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InterviewFrance Inter — L'invité de 8h20 (sur Site radio)· 14 mai 2026 22 minComplaisantFond programmatiqueInstitutions & électionsCulture, médias & sport

Affaire Dreyfus : "C'est une affaire matricielle de la société française qui parle au présent", affirme Philippe Collin

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 45 %Attaque 40 %Défensif 15 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 100 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 0:57OuverteRéponse directe

    Pourquoi celle-ci, Philippe Collin, parmi toutes les séries que vous nous avez proposées en podcast ?

  • 1:52RelanceRéponse directe

    Vous dites que c'est la série des séries ?

  • 2:28OuverteRéponse directe

    Pourquoi cette histoire, Éric Ruff, vous parle particulièrement ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 4:33PrésentateurFait
    « En 1899, Valdez-Crousseau va mettre au point un gouvernement, dit de défense républicaine, »
  • 3:15Invité politiqueFait
    « Ce combat pour la République, c'est le titre du podcast et du livre, »

Temps de parole

  • Présentateur41 %
  • Invité politique37 %
  • Invité22 %

1,4 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

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0:02
Présentateur

France Inter, Simon Lebarou, la grande matinale.

0:07
Invité politique

Comment l'histoire nous éclaire-t-elle et comment peut-elle nous aider à ne pas reproduire les erreurs du passé ? Ce sont des questions qui sont au cœur de votre travail. Philippe Collin, bonjour.

0:18
Présentateur

Bonjour Simon, bonjour à tous.

0:19
Invité politique

Dans votre passionnante collection Face à l'Histoire, collection de podcast France Inter, qui cumule des dizaines de millions d'écoutes. Et c'est une machination, une cicatrice, dites-vous, qui a redessiné la société française, que vous adaptez désormais. C'est l'affaire Dreyfus, vous l'adaptez en livre, aux éditions Albain Michel, et dans le même temps au théâtre, avec vous entre autres Éric Ruff. Bonjour. Bonjour. Comédien, metteur en scène, ancien sociétaire, ancien administrateur général de la comédie française. Merci d'être avec nous tous les deux ce matin. Avec plaisir.

Avec les auditeurs de France Inter, évidemment, comme d'habitude, au 01 45 24 7000 et sur l'application de Radio France pour nous appeler et nous écrire. Pourquoi celle-ci, Philippe Collin, parmi toutes les séries que vous nous avez proposées en podcast ? Vous aviez déjà adapté en public celle sur Léon Blum, mais pourquoi avoir envie aujourd'hui de porter devant un public encore plus large l'histoire d'Alfred Dreyfus ?

1:14
Présentateur

Je crois que c'est une affaire matricielle de la société française et qui parle au temps présent. Les échos de l'affaire Dreyfus en 2026, 2025, 2027 sont assez frappants, même davantage sans doute que ce qu'on peut imaginer dans les années 30. On compare souvent cette période. En fait, pas du tout. Je pense que ce que nous vivons est beaucoup plus proche de 1899-1900 que 1934 ou 1933-1935. Donc, je trouve que c'est vraiment important de le porter.

Et puis, vous savez, on a passé cinq ans à produire beaucoup de séries politiques du XXe siècle et on s'est aperçu que systématiquement, quand vous parlez de Philippe Pétain, de Céline, des Résistants, du général Leclerc, de Léon Blum, vous croisez l'affaire Dreyfus.

1:52
Invité politique

Vous dites que c'est la série des séries ?

1:53
Présentateur

Oui, c'est la matricielle, c'est la série des séries. Et donc, je me disais qu'en fait, on va la porter sur scène parce que j'espère aller au contact d'un public, élargir aussi la base de cette affaire en termes de notoriété et de diffusion de savoirs. Parce que je pense qu'elle nous parle profondément aujourd'hui, je pense.

2:09
Invité politique

Vous étiez déjà, Éric Ruff, l'une des voix du podcast. C'est neuf épisodes d'une heure qui racontaient très largement cette machination, donc ce complot dont a été victime ce capitaine de l'armée française, grand patriote français, juif, et dont le sort a enflammé, il y a 130 ans, la République. Pourquoi cette histoire, Éric Ruff, vous parle particulièrement ?

