Karine Jacquemart dénonce la "double peine d'un système agroalimentaire totalement inégalitaire"
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Et dans le grand entretien ce matin avec Marion Lourdes, nous recevons une femme engagée, elle a été sur le terrain dans l'humanitaire avec Action contre la faim en Afrique. Elle dirige depuis 2015 Foodwatch France, une ONG qui défend les consommateurs et consommatrices que nous sommes. Elle a lancé l'alerte sur de nombreux scandales sanitaires et elle milite pour une alimentation saine, durable. Oui c'est possible, elle publie un livre, une enquête passionnante sur les dangers de notre alimentation. C'est le titre « Dérives et conséquences du système alimentaire agroalimentaire sur nos vies » puisque c'est de cela qu'il est question.
Vos questions chers auditeurs au 0145 24 7000 ou sur l'application Radio France. Karine Jacquemart, bonjour. Bonjour. Et bienvenue, ce livre propose un diagnostic et des solutions que faire par exemple quand on pousse son caddie au supermarché. On va en parler dans un instant, mais partons d'abord du commencement. Vous parlez des dangers de notre alimentation comme les deux faces d'une même pièce, la faim et la malbouffe. Difficile de penser l'une ou même impossible de penser l'une sans l'autre. Vous avez cette phrase très forte, tandis que plus de 730 millions de personnes dans le monde souffrent de la faim, 2,5 milliards d'humains sont en surpoids à cause de la malbouffe.
Ces chiffres, vous les donnez, qu'est-ce qu'ils disent ? Comment peut-on les interpréter, Karine Jacquemart ?
Alors le constat est amer, mais je viens apporter de l'espoir. Je suis convaincue qu'ensemble, on peut s'unir et agir. Le constat d'abord, néanmoins.
Le constat d'abord ?
Le constat, c'est que quand je me suis engagé avec Action contre la faim il y a plus de 20 ans, il y avait déjà quasiment 800 millions de personnes qui souffraient de la faim. Et on savait déjà que ce n'était pas une fatalité.
Et vous étiez en Afrique de l'Ouest, en Afrique de l'Est ?
Oui, absolument, Libéria, Somalie. Et on savait déjà que ce n'était pas une fatalité. Il y avait déjà beaucoup d'analyses qui disaient qu'en fait, c'était un contrôle géopolitique de la répartition, de la production et de l'alimentation. Aujourd'hui, non seulement on a toujours autant de personnes qui souffrent de faim dans le monde, mais on a effectivement une courbe qui s'est largement développée de maladies chroniques liées notamment à l'alimentation. Et notamment des maladies comme le surpoids, l'obésité, mais aussi le diabète de type 2, des maladies cardiovasculaires, etc. Et qu'est-ce qui nous amène là ?
C'est ça que j'ai voulu raconter aux gens pour rendre accessible cette information.
Insécurité, précarité alimentaire, vous parlez de double peine. En général, on emploie le mot dans l'univers carcéral ou judiciaire, double peine, un système agroalimentaire totalement inégalitaire. Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?
Ce que je veux dire, c'est qu'aujourd'hui, très clairement, on nous impose un système agroalimentaire injuste, qui donc crée des maladies liées à l'alimentation, je vais y revenir, qui creusent les inégalités, qui en plus détruisent le vivant, la biodiversité, les sols, avec un système agricole qui détruit, comme vous le voyez, aussi l'eau et la production, en fait l'outil de production de demain. Et ce système, il nous est imposé par une poignée d'acteurs. En fait, c'est quoi le constat ? C'est qu'en bout de la chaîne, on a des milliers d'agriculteurs et agricultrices qui ne vivent pas dignement de leur production.
Il y en a quand même un ou une sur cinq qui vit en dessous du seuil de pauvreté. À l'autre bout de la chaîne, et là je reviens sur la France, à l'autre bout de la chaîne, on a des millions de Français françaises qui ne peuvent pas s'alimenter correctement. On parle de un sur trois qui ne peut pas avoir trois repas par jour avec une alimentation saine. Et au milieu, on a des géants de l'industrie agroalimentaire, à peu près 70. Je ne parle pas des PME, mais vraiment ces géants-là. Ceux qui produisent, qui transforment, donc on connaît toutes les marques. Tout à fait. Parce qu'en fait, vous avez les agriculteurs, producteurs, productrices.
