Aller au contenu
Tous les transcripts
AutreFrance Inter — L'invité du week-end (sur Site radio)· 26 octobre 2025 24 minContradictoireMixte

"La montagne est un refuge pour moi" : l'alpiniste Benjamin Védrines de retour du Jannu Est

Source d'origine 3 locuteurs

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

Analyse automatique

Générée par IA — peut contenir des erreurs. Méthodologie

Temps de parole

  • Locuteur non identifié73 %
  • Présentateur24 %
  • Auditeur3 %

≈ 2,5 interruptions / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

Modèle mistral-nemo:12b · prompt v1 · les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

0:00
Présentateur

Et l'invité du grand entretien ce matin est un alpiniste, enfant de la montagne, monté sur ses skis avant 3 ans. Il a fait en solo et en cachette sa première ascension à 17 ans dans le massif des écrins et depuis on ne l'arrête plus. Il vient d'accrocher un nouvel exploit à son palmarès. Il est le premier à avoir grimpé en Himalaya il y a une dizaine de jours. Le Janu Est, une montagne de 7468 mètres, jamais gravie jusqu'ici. Bonjour Benjamin Védrine.

0:33
Locuteur non identifié

Bonjour, merci de me recevoir. Et bravo. C'est gentil.

0:37
Présentateur

Merci d'être avec nous. Bienvenue sur le plancher des vaches si j'ose dire. Vous pouvez lui poser vos questions chers auditeurs, intervenir au 01 45 24 7000 ou sur l'application Radio France. Vous venez donc Benjamin Védrine de monter avec votre compagnon de cordée Nicolas Jean cette montagne magnifique, mythique. Le Janu Est en Himalaya, deux ans de préparation, deux jours d'aventure, extrêmement quand même, sans oxygène, sans assistante. Vous venez de revenir en France. Comment vous le vivez ce retour ?

1:06
Locuteur non identifié

Oui, c'était une aventure très intense. Le Janu Est, on en rêvait depuis si longtemps et le retour forcément il est dur. Il est dur comme toujours quand on vit des choses très intenses et extraordinaires comme ça a pu être le cas au Népal pendant ces deux mois. Donc oui, il faut redescendre de ce nuage et j'avoue que ce n'est pas évident.

1:25
Présentateur

Retrouver le quotidien.

1:26
Locuteur non identifié

Oui, retrouver le quotidien parce que là-bas on avait quand même une vie très particulière où on était isolé de tout. Il faut s'imaginer sur un grand alpage à 4700 mètres au pied des géants de l'Himalaya, vraiment au cœur de ce massif qui m'a fait rêver toute mon enfance. Et donc forcément, on a eu une routine qui s'est installée. On était coupés de notre quotidien pendant tout ce temps-là et on vivait uniquement pour cette quête du Janu Est. Donc il y avait vraiment quelque chose de très vibratoire.

1:52
Présentateur

Oui, le Janu Est, ce n'est que entre guillemets 7468 mètres. Vous avez déjà fait pire ou mieux, c'est selon les points de vue. Pourquoi c'était si difficile ? Il y a eu 13 cordées avant vous qui ont essayé de grimper, qui se sont cassées les dents.

2:08
Locuteur non identifié

Oui, c'est un sommet qui est vraiment difficile. C'est comme une grande forteresse avec dans tous ses versants des difficultés à surmonter. Et particulièrement sur notre versant à nous, le versant nord, qui est une grande face de plus de 2300 mètres. Donc c'est immense, c'est comme si on mettait deux fois la face nord des Grands Jorasses l'une après l'autre. Et c'est assez impressionnant quand on est au pied. Et en fait, les cordées précédentes, elles se sont toutes heurtées à ces difficultés. Elles n'ont pas réussi à les surmonter. Il y a eu aussi du mauvais temps. En fait, on est toujours dépendant de la météo, on est toujours dépendant des conditions de la montagne.

Et donc, c'est la montagne qui dicte aussi ces difficultés. Il peut y avoir des expéditions où on peut ne même pas sortir de notre tente tellement les éléments se déchaînent. C'est un peu comme traverser un océan avec ses propres moyens. Et parfois, ça ne marche pas. Donc, il y a eu beaucoup, beaucoup de bâtons dans les roues. Et c'est ce qui fait que nous, on n'a pas aussi réussi une première fois.

