses souvenirs avec fierté.
Ça a fait beaucoup de bruit, cette démission. On a mené campagne pourquoi on démissionnait et on avait l'assentiment de la population qui disait vous avez raison. Et on a donc mené toute une bataille pour l'égalité et on rencontre Mitterrand. Et Mitterrand dit bon, d'accord, vous avez raison, je vais régler ça. Mitterrand était en campagne pour son deuxième mandat. Il vient, il annonce sa visite à la Réunion. On fait un meeting, un rassemblement à Chilot pour l'accueillir avec des pancartes égalité, égalité, égalité. Et Mitterrand s'envoie cette foule d'égalité et il nous dit bon, écoutez, je vais régler ça. Ça a été une étape importante pour l'émancipation des Réunionnais.
Paul Vergès et ses amis ont obtenu beaucoup pour leur île. Peu à peu, les mêmes aides sociales qu'en métropole. Mais ils restent sur leur garde. Sans cesse, Paul Vergès revient au fondamentaux. La lutte contre l'aniénation des peuples. Lors de ses voyages, il s'est beaucoup inspiré des grands leaders communistes du monde. Et en retour, sa conception de la lutte pour l'égalité a toujours dépassé des frontières de la Réunion. En tant que communiste marxiste, Paul Vergès estime que tous les peuples doivent être libérés. Alors, tout au long de sa vie, il s'est intéressé au destin des peuples voisins comme le Mozambique, Madagascar, l'Angola.
Il a rencontré Ho Chi Minh au Vietnam, Mao Zedong en Chine. Encore aujourd'hui, Paul Vergès est vu comme un dirigeant politique de grande envergure dans de nombreux pays. En Afrique du Sud, par exemple, le nom de Paul Vergès vient d'être inscrit au panthéon de ceux qui ont lutté contre l'apartheid. En effet, en 1990, lorsque Frédéric de Klerk, le nouveau président de l'Afrique du Sud, libère Nelson Mandela, emprisonné depuis 27 ans, Paul Vergès tient à apporter une aide financière. Une histoire rocambolesque dont Raymond Laurette, l'ancien trésorier du Parti communiste et réunionnais, se souvient comme si c'était hier. Paul Vergès, quelques semaines plus tard, m'appelle.
Il me dit « Raymond, combien d'argent on a dans les caisses du Parti ? » Je lui ai dit « On a 1,2 million de francs. » On était en francs. Et là, il me dit « Nelson Mandela a été libéré par de Klerk. Il faut préparer les militants de l'ANC qui, jusqu'à présent, étaient des terroristes. Ils luttaient contre les forces racistes. Il me dit « Il faut les préparer pour devenir, demain, t'es responsable du développement du pays. Il faut de l'argent pour ça. Combien on peut le donner ? » J'ai dit « Paul, je suis pour qu'on donne la moitié. On lui donne 500 000 francs. » Paul me dit « Bon, écoute-moi, c'est d'accord. Tu vas prendre cet argent en liquide.
» Et puis, il y a deux filles, François Vergès et une autre, qui vont prétexter le voyage touristique en Afrique du Sud. Elles vont emmener cet argent. Finalement, pour ne pas se faire prendre à la douane avec une balise de billets, c'est le député Élie Waro qui sera chargé du voyage. Cette histoire incroyable est aussi symbolique de la manière de penser de Paul Vergès. Il a lutté toute sa vie pour que la Réunion et le département français profitent aux Réunionnais, mais aussi au reste du monde. C'est la fin de cette histoire. C'était Le Peuple Debout. Je vous dis à bientôt.
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