Ensuite, vous avez des entreprises de transformation qui achètent leurs produits. Et ensuite, vous avez la grande distribution qui, eux, définissent les prix finaux. Et en fait, cette grande distribution en France aujourd'hui, la réalité, c'est que les cinq enseignes principales contrôlent 80% du marché. Donc, quand on entend la petite musique de la responsabilité des consommateurs, ce seraient eux qui, vous comprenez, veulent des produits pas chers, pour des bons choix. Bien sûr. Mais en fait, la réalité, c'est quoi ? La réalité, c'est que l'offre est extrêmement limitée et influencée, et qu'on a très peu le choix.
Et la double peine, c'est qu'ils organisent exprès un marché à deux vitesses. Et il faut le dénoncer pour faire changer les choses. Je vous donne deux exemples de ce marché à deux vitesses. Vous avez entendu parler des additifs à base de nitrites. Les œufs, et ça, les gens peuvent les repérer, pour le coup, dans les ingrédients E249, 50, 51, 52. Ces additifs sont utilisés dans la viande transformée et la charcuterie. On sait, il y a des études scientifiques claires qui ont dit que c'était dangereux pour la santé. Foodwatch a une pétition qui a plus de 500 000 signatures. Pour autant, le lobby de la charcuterie a bloqué la loi. Mais qu'est-ce qu'ils font ?
Dans les rayons des supermarchés, vous le voyez bien. Il y a du jambon sans nitrite, mais plus cher, pour ceux qui ont les moyens. Et quand on n'a pas les moyens, c'est la double peine, on est obligé d'être orienté vers des produits, certes moins chers, mais qui ont un coût pour la santé et l'environnemental colossaux. Je vous donne un deuxième exemple hyper concret. Foodwatch a publié en janvier une étude sur 400 produits. On a regardé 12 catégories de produits et la question du sucre. En fait, déjà, premier problème, il y a du sucre ajouté dans beaucoup trop de produits. Les haricots verts. C'est évitable, mais bien sûr, c'est évitable, n'est-ce pas ?
Donc, il suffirait que l'industrie agroalimentaire...
La mayonnaise, c'est étonnant, mais les haricots verts, comme le disait Marion, c'est ahurissant.
Exactement, mais ça va plus loin. C'est-à-dire que non seulement, quand vous essayez de bien nourrir votre famille, déjà, on vous met du sucre caché sous 50 noms différents, en plus dans la liste d'ingrédients, mais ça va plus loin. On a étudié 12 catégories de produits et on a comparé la quantité de sucre moyenne, à chaque fois sur les 5 produits les moins chers, en comparaison des 5 produits les plus chers. Alors, systématiquement, sur les 12 catégories, que ce soit les petits pois ou que ce soit d'autres produits comme les sandwiches, etc., systématiquement, les produits les moins chers avaient plus de sucre. C'est ça la double peine.
On a des distributeurs qui se prétendent les allier des consommateurs en disant « nous, on propose des produits pas chers », sauf que les produits pas chers, ils vous amènent, quand vous n'avez pas les moyens, à de la malbouffe qui contribue à vous rendre malade. Ce n'est pas acceptable.
Et donc, c'est un système que vous dénoncez, Karine Jacquemart. Alors, je voulais vous montrer cette page qui est dans un quotidien du jour. Je ne sais pas si vous la voyez bien, je vais la décrire pour les auditeurs. C'est une page de publicité qui est payée par un distributeur dont on ne donnera pas le nom, qui se présente comme le moins cher, qui compare ses tarifs aux autres. Et puis, ça ressemble clairement à une affiche de film d'horreur, un film de zombie. Cette page qui compare les différents tarifs chez les distributeurs, ça dit quelque chose. Tout de même, c'est que le pouvoir d'achat, ça reste la priorité numéro un.
Donc, sur cette question de changement de système, est-ce que vous espérez malgré tout être entendu ?
Bien sûr qu'on va être entendu, parce que quand les gens se mobilisent, ça fait changer les choses. Et je vais vous donner deux, trois exemples de victoires récentes qui nous montrent qu'on peut faire changer ce système. Mais avant, sur le prix, je veux redire qu'on avait documenté, Foodwatch a documenté, honnêtement, j'ai recruté une économiste quand il y avait eu l'inflation à plus de 20% il y a un an et demi. On a prouvé que, aussi bien les distributeurs que l'industrie agroalimentaire avaient profité de l'inflation. Il y avait eu une augmentation des coûts, en effet, parce que l'énergie avait augmenté, parce qu'il y avait de la guerre en Ukraine.