2:31
Invité

Je ne vais pas paraphraser ce que dit M. Collin, mais quelquefois, on a le malheur de traverser une époque où les parallèles sont absolument évidents. Effectivement, moi, ce qui me trouble beaucoup, d'ailleurs, c'est la notion de la vérité, la vérité à l'époque, parce que l'armée française ne pouvait pas être contredite et qu'elle était respectée par la population incroyablement. Et une autre époque maintenant, où, dans notre époque de post-vérité, pour aller chercher quelque chose qui soit de l'ordre d'une vérité, c'est tout aussi compliqué.

2:59
Invité politique

Vous le disiez, Philippe Collin, et vous aussi, Éric Ruff, on voit des parallèles assez évidents entre cette affaire Dreyfus, fin du 19e, début du 20e, et aujourd'hui, cette société en 2026. Ce combat pour la République, c'est le titre du podcast et du livre, Philippe Collin, c'est la question qui traverse, en fait, tout votre travail. Oui. Pourquoi cette affaire Dreyfus nous dit, aujourd'hui, ce que doit être le combat pour les valeurs de la République, et comment on peut perdre, en fait, très rapidement ces valeurs ?

3:33
Présentateur

Alors, ce que raconte l'affaire Dreyfus, c'est la fragilité de la République. Ça, c'est vraiment très important, parce qu'on a le sentiment, aujourd'hui, qu'elle est imposée, qu'elle est définitive, qu'elle est là, avec nous, tout le temps. En fait, c'est pas vrai. La République est un régime fragile, il faut l'entretenir, en prendre soin. Mais évoquons le parallèle le plus frappant, pour moi. Ce qui est vraiment intéressant, c'est que ce qui se passe autour de l'affaire Dreyfus, c'est une relation à trois termes. Vous avez une bourgeoisie hégémonique, héritière de la Révolution française, qui est au cœur du jeu de la société française.

Mais elle hésite, cette bourgeoisie, dans un balancement entre une extrême droite rétrograde, xénophobe, antisémite, raciste, et un mouvement socialiste en forte dynamique, qui veut aussi, elle, participer au pouvoir. Et ce qui est vraiment intéressant, c'est que cette bourgeoisie libérale hégémonique n'arrive pas à édifier une nouvelle société. Elle n'y arrive pas. Donc elle hésite. Elle se dit, est-ce que je m'allie à l'extrême droite, à cette droite réactionnaire rétrograde, ou est-ce que j'inclus des mouvements socialistes avec moi ? C'est ce qui va se passer, Simon.

En 1899, Valdez-Crousseau va mettre au point un gouvernement, dit de défense républicaine, où les forces socialistes vont dire, on appuie une bourgeoisie libérale pour mettre en place des réformes sociales. Vous voyez, quand on pense à ça, on pense quand même excessivement au présent. La bourgeoisie libérale a un rôle majeur à jouer dans les mois qui viennent, je le redis.

4:50
Invité politique

Mais vous dites pour autant, ce n'est pas une affaire de droite et de gauche. Non, du tout. Dreyfusard, anti-dreyfusard, ça ne peut pas se résumer à la droite et à la gauche.

4:56
Présentateur

Ça ne se résume pas à ça. Ça se résume à une définition de la société, c'est-à-dire, quelle vision du monde vous avez, quelle vision de la nation vous avez. Et en effet, il y a des gens de droite qui étaient tout à fait dreyfusards, des gens de gauche qui étaient anti-dreyfusards. Donc c'est autre chose, c'est un rapport à la société que nous avons. Il y a ici, dans cette affaire de Dreyfus, une vision, comment dire, pour l'extrême droite, il y a une définition quasiment biologique du corps social. Qu'est-ce que c'est qu'un Français ? C'est avant tout le sang.