3:05
Présentateur

Vous aviez raté un premier essai.

3:07
Locuteur non identifié

On a fait demi-tour, déjà à 6700 mètres. Et c'est un style particulier. Celui avec lequel on grimpe, c'est le style alpin. On grimpe rapide et léger. On emporte tout avec nous. On n'a pas de corde fixe. C'est à l'avance. On n'a pas d'assistance extérieure. De Sherpa pour porter tout votre matériel. Et on n'utilise pas d'oxygène. Et donc, tout ça, en fait, ça rend l'ascension encore plus complexe qu'elle ne l'est déjà.

3:30
Présentateur

Mais qu'est-ce qui a fait la différence pour vous par rapport aux 13 précédents ?

3:34
Locuteur non identifié

Alors, je vais commencer par dire qu'il y a une question un petit peu de chance. Parce que, comme je le disais, il y a aussi les météos, les conditions dans la face, etc. Mais aussi, à la fin, effectivement, il y a une préparation qui est minutieuse, qu'on a mis en place. On s'est servi aussi de tout ce qu'on a pu apprendre de notre tentative précédente pour améliorer, en fait, notre façon d'aller dans le mur, notre manière de bouger et aussi préparer notre corps à l'avance. Et ça, en fait, on s'est entraîné vraiment très rigoureusement avec mes coachs, donc Léo Viré et Fabien Dupuis.

Et voilà, on a essayé de mettre en place une stratégie qui nous a permis de pouvoir nous donner les moyens les plus importants pour pouvoir surmonter tout ça.

4:20
Présentateur

Vous racontez votre émotion en arrivant en haut de ce Jeanne Est. Vous avez fondu en larmes ?

4:27
Locuteur non identifié

Moi, je n'ai pas l'habitude de fondre en larmes, mais c'est vrai que là-haut...

4:31
Présentateur

On vous voit toujours souriant sur les photos, il faut le dire.

4:33
Locuteur non identifié

Oui, souvent, je suis assez galvanisé, puis je suis très positif. Et puis voilà, je souris au sommet. Là, pour le coup, c'est vrai qu'il y a une montée d'émotions, comme j'ai pu la voir d'ailleurs au cas d'eux il y a un an, où vraiment, ce n'est pas contrôlé. Et ça extériorise, en fait, toute cette pression qu'on a pu se mettre, toute cette volonté d'arriver au sommet, et ce long chemin vraiment laborieux qui a démarré très longtemps à l'avance. Et quand on dit même deux ans de préparation, au fond, on se prépare à ça depuis qu'on commence l'alpinisme. Moi, quand j'étais jeune, je rêvais de ça. C'était vraiment un truc qui me faisait vibrer et un graal que je visais.

Et donc, forcément, quand on arrive au sommet, moi, j'ai eu cette émotion de me regarder en arrière quand j'étais jeune et de me dire, voilà, j'ai parcouru pas mal de chemins depuis. De joie, donc. Eh bien oui, c'était de joie, évidemment. Non, si, c'est de joie. Et puis, plus de joie, effectivement, qu'au cas d'eux, où il y avait un mélange aussi de questions existentielles, etc. Là, c'était vraiment de joie, mais ouais, j'en ai encore un peu des frissons. C'est très particulier.

5:45
Présentateur

Le cadeau, c'est ce sommet dont vous parlez dans un livre qui vient de paraître un très beau livre de photos dont on va parler un peu plus tard. Évidemment, il y a aussi des difficultés. Il y a eu aussi ce premier essai raté pour le Jeannuest. Les risques, les températures, moins 20 degrés, le mal des montagnes. On peut se demander quand même ce qui vous pousse à vous infliger ça et vous donner quelques clés dans un autre livre, le livre Solitude, qui vient de paraître également. Vous racontez vos difficultés avec votre image, vos troubles alimentaires, votre hypersensibilité. Vous écrivez « Je me suis enfui, je suis parti en voyage en montagne, je me suis sauvé ». Donc, c'est une fuite ?

