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interviewFrance Culture — L'invité(e) des Matins· 18 février 2016 14 min

François Bayrou répond aux étudiants : Le projet européen en question

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:02
Présentateur

Bonjour François Bayrou, vous êtes président du Modem, maire de l'eau puisqu'on vient de donner la température à Pau pour dialoguer avec vous. Je suis en compagnie de Benoît Bouscarelle qui est à la tête du service politique de France Culture. L'état de la droite, cet état est un état pré-primaire. Que vous inspire-t-il aujourd'hui François Bayrou ?

0:25
François Bayrou

D'abord une réflexion sur le mot. Pour vous, il y a une réflexion à mener sur droite et gauche. Et moi je pense qu'il y a une famille politique du centre, un courant politique, une sensibilité politique qui a son identité propre, son projet, son programme, qui peut s'allier avec d'autres à condition qu'on soit dans la reconnaissance et le respect de ce projet et de cette vision du monde. Et donc, permettez-moi, avant de répondre à la question, de vous dire que cette vision droite contre gauche n'existe plus. Ça n'existe plus. Mais est-ce que le centre existe, François Bayrou, il est divisé ? Attendez, ça c'est vrai, et c'est d'ailleurs sa faiblesse. Et donc elle se corrigera.

Mais il n'y a plus de gauche, parce que la gauche est explosée, et elle est explosée pour des raisons de fond, parce que son idéologie, sa vision du monde s'est révélée absolument inadaptée à la situation. Et la droite elle-même est explosée en extrême droite contre UMP, les Républicains, lesquels eux-mêmes sont déchirés en deux courants. Et donc cette affirmation qu'il faudrait continuer à voir le monde comme l'affrontement de la droite et de la gauche, « Monsieur, ce sont des étoiles mortes ». Donc ça, ça vous paraît obsolète. Alors dessinez-nous dans ce cas-là les contours du centre que vous verriez, par exemple, autour de vous, François Bayrou.

Oui, je ne dis pas seulement autour de moi, je ne suis pas le seul, même si, après des années de combat, je suis sans doute, probablement, celui que les Français voient comme le représentant le plus constant, on va dire.

2:19
Présentateur

Pas de fausse modestie, dites-nous. Avec le cuir le plus tanné.

2:22
François Bayrou

Voilà, aussi, bien sûr. C'est ça. Ben c'est bien, c'est bien d'avoir le cuir tanné. Et donc, je pense que le centre, c'est à la fois un projet et une attitude politique. L'attitude politique, c'est qu'on considère que ceux qui ne sont pas d'accord avec vous ne sont pas des ennemis. Ils ne sont pas d'accord avec vous, vous pouvez avoir des débats, autrement dit que la règle politique, ce n'est pas le sectarisme. Mon camp a toujours raison, il n'y a plus de camp. L'autre camp a toujours tort. Et quand on est dans l'opposition, le gouvernement a toujours tort. Et quand on est dans la majorité, l'opposition a toujours tort. Et elle est d'ailleurs responsable de la situation auparavant.

Voilà pour l'attitude politique. C'est vous qui comprenez les autres, en fait, au centre.

3:14
Invité

Mais François Bayrou, la fin de la bipolarisation ne s'est pas faite au profit du centre. Elle s'est faite en raison de la montée du Front National. Est-ce que vous pensez que c'est réversible ? Est-ce que ce phénomène est réversible ?

3:24
François Bayrou

Vous vous trompez, je crois, en pensant que la bipolarisation a établi un paysage définitif. Ce que je voulais dire, c'est que nous allons vers des temps où la nécessité du pluralisme va se faire reconnaître. Prenez la gauche. Je vais parler d'une famille politique plus sensible à l'intérieur de France Culture. Vous prenez de la gauche. Pourquoi ? C'est comme ça. Parce que c'est une sensibilité. Brice Couturier vous regarde. Vous parlez sous le regard de Brice Couturier. Là, la gauche, vous avez une gauche de la gauche, Jean-Luc Mélenchon, un certain nombre d'autres, qui ont une légitimité.

Ce n'est pas des responsables politiques ou des animateurs politiques qui sont des dissidents qu'il ne faudrait pas écouter. Et à l'intérieur de la gauche plus centrale, vous avez les écologistes. Ils n'ont aujourd'hui aucun poids. Ils sont déchirés. Cependant, c'est une sensibilité qu'il va falloir entendre. Et peut-être à l'intérieur du PS, il y a cinq ou six familles politiques en France dont la légitimité a besoin d'être entendue pour que le débat politique retrouve sa vertu.