Et donc il y a des gens extérieurs, étrangers, juifs, protestants, qui sont des éléments exogènes et donc dangereux pour le corps social. Et donc ça, il faut lutter contre ces invasions du corps social. Or, il y a une autre définition d'un patriotisme plus ouvert, qui est l'histoire de France et de la République. Comment est-ce qu'on inclut les éléments extérieurs pour créer une société diverse ? Alors ça peut paraître un peu presque utopiste de dire ça aujourd'hui, mais c'est notre réalité, c'est notre définition du monde en tout cas. Et nous nous battons pour ça en tout cas.

5:52
Invité politique

Vous connaissez, et vous commencez à très bien connaître cette histoire, cette affaire Dreyfus, vous aussi, Éric Ruff, puisqu'il y a eu le podcast, il y a désormais ce spectacle en public. Et puis en 2019, vous étiez à l'affiche du jacuzzi de Polanski, dans le rôle de... Le colonel Sander. Le colonel Jean Sander. Voilà. Est-ce que vous aviez... Un anti-dreyfusard patent. Voilà, anti-sémite, officier de l'armée française, qui a fait partie des premiers qui ont ourdi ce complot contre le capitaine Dreyfus. Est-ce que vous aviez conscience, au moment de vous plonger, il y a quelques années, dans cette affaire, des parallèles, justement, dont on parle, et des similitudes avec le temps présent ?

6:36
Invité

Non, parce que comme tout contemporain, on pense toujours qu'on découvre tout, et que les choses s'inventent, et que c'est notre époque qui est la plus symptomatique, et la plus incroyable. Et puis, au bout d'un moment, on se plonge dans l'histoire, en se disant que malheureusement, c'est un éternel recommencement, et que le haro sur le bodet est une chose qui, malheureusement, se réitère, et qu'il y a des mensonges qui sont tellement plus faciles à gober que la complexité d'une réalité.

Voilà, on est tous pareils, d'ailleurs, la politique la pire donne toujours des réponses rapides, et il est tellement plus facile de croire rapidement à une chose, parce qu'elle nous libère de toute réflexion, de toute complexité, alors que le monde est complexe, ou bien on accepte que le monde soit complexe, et on essaye de le déchiffrer, on essaye de le vivre, ou bien on croit à d'immenses bêtises, mais qui sont comme des cadeaux de Noël, et qu'il est très facile d'ouvrir, et puis on va à la politique la pire.

7:35
Invité politique

Vous avez incarné donc à l'écran le colonel Jean Sander, et puis vous prêtez votre voix à Dreyfus, mais aussi à Zola, à des Dreyfusards, des anti-Dreyfusards, à Picard, qui est ce colonel, cet officier de l'armée française, qui a enquêté en toute bonne foi pour réhabiliter Dreyfus, mais qui ne l'a pas fait par Dreyfusisme, on va dire comme ça, comme ça. Ni par humanisme. Ni par humanisme. Comment on fait pour saisir, quand on est comédien comme vous, la complexité justement dont vous parlez, d'autant de personnages, et d'autant...

8:11
Invité

On écoute scrupuleusement les indications de M. Colin, c'est la base, déjà. Mais on peut peut-être parler aussi de cet exercice un peu hybride que propose M. Colin, c'est-à-dire que là on est dans un studio, et c'est toujours passionnant d'être dans un studio, les gens n'imaginent pas ce que c'est, et là ils vont le voir, c'est-à-dire que c'est comme un podcast en live. Moi je suis là pour incarner, alors c'est toujours fragile d'incarner ce genre de personnage, on n'incarne pas les héros ni les salauds de la même manière, il faut être un peu subtil avec cette chose-là, mais l'incarnation d'un personnage lui donne une réalité pour les gens qui l'écoutent, et c'est important.

Et puis ici il y a Philippe Auriole qui est un historien, et qui donne tout le contexte, et puis il y a Philippe qui dirige tout ça, et j'imagine que c'est assez passionnant à voir, donc j'invite tout le monde à venir évidemment.