6:20
Locuteur non identifié

La montagne, c'est un refuge pour moi. Ça a toujours été un lieu dans lequel j'ai trouvé une forme de protection, aussi beaucoup de réponses à mes questions existentielles. et je m'en pose encore beaucoup, mais elle me construit, elle me façonne et elle m'aide à avancer tous les jours. Et c'est une vraie passion qui me tient debout. Quand j'ai un moment de moins bien, tout de suite, je me réfugie, entre guillemets, dans mes projets futurs. Et puis, ça m'excite, ça me donne la force d'avancer. Et c'est vraiment...

6:49
Présentateur

Vous dites le mot « obsession » à un moment.

6:51
Locuteur non identifié

Il y a une forme d'obsession, évidemment. Je suis vraiment conscient également que ma passion pour la montagne, elle dévore aussi parfois d'autres aspects de ma vie. Et c'est vrai que j'essaie de faire attention à ça, de trouver l'équilibre entre le vivre dans notre société, sur le plancher des vaches, comme vous avez dit, et puis en même temps, rêver, rêver haut, et tenter de réaliser ces rêves qui demandent beaucoup de temps.

7:21
Présentateur

Est-ce qu'il y a une forme d'addiction, comme il peut y avoir la bigorexie, l'addiction au sport ?

7:27
Locuteur non identifié

C'est évident, parce qu'on est quand même shooté à l'adrénaline, à l'endorphine. Mais pour moi, c'est une belle addiction. J'aurais pu me réfugier dans une autre addiction qui aurait pu être, d'après moi, beaucoup plus malsaine. Là, ça me fait réaliser des choses. Et en fait, en réalisant ces choses-là, qui sont demandeuses de valeurs qui sont quand même fortes, de discipline. Oui, c'est ça. Il y a beaucoup de rigueur, de discipline. Il y a de la résilience, parce qu'on a essayé une première fois sur le Janouette, par exemple, et ça n'a pas marché. Donc, il a fallu reconstruire tout un schéma de réalisation pour tenter d'y arriver. Donc, oui, ça demande de gamberger.

Moi, j'ai arrêté mes études assez tôt. J'ai fait le bac, et puis ensuite, je n'ai pas réussi à trouver ma voie dans les études secondaires. Vous racontez dans votre livre. Oui, la montagne m'a complètement happé.

8:18
Présentateur

Vous dites même, en fait, j'étais un mauvais élève parce que je passais mon temps à regarder la montagne par la fenêtre.

8:22
Locuteur non identifié

Oui, je rendais des feuilles blanches, clairement, au lycée de Dix. Et je regardais toujours cette montagne qui me fascinait. Et j'avais envie d'extérieur. J'avais envie d'avancer. J'avais envie de créer ma propre histoire. Et justement, en plus, dans la symbolique de Jean Nuez, je trouve que c'est en plein dedans. On est en plein cœur de ça parce qu'on va vers quelque chose qui n'existait pas autrefois. Et on trace notre ligne. On met notre signature sur une montagne qui était autrefois vierge. Et en fait, c'est ça, moi, la base de toutes mes motivations. C'est avoir une feuille blanche, un schéma et puis peindre dessus comme un artiste. Et je me vois vraiment comme un artiste.

Donc, on va dire qu'un chanteur, il a une addiction en écrivant des chansons. Un peintre en dessinant des peintures. Et bien, moi, c'est en gravissant des montagnes.

9:07
Présentateur

Alors, il y a Thierry qui aimerait une précision sur votre ascension du Jeanne-Uest. Benjamin avait-il prévu de redescendre en parapente comme pour le K2 ? Parce que sur le K2, vous êtes monté un peu plus lentement à pied. Vous êtes redescendu rapidement en parapente. Là, ce n'était pas le cas sur le Jeanne-Uest.

9:22
Locuteur non identifié

C'est vrai que le parapente, c'est une pratique qui est révolutionnaire aujourd'hui dans le monde de la montagne parce qu'on fait des voiles très légères. Et sur les projets comme le K2, par exemple, et sur ce Jeanne-Uest, on a travaillé avec Jean-Baptiste Chandelier pour faire des voiles encore plus légères et performantes. On a fait, pour tout vous dire, et c'est la première fois qu'on le dit, un autre sommet Vier, juste avant le Jeanne-Uest, presque trois semaines avant, qui s'appelle l'Anidesh Tchouli. Et de ce sommet-là, qui est à 6 800 m, qui nous a servi d'acclimatation pour préparer le Jeanne-Uest, on est descendu en parapente.