Mais ils étaient allés au-delà de l'augmentation des coûts pour augmenter leurs marges. Donc, en fait, il y a des profiteurs. Et moi, ce que je veux redire, c'est que si vous prétendez être les alliés, alors allez-y, faites ce qu'on demande, de la transparence sur les marges, réduisez la quantité de sucre, et l'État doit également agir. Quand on parle de santé publique, et on parle ici de santé publique, et d'un droit fondamental d'avoir un accès à une alimentation saine et durable, alors les autorités publiques doivent siffler la fin de la récré, et les citoyens et les citoyennes en sont là pour dire que ça suffit.
Mais ce qui est intéressant dans votre livre, c'est que vous dites qu'en fait, notre alimentation, on la paye trois fois.
C'est ça. Pourquoi trois fois ? On la paye trois fois, parce qu'une première fois à la caisse, ce qui pose déjà les problèmes que j'ai indiqués. La deuxième fois, c'est parce qu'en fait, avec l'argent public de nos impôts, en fait, l'État subventionne ce système agroalimentaire qui, en fait, ne nous laisse pas le choix et creuse les inégalités. Et notamment, on parle de 48 milliards d'euros. Il y a une étude qui s'appelle l'injuste prix de l'alimentation, qui a été publiée par d'autres associations, qui indique ces montants-là, qui sont vraiment des montants minimums.
Minimum, 48 milliards d'euros par an sont donnés à l'industrie agroalimentaire et ce secteur agroalimentaire sous forme de subvention ou de déduction fiscale. Et ils ont estimé à 19 milliards d'euros par an la réparation pour les coûts environnementaux. Donc, en fait, vous payez une deuxième fois avec cet argent public qui est donné et vous payez une troisième fois parce que quand ça rend des millions de gens malades, ce qui est le cas, vous avez des milliards d'euros d'argent public pour le système de santé publique. À l'heure où on nous dit qu'il n'y a pas d'argent dans les caisses, c'est quand même un peu fort de café.
Nos assiettes sont sous contrôle. C'est l'un des titres d'un des chapitres de votre livre, Karine Jacquemart. On va filer au Standard. On nous attend Corinne. Bonjour Corinne. Oui, bonjour. Et bienvenue sur France Inter.
Merci. Ma question est la suivante. On entend que les Français vivent de plus en plus longtemps et globalement en meilleure santé. Donc, je ne comprends pas cet acharnement à critiquer la nourriture que les gens achètent.
Merci Corinne pour cette question. Et ce vrai paradoxe, Karine Jacquemart va vous répondre.
En fait, il y a une vraie... Et c'est vraiment pour moi qui le dit. Merci Corinne pour cette question. C'est aussi pour ça que j'ai voulu faire ce livre. C'est pour rendre accessibles toutes les informations avec toutes les sources. Donc vraiment tous les faits, les références scientifiques. Et j'aimerais avoir un autre constat. Mais en fait, il y a une épidémie de maladies chroniques. C'est l'Organisation Mondiale de la Santé qui le dit. Et ce sont ces maladies chroniques. Donc peut-être qu'on vit plus longtemps, mais pas nécessairement en bonne santé. Parce qu'on a ces maladies cardiovasculaires, ce diabète de type 2 qui ont un coût phénoménal.
Alors parlons de ce qu'on peut faire et de ce qui nous est permis peut-être d'espérer. Il y a par exemple ce que vous décrivez comme la saga du Nutri-Score. Alors le Nutri-Score, on y est quasiment tous maintenant habitués. Il a été dans l'actualité encore ces dernières semaines. C'est un cas d'école de tous les moyens que peuvent déployer les lobbies de l'agroalimentaire pour discréditer un outil utile. Expliquez-nous ça, puisqu'il était critiqué la semaine dernière encore par la ministre de l'Agriculture.
