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interviewFrançois Ruffin· 2 février 2017 5 min

WHIRLPOOL, LA FAUTE À L'EUROPE

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

L'américain Whirlpool annonce la fermeture de son usine à Amiens Comment est-ce qu'on peut être motivés après une annonce pareille ? Je pense que ça va être difficile pour tout le monde. Mercredi, on vient d'être nominés aux Césars pour Merci patron !

L'ironie du sort, c'est que le film raconte notamment la délocalisation d'une usine du textile du Nord de la France vers la Pologne, et le même jour, dans ma ville, à Amiens, c’est l’usine Whirlpool (pour le sèche-linge) qui va quitter Amiens pour aller en Pologne, à Lodz. Je lis le communiqué puisqu’il ne me paraît pas inintéressant. « L'usine existante du groupe à Lodz, centre de la Pologne, est appelée à devenir le point central de sa nouvelle plate-forme de production de sèche-linge pour la région Europe, Afrique et Moyen-Orient afin de bénéficier de plus fortes économies d'échelle. » Qu'est-ce qui se passe depuis maintenant plusieurs décennies ?

C'est qu'auparavant, par exemple pour le lave-linge, Whirlpool avait une usine de production de lave-linge dans chacun des pays : une usine en France pour le marché français, une usine une Italie pour le marché italien et une usine en Allemagne pour le marché allemand. Et en fait, on va le voir, grâce à l'Union européenne, on a pu passer d'une usine par pays à une usine pour l’ensemble du continent, et maintenant on inclut donc l'Afrique et le Moyen-Orient à l'intérieur de ça. Et on nous parle d'économies d'échelle.

Je voudrais relier ce qui se passe ici à Amiens aujourd'hui aux décisions qui ont été prises à Bruxelles dans les années 1980. Je suis tombé par exemple sur des articles concernant la European Round Table. La European Round Table, c'est le principal lobby européen des patrons qui rassemble une quarantaine de patrons : de Volvo, de Nestlé et donc de Whirlpool puisque c’était à l’époque Wisse Dekker, dans les années 80, le PDG de Whirlpool, qui présidait aussi la European Round Table.

Je pense qu'il faut donner des visages à l’adversaire. Et dès 1989, le PDG de Whirlpool le prédisait : « Le marché unique va fournir à l’industrie européenne l’occasion de s’organiser à grande échelle. Auparavant, il leur fallait jusqu'à 35 documents pour les déclarations d’import-export et les formulaires de transit.

S’occuper de cette paperasse rendait le voyage trois à cinq fois plus long que nécessaire, et le coût de ces opérations administratives équivalait à 3 % de la valeur commerciale des produits. » Donc voilà, il dit que ça prenait du temps de faire ces paperasses, les camions roulaient trop lentement, donc tout ça amputait la plus-value. Et donc si on arrive à éliminer tout ça, on va pouvoir gagner de la plus-value.

C'est ce qui se passe et c'est ce qui rend, encore une fois, les délocalisations rentables. [Voix off pub] Pour des résultats aussi économiques que parfaits. Mais M.

Wisse Dekker voyait plus loin. Il disait « non seulement ça va permettre de d'avoir un seul centre de production de lave-linges ou de sèche-linges pour toute l’Europe, mais en plus ça va mettre les les travailleurs en concurrence entre eux, et donc on va pouvoir jouer sur les salaires à la baisse, on va pouvoir jouer sur les acquis sociaux à la baisse. » Et je cite toujours Wisse Dekker, l’ex-PDG de Whirlpool : « Les coûts sociaux en Europe nuisent à la compétitivité — la Sécurité sociale, les allocations chômage, handicapés, les dépenses pour l’éducation, et ainsi de suite.

Aussi, on doit trouver les moyens d'avoir une industrie européenne compétitive grâce à des changements politiques. » Eh bien le fait d'ouvrir les frontières et de pouvoir avoir des travailleurs qui sont ainsi mis en concurrence entre eux, on voit bien le gain que ça a en termes de changements politiques. Les changements politiques se font de manière contrainte, parce qu'on nous dit qu'on n'est pas compétitifs par rapport aux Polonais on est pas compétitifs par rapport aux Roumains, et ainsi de suite.

L'année historique, la vraie, c'est 1989, avec l’effondrement du mur de Berlin et l'ouverture des deux Europe. Il faut ouvrir nos frontières à ces pays. Et Jacques Delors, qu'est-ce qu’il dit ?

Il dit « oui oui, vous avez bien raison parce que si on ne fait pas ça, ça veut dire qu'on ne pourra pas tirer tous les bénéfices du grand marché intérieur si on ne peut pas circuler plus vite et moins cher dans toute l'Europe. Et par conséquent nous avons proposé au Conseil des ministres un programme ambitieux d’infrastructure », ce sera le Trans-Europe Network : 12 000 km d'autoroute. Pourquoi ?

Pour pouvoir conduire plus vite les marchandises d'un point à l'autre de l'Europe et ainsi rendre les délocalisations rentables. M. Wisse Dekker, il a eu une vision dans les années 80 et l’a mis en œuvre avec l’aide de Jacques Delors et de la Commission Européenne, et avec, on y reviendra, la complicité des dirigeants politiques, et cette vision se réalise aujourd'hui, et ce qui se passe à Amiens n'est que la conséquence d’une idéologie et d’une prophétie qui s'est imposée depuis les années 80.

Et donc on a divisé par 4 le nombre d’usines Whirlpool en Europe.

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