Et ça, c'est une forme de combo, comme on dit en montagne, qui est incroyablement folle.

10:03
Présentateur

Vous avez l'air extatique, vraiment. Il faut voir votre visage.

10:06
Locuteur non identifié

On saute du sommet, puis en 20 minutes, on est au camp de base, alors que ça nous a demandé tant d'efforts pour monter et que ça nous aurait demandé tant de temps pour descendre. Et du Jeanne-Uest, en fait, on est sur un autre style d'ascension. Ça nous prend trois jours. Et donc, en fait, on est au grand près. Notre sac ne peut pas contenir autant de volume que ce qu'on aimerait. Donc, on ne peut pas se permettre de prendre les voiles de parapente. D'autant plus que les prévisions météo, en fait, c'est extrêmement dur de les anticiper trois jours à l'avance. Donc, on a de grandes chances d'arriver au sommet puis que le vent soit trop fort.

Donc, on ne les a pas pris et ça nous a demandé un jour et demi pour redescendre. Une cinquantaine de rappels, une désescalade qui était très exigeante. Ça a été presque même le plus intense moment de tout le trip parce que quand on arrive au pied de la montagne, on est à 200 mètres du bas d'arriver en sécurité au pied. Et en fait, à ce moment-là, tous les problèmes se cumulent. On n'arrive pas à trouver des relais pour mettre notre corde parce que la neige est trop pulvérulente, parce qu'on n'a pas de glace, etc. Et donc, il y a à la fois notre fatigue est exacerbée et en même temps, on est en plein milieu d'un labyrinthe. Et ça, c'est extrêmement dur.

Mentalement, de tenir le coup dans ces moments-là, c'est vraiment dur.

11:18
Présentateur

Et il faut voir la photo que vous avez mise dans ce livre cadeau où on vous voit tout équipé avec votre casque, vos bouteilles, votre sac. Tout ça, il faut que vous puissiez le porter puisque vous n'avez pas d'assistance. C'est une école de la sobriété aussi.

11:34
Locuteur non identifié

Complètement. En fait, dans un sac à dos, on essaye de faire le plus léger possible sans rien oublier. Et c'est paradoxal parce que du coup, quand on dit rien oublier, on a envie de tout prendre pour être confortable, pour être en sécurité, pour avoir des doublons de matériel, etc. Là, du coup, il faut faire des compromis. Et ça, c'est vrai que dans la vie, on s'y retrouve souvent en faire des compromis. Nous, on a à peu près 20 kilos de matériel pour le second qui porte le sac, ce qui est très très lourd. Le premier a environ 6 à 8 kilos. Et on grimpe des longueurs qui sont verticales. Donc forcément, la pesanteur, elle joue contre nous.

Et c'est là que du coup, on est content d'avoir enlevé chaque gramme. Mais on a l'impression qu'il est toujours trop lourd, le sac.

12:17
Présentateur

Je voulais vous parler d'une autre photo qui est très très marquante, je trouve, dans ce livre. Voilà, on voit votre main et puis on voit un corps qui est dans la neige. C'est à 8400 mètres, pardon, sur le K2. En fait, vous croisez le corps d'un Islandais, d'un alpiniste John Snorri, mort pendant l'hiver 2021, qui est toujours là, qui est toujours posé sur la montagne. Et puis pour vous, c'est une forme de repère, en fait, un point de repère. Ce rapport à la mort, il est quand même impressionnant. C'est comme si elle vous était familière, en quelque sorte.

12:50
Locuteur non identifié

Oui, ça, c'était un corps, effectivement, qui était un repère spatial assez important pour moi. Parce qu'en 2022, j'avais eu un blackout complet. J'étais vraiment tombé dans une forme d'inconscience. Sur le K2. Sur le K2. Et je me souvenais, en fait, d'avoir vu ce corps-là, d'avoir dépassé ce corps-là. Et donc, ça me permettait de savoir à peu près jusqu'où j'étais monté. Parce que, en fait, j'ai eu un trouble de la mémoire et je ne me souviens plus du tout de ce blackout. Et en 2024, du coup, je le retrouve. Donc, pour moi, c'est une forme de... Je boucle la boucle. Et enfin, je réponds à cette question de où j'étais allé, jusqu'où j'étais parvenu.