Oui, et d'ailleurs, Founouac a lancé une pétition suite aux déclarations totalement inacceptables de la ministre de l'Agriculture qui s'est permise de dire devant le Sénat que finalement la science, elle n'en avait que faire et qu'elle cherchait des marges de manœuvres politiques. Donc en fait, à l'heure actuelle, où quand même on voit au niveau géopolitique, quand on entend des discours trumpistes qui rejettent du revers de la main la science, il est urgent de remettre des faits de la science au milieu. Alors retournons au supermarché où elle est piscine. Voilà, exactement. Moi, je veux vraiment redonner de l'espoir aux gens.
Je ne suis pas là pour jouer sur les peurs, je préférerais avoir des bonnes nouvelles. Et ça tombe bien, j'en ai. Je veux inviter les gens à l'action. En fait, qu'est-ce qu'on peut faire en tant que consommateur ? Parce qu'on nous met toujours dans la responsabilité. Alors certes, regardez la liste des ingrédients. Et je rappelle qu'on part du plus présent en volume au moins présent dans la liste. Donc si par exemple, il y a de loups en premier ou deuxième, vous allez peut-être payer un peu cher l'eau. Mais il y a aussi la question de la liste d'ingrédients. S'il y a trop d'ingrédients, trop d'additifs, méfiance aussi.
Et regardez le prix au kilo, parce qu'il y a un certain nombre d'arnaques sur l'étiquette au kilo. Néanmoins...
Nutri-score. Nutri-score, puisqu'il indique la teneur en sucre, en gras, en sel. Il classe les produits...
C'est ça. C'est-à-dire que première chose, les informations auxquelles le consommateur a accès. Et le Nutri-score, c'est développé par des scientifiques indépendants. Et nous, on veut le rendre obligatoire à l'échelle européenne. Parce que ça permet du premier coup d'œil aux gens de comparer la qualité nutritionnelle des produits dans une même catégorie.
Donc c'est ABCDE, je crois que ça va jusqu'à E.
ABCDE, c'est par cinq couleurs. Et l'idée, ça n'est pas de dire que vous ne devez consommer que des produits A ou B. L'idée, c'est de dire que vous devez équilibrer. C'est ça l'idée. Mais c'est pour pouvoir comparer les produits, la qualité nutritionnelle, rien de plus, rien de moins, dans une même catégorie de produits. Donc la petite musique qui fait comparer des produits entre eux de différentes catégories n'a aucun sens. Et cet accès à l'information, c'est fondamental pour que les consommateurs aient le choix. Ce qu'on peut faire d'autre, c'est se mobiliser pour faire changer les choses.
Donc là, sur le Nutri-Score, on vient en fait de forcer tout simplement la ministre de l'Agriculture à signer un arrêté pour dire « Ok, on continue d'adopter le Nutri-Score avec sa nouvelle, son nouveau mode de calcul. » Très bien. En tout cas, faisons confiance aux scientifiques et donnons enfin aux consommateurs de l'information. D'autres choses sur lesquelles on peut agir. Je vous donne l'exemple de Nestlé. Vous avez entendu parler du scandale des eaux en bouteille, les eaux minérales et les eaux de source filtrée.
Alors qu'elles n'auraient pas dû l'être.
Voilà. Foodwatch a porté plainte dans plusieurs scandales alimentaires. Et on est là pour informer les consommateurs, les citoyens, mais on est aussi là pour casser ce climat d'impunité. Donc on a porté plainte dans le scandale de Lactalis, les laits aux salmonelles en 2018, le scandale des pizzas buitoniques qui était déjà Nestlé en 2022. Et là, l'année dernière, Foodwatch a porté plainte suite aux enquêtes de journalistes sur les filtres illégaux dans les bouteilles minérales. Et ce qui s'est passé, c'est que cette plainte a été délocalisée à Epinal, où il y a différentes sources de Nestlé Waters. Je vous l'ai fait de façon courte.
Toutes les informations sont sur le site, évidemment, de Foodwatch. Mais ce qui s'est passé, c'est que là, il y a eu une transaction financière entre Nestlé et le tribunal d'Epinal. Et on nous a appelé, notre avocat nous a appelé pour dire à combien vous estimez le préjudice pour que Foodwatch reçoive de l'argent. Ce qu'on a fait, c'est qu'on a communiqué publiquement en disant on ne recevra jamais d'argent de Nestlé. Le préjudice n'est pas financier. Ce qu'on veut, c'est casser ce climat d'impunité. Et j'ai une bonne nouvelle. On a reporté plainte et il y a un juge d'instruction qui a été nommé. Et ça y est, il y a une information judiciaire ouverte.