4:38
Présentateur

Alors ça, c'est pour la théorie, François Bayrou. Pour la pratique, vous avez dit que vous alliez soutenir Alain Juppé, qui est peut-être un centriste selon vous, qu'on a vu en tout cas dans des gouvernements de droite. Et donc, finalement, tout ce beau discours sur le centre, il aboutit à une alliance avec Alain Juppé. Et là, on est déjà dans des perspectives beaucoup moins théoriques.

4:58
François Bayrou

Pourquoi je soutiens Alain Juppé ? Et j'ai dit que s'il était choisi dans le cadre d'une primaire, que je ne lui ai pas conseillé d'affronter, mais c'est lui qui a fait son choix, s'il est choisi, je le soutiendrai et je serai avec lui. Et si je peux, je l'aiderai à être choisi. Mais je redoute beaucoup la primaire. Pourquoi je soutiens Alain Juppé ? Parce que c'est le mieux placé de ceux qui veulent faire échapper le gouvernement du pays aux appareils politiques, aux deux appareils politiques, celui du PS, celui des Républicains. Donc vous allez dans le sens du vent et dans le sens des enquêtes d'opinion ? Non, ça n'est rien à voir. Je connais Alain Juppé depuis très longtemps.

Vous les connaissez tous depuis très longtemps. Non, oui, mais Alain Juppé, je le connais mieux. J'ai été membre d'un gouvernement qui le dirigeait. J'ai vu quelles étaient les qualités qui étaient les siennes. Et je trouve qu'il a bien mûri. Je trouve qu'avec le temps, il a trouvé comme une souplesse. Et ce que je ressens, non pas tant de son programme, on peut en parler, mais de sa personnalité, et pour moi la personnalité c'est plus important que les programmes, ce que je ressens c'est qu'il est en situation aujourd'hui d'avoir au pouvoir à la fois la volonté et la compréhension nécessaires pour que la France échappe à la malédiction dans laquelle elle est enfermée depuis longtemps.

Y a-t-il des gens de gauche avec qui vous pourriez gouverner, François Bayrou ? Sans aucun doute. Qui ? Non, je ne vais pas vous donner des personnes. Pourquoi ? Mais vous voyez bien qu'il y a tout un courant politique. Je vais même élargir ce que vous dites. Pour moi, il n'y a qu'une majorité possible en France aujourd'hui. Cette majorité, c'est une grande majorité réformiste centrale.

6:51
Invité

D'union nationale ?

6:53
François Bayrou

L'union nationale, ça voudrait dire qu'on prend tout le monde, y compris les extrêmes. Et je ne crois pas que ce soit bon. Mais vous voyez bien qu'il y a des sensibilités qui sont des sensibilités compatibles entre elles. Un certain nombre de choses que Valls dit sont compatibles avec un certain nombre de choses que je pense ou qu'Alain Juppé pense. Donc ça irait de Juppé à Macron ? Ce serait une alliance centriste ? Vous pouvez même probablement élargir. C'est une alliance centrale. C'est la seule majorité disponible possible si on voulait la faire. Mais on a des institutions et des règles électorales qui s'y opposent. Vous voyez bien ce qu'un très grand nombre de Français attendent.

Qu'est-ce qu'ils attendent ? Un, qu'on puisse prendre des décisions qui permettent à l'emploi et à l'économie française et à l'éducation nationale, un sujet qui pour moi est très très important, d'être ce que depuis des décennies on est incapable d'obtenir. C'est-à-dire, tout le monde sait bien qu'il y a des blocages sur l'emploi qui empêchent l'embauche, même des emplois qui existeraient. Tout le monde sait bien qu'on se trouve avec un système économique qui ne correspond plus à ce que les créateurs d'entreprises pourraient espérer. Tout le monde le sait dans la gauche de gouvernement et dans l'opposition. Et on est pourtant incapables de faire avancer les choses.

8:25
Invité

C'est très inquiétant ce que vous nous dites, François Bayrou. Vous vous dites que les personnalités sont plus importantes que les programmes. Et il faudrait une alliance centriste. Ça veut dire qu'il n'y a pas d'alternative politique possible à votre programme ? C'est moi et les centristes ou le délèche ?

8:39
François Bayrou

Il y a toutes les alternatives possibles. Mais ces alternatives, aujourd'hui, elles tournent. Enfin, ce qui s'organise aujourd'hui, c'est l'impuissance absolue. C'est le désespoir absolu. Ce qui se passe dans l'agriculture, ce qui se passe dans l'éducation, comme il y a beaucoup d'enseignants qui écoutent votre émission, on ne se rend pas compte du désarroi que les enseignants français ressentent aujourd'hui. Ils se sentent trahis et abandonnés.