13:22
Présentateur

Mais ça veut dire que la mort, elle est là. Et vous le dites d'ailleurs dans votre livre Solitude, vous dites je ne cesserai jamais d'aller en montagne. Peut-être jusqu'à ce qu'elle me prenne éternellement. Ça ne vous fait pas peur ?

13:33
Locuteur non identifié

En fait, on a l'habitude dans notre société de vivre dans un monde de plus en plus aseptisé. Et c'est vrai que l'alpinisme, ça va un petit peu à l'encontre de tout ça. On est presque antisocial d'une certaine manière. Moi, j'ai toujours éprouvé beaucoup de fascination, effectivement, pour cette énergie qu'on peut avoir, même que j'ai moi. J'essaie d'extérioriser ma pensée et puis de voir à quel point je suis capable d'aller loin et de m'affranchir de cette peur-là d'une certaine manière. Alors, je ne m'en affranchis pas totalement. J'ai peur de mourir, effectivement. J'ai envie de revenir vivant. On fait en sorte... Vous êtes quand même prudent. On est extrêmement prudent.

On a reporté plusieurs fois notre ascension. On a une grille d'évaluation des risques qui est quand même assez planifiée à l'avance, assez structurée. De plus en plus mature, je suis. De plus en plus, j'essaie de prendre mes précautions. Parce que je vois mes amis disparaître. Parce que je me vois grandir. Je vois aussi la coupe de mon égo un petit peu se remplir. Et donc, du coup, je sens que...

14:34
Présentateur

Végitimement.

14:35
Locuteur non identifié

Oui, du moins, en tout cas, ça me permet de comprendre à la fois la valeur de mes ascensions de plus en plus. Parce que je me rends compte que c'est rare dans une vie de faire ça. Et à la fois, que peut-être un jour, j'arrêterai. Et donc, j'ai envie d'arriver à ce stade-là vivant. Parce que je ne pourrais pas le faire autrement. Et j'ai à cœur de faire bien les choses. Mais par contre, c'est vrai que d'une part, je suis très habitué à ça. J'ai beaucoup d'amis qui sont décédés. Et notamment, sur cette phase du Jeanne-Uest, il y a eu ce pauvre Mike Gardner qui nous a quittés l'année dernière. Donc, on est tous les jours face à ça.

Et c'est quelque chose qui ne m'empêche pas effectivement d'avancer. J'ai peur, mais je n'ai pas peur de vivre de ma passion qui inclut ce risque-là.

15:18
Présentateur

Vous avez un rapport très, très intime à la montagne. C'est ce que raconte aussi votre livre Solitude. Et c'est presque paradoxal parce qu'en même temps, vous êtes très présent sur les réseaux sociaux, en photo, vous avez un film qui va sortir bientôt. Vous étiez accompagné sur le Jeanne-Uest par un caméraman. C'est paradoxal, non ?

15:37
Locuteur non identifié

C'est complètement paradoxal. Mais je crois que c'est commun à beaucoup d'artistes. Pour avoir vu quelques films ici ou là, de grands chanteurs notamment, il y a presque une plus grande facilité, et c'est le cas pour moi, par exemple, de venir sur ce plateau, de parler devant une audience de 5000 personnes ou de 3500 au Grand Rex à Paris, plutôt que de rentrer dans un bar, dans une salle intime où je connais pas mal de gens parce que, oui, je vais peut-être avoir plus peur de leur regard. Et c'était le cas au lycée, pareil.

J'avais peur de rentrer dans cette cour d'école où tout le monde était là, où je ne me sentais pas forcément à ma place, mais parce qu'aussi, quand je suis en représentation, j'ai un costume, entre guillemets, c'est plus facile aussi parce que...

16:27
Auditeur

Et un sourire.

16:28
Locuteur non identifié

Ouais, un sourire aussi, mais parce que personne ne me demande en retour autre que raconter ce que j'ai fait, etc. Et je sais comment le faire et c'est quelque chose à travers duquel je me suis construit professionnellement et qui me plaît beaucoup. J'adore, en fait, partager, j'adore... C'est une version de moi, mais ce n'est pas la seule.

16:46
Présentateur

Gilles est au standard de France Inter. Gilles, bonjour.

16:50
Auditeur

Oui, bonjour.

16:51
Présentateur

Vous avez une question pour Benjamin Védrine ?