C'est-à-dire que l'enquête est menée pour regarder les agissements et de Nestlé Waters qui a fait une fraude massive. Mais aussi de hauts fonctionnaires et d'institutions gouvernementales qui manifestement ont fermé les yeux. Et mon message, il est très simple. Il y en a trois. A l'industrie et les distributeurs, prenez vos responsabilités. Arrêtez les pratiques abusives. Vous avez une responsabilité majeure justement sur la crise sanitaire. environnementale. Et le fait de ne pas rendre accessible l'alimentation. A l'État, pour dire prenez vos responsabilités. Vous devez protéger la santé publique et les droits fondamentaux. Et aux citoyens, citoyennes, on peut agir en se mettant ensemble.
Et j'ai plein d'idées à partager dans ce livre.
Il y en a de nombreuses, c'est d'ailleurs la troisième partie du livre et elle est longue et vous proposez plusieurs manières de se mobiliser. Vous décrivez en tout cas des politiques pieds et points liés sous influence et liaisons incestueuses entre les politiques et les lobbies. Vous racontez par exemple qu'une marque de soda, Coca pour ne pas la nommer, était sponsor de la présidence roumaine du Conseil de l'Union Européenne en 2019. Avec, dans des rencontres officielles consacrées à des questions de santé publique, des ministres accueillis avec des boissons gratuites, avec Delugo, Coca-Cola absolument partout.
Mais si on revient à ce qu'on peut faire nous comme consommateurs, c'est vrai que c'est fastidieux de lire une étiquette et vous le savez Karine Jacquemart, mais il y a des applis par exemple Yucca. Bon, on l'a sur son téléphone portable, on va au supermarché et Erta, Fleury Michon, Madrange n'aiment pas beaucoup ça. Elles ont attaqué Yucca en justice, racontez-nous aussi, là c'est un cas d'école également.
Yucca, effectivement, c'est une application qui est également indépendante des entreprises, d'ailleurs partenaire de Foodwatch dans la campagne pour faire interdire des additifs à base de nitrite. Et là, il y a à peine un mois, on a lancé une campagne pour faire interdire l'aspartame.
Et en effet, quand on a voulu faire, et d'ailleurs ça continue cette campagne parce qu'on n'a pas obtenu l'interdiction des additifs à base de nitrite, quand on a lancé cette pétition et qu'elle a pris vraiment une grande ampleur, plus de 5 ans les signatures avec la Ligue contre le cancer et Yucca, du coup les industriels de la charcuterie qui jouent un double jeu, les Erta, Fleury Michon et compagnie, qui donc vous mettent dans les rayons des produits à la fois sans nitrite, parce qu'ils savent bien qu'il y a un problème, mais plus cher, et à la fois des produits avec nitrite, mais en fait ils ont tout fait pour bloquer la loi.
Et une des façons qu'ils ont trouvé, c'est d'attaquer en justice Yucca. En fait, ils ne pouvaient pas attaquer la Ligue contre le cancer, franchement. Ils ne pouvaient pas attaquer Foodwatch, qui est une association, loi 1901, on a la liberté d'informer. Mais du coup, ils ont voulu attaquer Yucca parce qu'en plus, quand vous scaniez un produit avec ses additifs, il y a la pétition qui apparaissait sur votre smartphone. Donc là, ils se sont dit, c'est un peu trop, quoi. Voilà, et ça, c'est ça qu'on veut dénoncer, c'est ces stratégies de lobby qui ne vont pas dans l'intérêt général.
Nous, on a toujours dit, interdisons les nitrites, mais laissons le temps à l'industrie, notamment au PME, de s'adapter. Il n'y a pas de problème quand on nous dise, dans telle filière c'est deux ans, dans telle filière... Mais prenons la décision de l'interdiction. Or là, les lobbies jouent un jeu qui est totalement contre l'intérêt général.