8:55
Invité politique

Parlez-nous de ce dispositif original justement, Philippe Colin, ça alterne narration, explication historique avec Philippe Auriole, il y a Juliette Médeviel qui est la réalisatrice du podcast avec Violaine Ballet, qui est sur scène aussi, et qui nous montre la fabrication du podcast en direct, il y a vous Eric Ruff qui êtes dans des parties plus jouées, enfin c'est un dispositif vraiment... Assez hybride, qu'on n'a pas l'habitude de voir.

9:19
Présentateur

Un peu inédit peut-être sans prétention aucune, mais qui a comme ambition d'abord peut-être de projeter les spectateurs dans le podcast, à l'intérieur même du podcast. Notamment on a mis au point tout un système sonore qui est assez impressionnant, notamment grâce aux équipes de Château Vallon Scène Nationale à Toulon, et je remercie d'ailleurs Charles Berling pour son accueil, on a mis au point une sorte d'installation sonore qui est assez impressionnante, où on a l'impression d'être enveloppé et donc de vivre dans le podcast.

Et donc on alterne comme ça des moments de récits avec Eric, qui joue en effet plusieurs personnages, et des moments d'éclairage scientifique avec Philippe Auriole sur scène, et notamment avec des projections sur un grand écran des affaires, des archives de l'affaire Dreyfus. Et en fait l'idée c'était de faire un spectacle, je ne sais pas si on peut appeler ça un spectacle, en tout cas une sorte de récit immersif, qui soit très jouissif, qui soit émotionnel, et Eric apporte beaucoup de ce point de vue-là. Vous savez, Ruff il est impressionnant, je le dis devant lui, il est impressionnant. C'est un avion de chasse, je le dis clairement, c'est-à-dire qu'en fait il est capable de...

Vous savez, c'est subtil, ce n'est pas une piste de théâtre, donc il n'est pas là pour jouer Zola ou pour jouer le général Mercier, il n'est pas en costume, etc. Mais il apporte des sensibilités de manière assez incroyable.

10:33
Invité politique

On n'est pas sociétaire et chef d'upgrade, de l'administrateur général de la comédie française pour rire.

10:40
Présentateur

Mais vous voyez, ce qui m'intéresse aussi profondément chez Ruff, c'est ce qu'il incarne à la fois dans son physique et dans sa sensibilité. En fait, ce qui est intéressant avec Ruff et Dreyfus, c'est que Dreyfus a plutôt un physique assez fluet.

10:54
Invité politique

C'est ce que j'allais dire, Eric Ruff, que j'ai en face de moi, qui est quand même... Mais je voulais ça. Avec une voix, une prestance qui en impose. Vous expliquez dans le livre et dans le podcast que Dreyfus a plutôt un physique fluet, qui n'a pas une voix d'officier, on le dit à l'époque, charismatique.

11:15
Présentateur

Exactement. Mais je voulais Eric, parce que je voulais montrer au public ce que c'est que la force de Dreyfus. Et c'est presque une image inversée de Dreyfus qu'est Eric Ruff. C'est-à-dire qu'à la fois, c'est un physique qui est presque rugissant, qui est présent, mais avec une grande sensibilité. Et quand vous lisez, par exemple, où la correspondance d'Alfred et de Lucie Dreyfus durant les cinq ans de détention...

11:37
Invité politique

Quand il est sur l'île du Diable, en Guyenne.

11:39
Présentateur

Donc déporté, injustement. Quand vous lisez son journal de bord, qu'il a tenu pendant cinq ans, vous voyez la force de cet homme. Vous voyez l'espèce de conviction républicaine et une force assez inouïe. Et je me dis, en fait, Eric, il va incarner sur scène cette force avec sa sensibilité à lui. Vous savez, quand il est venu enregistrer les voix ici pour le podcast, on s'est dit, c'est vrai que c'est un physique impressionnant. Eric a pris une voix tout de suite d'une grande sensibilité, aussi avec une vulnérabilité. Dans la vie, on peut être vulnérable et très fort.

Et je pense qu'Eric, il est à la fois très fort, on le voit physiquement, il a un physique quand même impressionnant, mais il y a aussi une grande vulnérabilité chez lui. Et je pense que ça résume très bien Alfred Dreyfus.