9:09
Présentateur

Mais alors justement, qu'est-ce que concrètement pourriez-vous leur dire à ces enseignants qui nous écoutent ?

9:16
François Bayrou

Je vais leur dire que la réforme du collège doit être abrogée. Ce qu'on est en train de faire contre la tradition progressiste de l'école française, qui consiste à mettre à disposition de tous les jeunes et de tous les enfants des connaissances, une vision du monde qui est une vision en effet transmise et reçue, que tout ce qui est abandonné doit être de ce point de vue-là rétabli et que l'organisation des établissements, la condition matérielle des enseignants,

9:52
Présentateur

en effet, doit être prise en compte. Bien souvent, cette réforme du collège, elle a été résumée comme un affrontement entre les élitistes et les égalitaristes. Vous positionnez comment ? Si vous êtes contre, est-ce que ça signifie que vous souhaitez une certaine forme d'élitisme à la française ? Mais je ne sais pas ce que ce mot élitiste veut dire. Alors je vais vous dire concrètement ce que ça signifie. Ça signifie qu'il y a, dans les critiques du système scolaire actuel, une propension à reproduire et que cette reproduction, elle peut être cassée si on cesse d'abonder des filières d'excellence qui ne profitent qu'aux riches.

10:22
François Bayrou

L'excellence s'approfite à ceux qui n'ont pas à la maison les outils, les atouts, les livres, les connaissances pour conquérir leur liberté.

10:35
Présentateur

Théoriquement, mais statistiquement, ça ne se voit pas.

10:37
François Bayrou

Et donc, ce n'est pas excellence qu'il faut dire, c'est exigence. L'école française, l'éducation nationale française, c'était d'offrir aux fils d'ouvriers, aux fils de paysans tout petits, j'en suis un, aussi loin de Paris qu'ils fussent, c'est de leur offrir la possibilité de la reconnaissance, de s'affirmer, d'être entendus, de pouvoir parler la langue française aussi bien que les fils de bourgeois, de pouvoir lire les livres, de pouvoir comprendre ce qui se passe et ce qu'on dit. Et dès l'instant que vous refusez cette exigence-là, alors vous vous trouvez avec le fait qu'il n'y a que le milieu social d'origine qui vous donne ces instruments-là.

Et d'ailleurs, ce qui est en train de se produire, c'est que plus on va vers le renoncement, ou vers une école light qui ne transmet plus, plus l'enseignement privé, et l'enseignement privé hors contrat, se développe en France. Benoît Bouscarec. Parce que simplement, l'appétit, l'envie de transmettre aux enfants ne peut pas être vaincu, il est invincible.

11:53
Invité

En deux mots, François Bayrou, la réforme de l'orthographe dont on parle beaucoup, ces derniers temps, et encore aujourd'hui, c'est un renoncement, selon vous ? Est-ce que vous avez emplié ce terme, là, pour la rédication ?

12:03
François Bayrou

La réforme de l'orthographe, c'est une mystification. C'est une manipulation. C'est une simplification mystification. Et maintenant, on sait que c'est vrai. Puisque ceux qui ont pris la décision, sous la pression de force qu'il faudrait analyser, de rendre obligatoire pour les livres scolaires, ça veut dire de nouvelles éditions, ça veut dire des ventes de nouveaux volumes, tout ça, ceux qui ont pris cette décision ont dit, c'est pas nous, c'est l'Académie française. Et l'Académie française a dit, excusez-nous, non seulement nous ne sommes pas partie prenante de ce débat, mais nous le désapprouvons.

Et moi, je suis très heureux que les choses aient été mises à l'endroit, parce qu'on avance masqué, vous comprenez, et on fait en sorte que les choses ne soient jamais dites. Conséquence de la réforme d'orthographe, c'est qu'il n'y aura plus une règle orthographique qu'on respecte plus ou moins. Tout le monde fait d'une manière ou d'une autre des fautes, on espère qu'elles sont petites et pas très grandes. Donc c'est un renoncement ? Non. Ça crée deux orthographes. C'est la création d'une discrimination. Vous vous trouvez avec des gens qui maîtriseront l'orthographe traditionnelle et d'autres qui auront une autre graphie. Et naturellement, ça fait des signes de reconnaissance.

Vous avez ceux qui savent, qui montreront par leur écriture et par leur orthographe qu'ils appartiennent à une certaine culture et les autres. Et donc c'est profondément régressif et antisocial.

13:40
Présentateur

On continue à en parler, François Bayrou, à 8h15. Vous serez en compagnie de deux étudiants qui vous interrogeront. On parlera de la jeunesse, on parlera de l'Europe également. 7h55 sur France Culture.

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