Alors justement, dans les stratégies de lobby, vous en décrivez plusieurs dans le livre. Il y a, par exemple, le chantage à l'emploi. Alors, je pense au cas des PFAS, les polluants éternelles qui ont été réduits, en tout cas, pas interdits, mais réduits par une proposition de loi récemment à l'Assemblée nationale. Ça doit s'appliquer à partir de l'année prochaine. Le téflon reste exclu de la liste des produits, des PFAS qui vont être interdits. Donc ce qu'on trouve dans les poils, le revêtement anti-adhésif, sous la pression de la marque Seb, notamment, qui dit s'inquiéter pour l'emploi. Mais vous l'entendez, ce discours, malgré tout.
Effectivement, peut-être que ça va menacer des emplois si Seb doit tout d'un coup cesser de faire des poils téfales. Mais absolument.
Et du coup, il faut bien évidemment prendre les arguments économiques. Mais prenons aussi les arguments économiques, du coup, des milliards, que ça coûte à la société et à la sécurité sociale d'accepter un système où une minorité d'entreprises se font des profits et des marges opaques sur le dos de tout le monde. Et en fait, il faut réconcilier. Bien sûr qu'on n'est pas hors sol. Moi, je ne suis pas idéologique. Moi, je veux des solutions simples. On ne demande jamais la lune. Quand on demande d'interdire des additifs qui sont dangereux pour la santé et où on voit que l'industrie a des alternatives, je ne comprends pas qu'on ne le fasse pas.
Quand on demande de sortir de certains pesticides, on dit toujours qu'il faut accompagner les agriculteurs, les agricultrices. Il faut réconcilier. Aujourd'hui, le discours ambiant, c'est d'opposer et de diviser pour mieux régner. On veut opposer production agricole, protection de l'environnement. On veut opposer agriculteurs, consommateurs. Et on veut opposer tout le monde. Moi, je veux réconcilier. Et je veux dire aux gens, on peut agir. Avec Foodwatch, plein d'autres associations. Mais dans le livre, il y a aussi des alternatives, des façons de se mobiliser localement. Chacune, chacun à notre niveau. On a plus de pouvoir que ce qu'on veut nous faire croire.
Allons-y, inventons le monde de demain.
David a une idée. Bonjour David et bienvenue dans le grand entretien de France Inter avec Karine Jacquemart.
Oui, bonjour. Merci d'avoir pris mon appel. C'est très sympa. On se sent un peu moins bête quand on écoute des émissions comme la vôtre. Merci. Bonjour Karine. Merci à vous. Alors, non, moi, ce que je me disais, c'est qu'on est nombreux. On est consommateurs. Et qu'effectivement, ah oui, c'est fastidieux. Mais de lire les ingrédients qui, hélas, sont la plupart du temps écrits très très très petits.
Très très très petits, oui.
Dans des coloris qui font que lire du jaune sur du vert, c'est pas toujours très facile. Mais effectivement, le fait de regarder les ingrédients, déjà, ça devrait être un acte de sélection par rapport à ce qu'on achète. Et c'est ce que vous faites, vous, David.
Ça fait des années que vous le faites. Vous triez quand vous faites vos courses.
Oui, je trie. Oui, j'ai pris aussi l'application Yuka aussi, qui est vraiment très pratique. Hélas, moi, je suis en plein Paris. Donc, il y a aussi des supermarchés où, effectivement, ça passe pas. C'est-à-dire, on n'a pas accès à Yuka. Alors, moi, je me suis dit que parce qu'il n'y a pas de Wi-Fi dans le supermarché, qu'ils ne veulent surtout pas en mettre un parce qu'ils ne veulent pas...
Ça fait sourire Karine Jacquemart.
Oui, il y a plusieurs supermarchés très connus dans Paris où on ne peut pas avoir accès à Yuka parce que c'est des sous-sols ou parce que c'est des structures qui font que ça les arrange bien, qu'on n'est pas accès à Yuka. Non, moi, ce que je voulais dire, par exemple, à un moment, j'avais pris l'habitude, je prenais quelques minutes pour essayer d'appeler des services consommateurs. Il y a des services consommateurs qu'on peut joindre. Et entre autres, les plus connus, c'est peut-être la lactalise pour le lait lactel ou Danone, etc. Quand je leur demandais, mais pourquoi vous mettez des graisses hydrogénées ? Pourquoi vous mettez des gélatines porcines dans le fromage blanc 0% ?
Des trucs comme ça.