12:17
Invité politique

Et justement, vous dites Eric Ruff, vous avez suivi scrupuleusement les indications de Philippe Collin, le grand Manitou. Est-ce qu'il vous a dit d'en faire un héros de la résistance, un héros résistant, en tout cas, d'Alfred Dreyfus ? En tout cas, pas une victime, comme il a été présenté pendant très longtemps dans le récit historique, pas une victime passive de ce qui lui arrivait et de l'injustice qui lui était faite.

12:44
Invité

Le podcast est intéressant pour ça, parce que ça rectifie des vérités. Alors que certaines contre-vérités, malgré les faits historiques, sont restées dans la mémoire. À savoir qu'effectivement, ce type-là n'aurait pas été à la hauteur de son destin, ce qui est absolument faux. Et puis, c'est une littérature. Les gens écrivaient magnifiquement à cette époque-là. Et puis, lui a écrit jusqu'au bout presque les plaidoiries de ses avocats. C'est-à-dire qu'il s'est occupé jusqu'au bout, jusqu'à la fin de sa vie, de cette réhabilitation. C'est magnifique à incarner, évidemment. Ce qu'on peut dire aussi, c'est qu'un podcast a une dramaturgie qui est un petit peu secrète.

On ne le voit pas, parce que c'est du son. À voir, voilà, tous les gestes que nous faisons, là, pour lancer les sujets. Moi, j'ai l'impression de jouer un concerto, aussi. C'est-à-dire que j'ai des parties extrêmement, mais au milieu de ces parties-là, j'ai des pauses, parce qu'il y a des sons qui arrivent. Et M. Colin est un chef d'orchestre, avec des levées musicales. C'est assez passionnant à voir, aussi.

13:38
Invité politique

Les scènes dont vous parlez, ces moments très visuels, on pense en premier lieu à la scène dans la cour de l'école militaire, quand Dreyfus est dégradé et qu'on casse son sabre. Ça, c'est le drame de sa vie. C'est l'ouverture du spectacle, d'ailleurs. Lui qui est un patriote, qui a la vocation de l'armée, qui aime la France, on casse son sabre devant 3000 militaires dans la cour de l'école de guerre à Paris. Vous l'a jouée, cette scène, vous l'a montrée, dès l'ouverture du spectacle.

14:12
Présentateur

Oui, dès l'ouverture du spectacle. C'est la violence de l'affaire Dreyfus. Et on s'est dit, tout le monde a en tête cette scène, et on va commencer par cette scène-là. D'ailleurs, on a deux photos extraordinaires que nous a filées Philippe Oriole, des photos un peu au plan large de cette dégradation, parce qu'il y a aussi une illustration en images sur un grand écran. Et donc, Eric Porte, en fait, c'est intéressant, parce que ce qu'on a choisi avec Juliette Médeviel, c'est que Dreyfus raconte a posteriori à son avocat les sentiments qu'ils l'ont traversé. Je reviens à cette case des sentiments où on offre finalement aussi aux spectateurs une forme d'expérience sentimentale et émotionnelle.

Et en fait, c'est un texte qui est après coup, le lendemain. Mais on a joué deux temporalités. Eric raconte le lendemain la dégradation, mais au son, on joue le présent de la dégradation. Et en fait, ça donne une sorte d'épaisseur, comme s'il y avait deux plans. Et donc là, c'est assez fort parce que du coup, on est dans la tête d'Alfred Dreyfus après coup. Et ça, ça fonctionne très très bien. Eric l'incarne magnifiquement, je le dis sans platterie.

15:10
Invité politique

Il y a la volonté de réhabiliter Dreyfus, non pas d'un point de vue judiciaire.

15:15
Présentateur

Judiciaire, non, bien sûr.

15:16
Invité politique

Il l'a été non pas lors de son second procès, mais ensuite, puisque l'armée n'a pas voulu reconnaître ses torts à l'époque. Mais une volonté de réhabiliter d'un point de vue de l'histoire, de la manière dont on le regarde aujourd'hui, on le disait, pas comme une victime qui aurait accepté son destin sans rien faire. C'est important d'en faire, de contribuer à en faire une figure de la République, un héros civique.