16:54
Auditeur

Déjà, chapeau l'artiste pour un alpiniste amateur que je suis, c'est exceptionnel. Merci. Moi, Benjamin Védrine a un petit peu déjà répondu, ça concernait un petit peu la philosophie de l'alpinisme et puis l'alpinisme et ses travers d'aujourd'hui. Comment il le vit véritablement, la course un peu à l'exploit sur le Mont-Blanc, à qui il fera l'ascension le plus vite ? Et puis, j'ai une autre question, un autre commentaire, c'est est-ce qu'il peut un petit peu nous parler de son camarade de Cordée ? Parce que s'il est allé là-haut, il n'était pas tout seul. Donc, je crois que c'est important aussi.

17:38
Présentateur

Merci pour votre appel, Gilles. Benjamin Védrine ?

17:41
Locuteur non identifié

Ben, je suis quelqu'un de très versatile, j'aime la polyvalence, autant que la montagne est variée. Donc, je trouve qu'on peut trouver son bonheur dans bien des domaines, aussi bien en essayant de gravir le Mont-Blanc le plus vite possible en aller-retour depuis Chamonix, qu'en essayant de gravir le K2 par une voie normale avec des cordes fixes le plus rapidement possible, qu'en explorant des contrées de notre planète qui n'ont pas encore été. Moi, j'ai cette ouverture d'esprit où je suis élitiste dans ma pratique, mais par contre, voilà, j'ai aussi une ouverture sur la manière dont vont pratiquer la montagne les autres personnes.

Et si on veut parler du style himalayen sur les 8000, entre autres, moi, c'est quelque chose qui ne me dérange pas en soi, qu'il y ait des gens qui veulent gravir des 8000 dans des conditions de sécurité plus importantes et puis avec une facilité plus accessible comme sur l'Everest, par exemple, c'est quelque chose qui ne me dérange pas parce que j'ai tout un terrain de jeu à ma disposition.

18:41
Présentateur

Justement, on a une question de Paul sur l'application France Inter et qui est un peu dans cet ordre d'idées. Alors qu'il a permis la large publicité des Ascensions en Himalaya, quel regard vous portez sur Inok Stag et son film Kaizen qui a effectivement popularisé cette envie pour les gens de monter des sommets alors qu'ils n'y sont pas forcément préparés ?

18:59
Locuteur non identifié

D'abord, je trouve que sa préparation a été... La sienne, oui. Oui, sa préparation, en fait, j'ai aimé sa préparation parce que justement, on y a trouvé quelque chose d'abouti, on y a trouvé quelque chose qui tranchait souvent avec ce qu'on voit dans le milieu, à savoir des gens qui arrivent au camp de base de l'Everest et qui n'ont jamais mis de crampons. Ça arrive, au même titre que ça peut arriver sur le Mont-Blanc, notamment. Et donc, lui, il a fait un chemin tout différent accompagné par mon copain Mathis Dumas qui est guide d'autres montagnes et un grand alpiniste. Donc, il a su l'accompagner pour lui donner toutes les clés.

Donc, moi, je trouve qu'il y a déjà cette persévérance, cette détermination et puis cette préparation que je trouve vraiment exemplaire. Et ensuite, le fait de partir de là où il était pour arriver au sommet de l'Everest par une voix qui n'est certes pas la même que la nôtre mais en tout cas, proportionnellement à ce qu'il était capable de faire, c'était déjà quand même quelque chose de difficile. Il l'a bien montré, je pense, dans son documentaire. Non, moi, tant que les gens éprouvent du plaisir à grimper les montagnes, je ne vais pas du tout les juger.

Tant qu'ils respectent la montagne aussi et qu'ils respectent les autres usagers de la montagne, je pense qu'on peut vivre tous ensemble sans se tirer des balles parce que ça serait vraiment contre-productif.

20:12
Présentateur

Et justement, à propos de respect de la montagne, depuis les années 2000, des milliers de glaciers ont disparu avec le réchauffement climatique. On voit dans votre livre aussi les déchets que peuvent laisser derrière eux certains alpinistes, y compris leur tente ou des choses comme ça. En l'occurrence, là, c'est le réchauffement. 80% du volume des glaciers de l'Himalaya pourrait disparaître d'ici la fin du siècle. Vous êtes aux premières loges, vous, pour le voir.