Eh bien, justement, laissez Karine Jacquemart vous répondre parce que votre témoignage, il est très intéressant et on entend que vous êtes un consommateur engagé et qu'il ne veut pas se faire avoir.
Du coup, deux choses, c'est génial que vous agissiez. N'hésitez pas à nous envoyer info.fr, les réponses de vos interlocuteurs. Ça nous intéressera et on verra ce qu'on peut en faire. Mais surtout, vous avez raison, c'est-à-dire qu'on peut jouer un rôle en tant que consommateur, mais ça va au-delà. Quand on peut lire les étiquettes, très bien, mais combien d'informations ne sont pas sur les étiquettes ? Les résidus de pesticides, ce n'est pas étiqueté. On a lutté et obtenu une décision européenne contre la contamination des aliments par les huiles minérales qui sont des dérivés d'hydrocarbures. Personne ne connaît ça, il faut être scientifique et expert.
Mais on a fait des tests trois fois pour obtenir ça. Un consommateur, même éclairé, ne peut pas le savoir. Il faut le détecter en laboratoire. Donc, en fait, il y a beaucoup de choses, y compris les arnaques sur l'étiquette, qui est une de nos campagnes. Beaucoup de désinformation. Le marketing, vous y consacrez aussi beaucoup de lignes. Le marketing aussi. Et surtout, ça veut dire qu'en fait, individuellement, on a évidemment une part de responsabilité, mais elle est très limitée parce qu'on a très peu de choix et très peu d'informations. C'est pour ça qu'il faut se serrer les coudes, se mettre ensemble. Et Foodwatch, c'est un contre-pouvoir citoyen, 100% indépendant.
Il n'y a pas de subvention publique, il n'y a pas de nom d'entreprise. Donc, en toute neutralité, on fait des enquêtes, on dénonce, on fait changer les choses.
Karine Jacquemare, heureusement, vous proposez plein de solutions dans le livre, mais ça ne va pas vraiment dans le sens du vent parce qu'à propos de l'Europe, vous savez qu'il y a en ce moment une révision du pacte vert, donc un certain nombre de normes qui concernent notamment l'agriculture qui sont remises en question. Il y a la défense par la présidente de la commission de l'accord du Mercosur qui n'a pas les mêmes normes sanitaires que nous, notamment sur l'alimentation. Certains dénoncent un backlash, un retour en arrière. Vous voyez les choses comme en vous.
C'est vrai. Là, on est dans un contexte qui est encore plus inquiétant. Et tous les jours, on a des informations inquiétantes par rapport à un recul de la démocratie et par rapport à un recul des enjeux sociaux et environnementaux qui doivent, encore une fois, aller ensemble. Il faut réconcilier. Il n'y a aucune raison d'opposer social et environnemental. Vous avez à contresens ? Bien sûr, je vais à contresens parce que je vais dans l'intérêt général. Mais je, ce n'est pas je, c'est nous. En fait, nous sommes nombreuses et nombreux. C'est une petite minorité qui verrouille ce système, qui nous impose un marché à deux vitesses où 70% des achats alimentaires sont faits dans les supermarchés.
Donc, en fait, ça, il faut le faire reculer. On peut, tant qu'il y a un peu d'espace démocratique, on le défend, on le prend, on agit et on peut, bien évidemment, renverser cet agenda et changer le sens du vent.
Le combat pour l'égalité commence dans votre assiette. C'est d'ailleurs ce qu'on trouve indiqué dans votre livre. On a rarement reçu autant d'appels d'auditeurs et notamment de contributions sur l'application Radio France avec Sandra, Annie, Catherine Lambert, Dominique, Raphaël, Catherine, une autre Catherine. Et toutes vous demandent tous pourquoi est-ce qu'on mange autant d'aliments transformés. Certains vous demandent pourquoi ces denrées achetées sont-elles si nocives ? Comment encourager l'agriculture biologique ? Bref, mille et une questions. On trouve les réponses dans votre livre. Livre que Annick va offrir à ses enfants de 30 ans qui sont fans de malbouche.
Apparemment, ils se nourrissent mal. Annick, vous trouverez les réponses dans ce livre Les dangers de notre alimentation dérives et conséquences du système agroalimentaire sur nos vies. Merci Karine Jacquemart. Merci à vous. Et bonne journée. Merci beaucoup.