15:42
Présentateur

Un héros populaire. Et c'est aussi pour ça qu'Éric était précieux pour nous parce qu'il a un physique héroïque, Éric Ruff. Non, mais je plaisante qu'à moitié parce que, vous voyez, c'est-à-dire que... Non, je t'ai plus. Mais c'est vrai, c'est-à-dire qu'en fait, je voulais aussi que ce personnage qui soit sur scène soit assez fascinant et soit beau. Parce que je pense que Dreyfus a cette beauté dans son action. Vous voyez, ce n'est pas une victime, c'est un acteur de son affaire. Un acteur fondamental de son affaire. Le combat de la République, c'est 1906. C'est la réhabilitation. C'est ça la victoire de la République.

Et c'est parce qu'il se bat jusqu'au bout dans son action qu'il est réhabilité.

16:17
Invité politique

Mais à quoi ça sert aujourd'hui, 120 ans plus tard, donc, d'en faire un héros civique ? Pourquoi c'est utile pour nous et pour les jeunes générations d'aujourd'hui ?

16:26
Présentateur

Je crois qu'une nation n'est jamais aussi grande que lorsqu'elle reconnaît ses erreurs. Elle en sort grandie. Voilà. Et donc, elle les répare, ses erreurs. Et donc, la République reconnaît en 1906 qu'elle a fait une grave erreur. Elle répare l'erreur. Elle en sort grandie. Aujourd'hui, on a tous un peu peur de dire qu'on a fait une erreur comme si on était en faute, etc. Bon, je crois qu'une nation, elle doit dire, quand elle s'est trompée, elle doit réparer son erreur.

16:49
Invité politique

Et justement, on en revient au clivage dont on parle entre les vrais défenseurs des valeurs de la République et les autres. C'est par exemple l'écrivain nationaliste Maurice Barès qui dit « Je préfère l'injustice au désordre ».

17:02
Présentateur

C'est résumé. C'est tout à fait résumé. C'est-à-dire qu'en fait, le camp anti-dréfusard, en effet, est prêt à accepter cette ignominie, cette infamie, cette machination au nom de l'ordre. Ce qui prime, c'est l'ordre. Y compris, quand on a fait des erreurs et qu'on ne les reconnaît pas. Au nom d'une vision du monde qui est quand même assez figée. Alors qu'en face, vous avez des gens qui se battent pour la justice et pour la dignité humaine. Vous voyez, quand on parle de projet, au cœur du projet de la République est la dignité humaine. Et Dreyfus, c'est un héros de la dignité humaine.

17:31
Invité politique

Et ce qu'on peut transposer aujourd'hui, on a dit que ce n'était pas une affaire de droite et de gauche, comment vous transposeriez aujourd'hui le clivage dreyfusard, anti-dreyfusard, sans tomber dans la caricature de la France de 2026. C'est pas facile.

17:46
Présentateur

Je crois que c'est le rapport à la nation. Qui sommes-nous ? Qui sont les Français ? Qui nous intégrons ? Qui ne nous intégrons pas ? Qui nous ne voulons pas intégrer ? Je pense que le sujet reste le même. C'est-à-dire que la définition de ce que c'est qu'une nation est très importante au moment de l'affaire Dreyfus et nous concerne tous aujourd'hui et dans les mois qui viennent. Qui sommes-nous en tant que Français ? Je crois que c'est très important. Qu'est-ce qu'un bon Français ? C'est la vraie question que se pose aujourd'hui notamment l'extrême droite.

Quand vous commencez à catégoriser les Français, quand vous commencez à dire celui-là est un peu plus français, un peu moins français, vous ouvrez un contexte de guerre civile. D'accord ? Tout ce qui cherche à fracturer la société va contre la République.

18:25
Invité politique

Voilà. Ça pose la question aussi des artistes, des intellectuels. C'est à l'occasion de cette affaire Dreyfus que le concept d'intellectuel a été diffusé, démocratisé. On parle beaucoup de l'art politique, en tout cas de la dimension politique de l'art aujourd'hui à l'occasion du Festival de Cannes par exemple. Éric Ruff, est-ce que c'est la mission d'un artiste de porter toutes ces questions et ces valeurs ?