20:34
Locuteur non identifié

Oui, nous, par exemple, au camp de base à 4700 mètres, on est sur un plateau herbeux et juste à côté de nous, en fait, il y a une immense moraine qui correspond en fait à ce qu'a laissé le glacier comme trace et du coup, il a fondu énormément, presque de 150 mètres et donc, on a une sorte de fossé et on voit, c'est flagrant comme on peut le voir dans les Alpes, mais presque encore plus parce que l'échelle est tellement immense. Je veux dire, les glaciers sont longs et du coup, on voit cette moraine qui se prolonge sur des kilomètres et des kilomètres. Et puis, oui, on a effectivement, typiquement, pour notre voie, on a un départ qui est à 5200 mètres.

et en fait, maintenant, avec le réchauffement climatique, on a de plus en plus de pluie, notamment pendant la mousson qui se produit entre juillet et août qui du coup, amène de la pluie jusqu'à 6000 mètres et ça nous pose problème parce que du coup, on a besoin de plaquage de neige, de glace, etc. Et il fait trop chaud et donc, quand on est arrivé au pied de la montagne, on a vu les conditions et on s'est dit, mais là, on ne passera pas, ce n'est pas possible et c'était révélateur de ce qu'on vit maintenant et peut-être que dans 20 ans, cette voie, elle ne sera même plus possible. On n'arrivera pas à la grimper parce que le bas ne sera pas formé.

21:45
Présentateur

Alors, je le disais, vous enchaînez les performances jusqu'où vous savez comment ne pas aller trop loin parce que vous confiez dans votre beau livre de photos K2, parfois, le poids de la montagne m'écrase.

21:57
Locuteur non identifié

Ouais, parfois, la passion, en fait, elle perd le dessus et on se retrouve tout petit face à nos projets ambitieux et c'est ce qui m'est arrivé notamment dans ma tante au pied du K2, c'est ce qui arrive parfois quand j'étais aussi au camp de base du Jeanne-Uest où tout d'un coup, en fait, on a presque envie de fuir nos projets parce que c'est trop, trop, c'est trop tout court avec un grand T et on est tout timide on est tout timide face à un projet qui demande beaucoup de courage et c'est vrai que parfois, c'est dur d'assumer ses propres projets je pense que ça arrive à certains qui vont faire les Jeux Olympiques ou qui se mettent aussi peut-être des gens qui vont faire, je ne sais pas, l'ultra travail du Mont-Plan, etc.

où tout à coup, ils se rendent compte ce dans quoi ils vont se lancer et nous, c'est encore plus fort parce que l'enjeu, ce n'est pas celui de s'arrêter, d'abandonner, de perdre, c'est celui, clairement, de perdre la vie potentiellement si on n'est pas assez concentré, là, dans cette phase-là, il y a plein de moments où si on a une inattention, on peut glisser.

23:05
Présentateur

Mais malgré tout, vous en avez beaucoup des projets, vous avez cette actualité très riche, ces deux livres dont je donne le nom K2 et Solitude qui sont parus aux éditions Guérin, un film, je le disais, qui sort en novembre et puis alors peut-être un nouveau projet d'ascension bientôt, vous avez donné des indices un peu à gauche à droite, alpinisme, exotisme, vous, en un mot, vous pouvez nous en donner un autre ?

23:26
Locuteur non identifié

Oui, on est des gens, les alpinistes qui aimons parfois garder les projets un peu secrets jusqu'à maintenant. C'est vrai que j'aimais partager beaucoup et je le fais toujours, mais il y a certains projets de vie qui sont importants et sur lesquels je pense qu'il faut garder une certaine part de confidentialité, d'intimité. Mais ça ne sera tardé. J'ai quelques mois encore à Cerchevalier à mon camp de base. Je vais me reposer, me préparer et puis après je repars. En tout cas, oui, la flamme est toujours là.

23:54
Présentateur

On a hâte de savoir. Merci beaucoup Benjamin Védrine d'être venu nous voir ce matin. Merci à vous. Merci aux auditeurs qui étaient nombreux aussi à vouloir vous poser des questions et à bientôt j'espère.

24:04
Locuteur non identifié

Merci de parler d'alpinisme en tout cas. A bientôt. A bientôt.