18:52
Invité

Je n'ai pas de réponse là-dessus parce que on s'enflamme, on dit des choses et en même temps ce n'est pas exactement notre travail. Notre travail, il y a un parallèle avec la langue entre ce qu'on dit d'une nation, ce qui constitue les Français, on pourrait dire ce qui constitue la langue française. Ça aussi, c'est notre propos à nous. On pourrait toujours se dire qu'il y a une forme de langue française à préserver qui serait qui serait allégante, etc. En oubliant que la langue française et la langue de Molière d'ailleurs, il y a eu sur la langue de Molière. De temps en temps, les gens disent redonnez-nous la langue de Molière.

La langue de Molière n'est qu'un agrégat de l'ensemble des accents où justement Molière faisait feu le tout bois de tout ce qui pouvait choper partout, toutes les couches de la société et que la langue française est une somme de toutes les différences et pas du tout un État qu'on devrait conserver.

19:50
Invité politique

Si on parle en tout cas de l'artiste comme vecteur de transmission, il y a un aspect très intéressant du spectacle qui est l'échange avec les spectateurs. Il y a un temps d'échange avec les spectateurs. Ça pour vous en tant que comédien, c'est assez inédit. Là, vous brisez le quatrième mur, Éric Ruff.

20:06
Invité

Oui, mais c'est ce que fait aussi les deux Philippe, Colin et Auriol. Le journaliste qui est avec nous et l'historien. Ils ont une liberté à l'intérieur de cette représentation pour rendre le débat vivant. C'est aussi bête que ça. Et ce qui est intéressant aussi pour moi en incarnation, c'est que oui, c'est une figure de l'histoire et en même temps, c'est un bonhomme qui a souffert incroyablement. Il y a un passage absolument magnifique où lorsqu'il revient de l'île du diable, lorsqu'il revient, il décrit lorsqu'il a revu sa femme. Et ce qui est magnifique, c'est qu'on s'attend à des larmes, des trucs, et en fait, ils disent juste qu'ils n'ont rien pu se dire tellement c'était intense.

Donc, c'est ça aussi qui est très beau, c'est que ça humanise une espèce de grande figure de l'histoire en se disant c'est d'un homme aussi.

20:50
Invité politique

Et c'est ce que vous disent les spectateurs ou vous espérez qu'ils vous disent en tout cas... Oui, oui, vous savez,

20:55
Présentateur

on vit dans un monde très émotionnel, parfois même d'une manière excessive et que ça peut même être un danger pour le savoir. Donc, moi, j'ai trouvé des portes d'entrée par l'émotion, donc par le jeu, par des comédiens, par des émotions que peuvent surgir d'une lettre écrite d'Alfred à sa femme et je pense que c'est un bon moyen aujourd'hui pour passer le savoir. Donc, l'émotion, j'y tiens beaucoup. Donc, voilà. En tout cas, c'est un but de ce spectacle.

21:19
Invité politique

Et je termine cette interview. Je vous remercie vraiment tous les deux par les mots de Mendes France qu'on trouve à la fin du livre. Ah, magnifique. La France est sortie plus pure, plus forte, plus sûre d'elle-même, plus unie Je pense que nous n'avons pas lieu de regretter que la France ait connu ce drame et qu'elle l'ait traversé. Voilà une belle conclusion de ce livre, de cette pièce de théâtre, donc, et de ce podcast qu'on peut toujours écouter sur l'application de Radio France, podcast France Inter, livre Albin Michel en coédition avec France Inter également.

Et ce spectacle sera dans huit jours, le 23 mai à Saint-Malo, au Festival Étonnant Voyageur, le 30 septembre, au Studio 104, ici à la Maison de la Radio et de la Musique. Vous serez le 20 novembre à Toulon également. et il y aura d'autres dates à venir. Absolument. Merci Simon, merci beaucoup. Merci à tous les deux, Philippe Collin et Éric Ruff.