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interviewC dans l'air (sur YouTube)· 9 décembre 2024 11 min

Ceux qui s'inquiètent pour l'Europe - C dans l’air - l’invité - 09.12.2024

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

france.tv access ... - C.Roux: Bonsoir.

Bienvenue. Je reçois ce soir E.Letta.

Merci d'avoir accepté cette invitation. Vous êtes le président de l'institut Jacques-Delors, ancien président du Conseil des ministres italien, l'équivalent de notre Premier ministre. Vous venez de publier "Des idées nouvelles pour l'Europe: avec les femmes et les hommes qui la font".

Nous allons parler de l'Europe, mais j'aimerais évoquer l'histoire qui est en marche. Je parle de la Syrie, avec la chute du régime de B.Al-Assad.

Celui qu'on appelait "le boucher de Damas" a fui en Russie. Est-ce que c'est une bonne nouvelle pour l'Europe? Est-ce que ça suscite une inquiétude? - E.Letta: Je sépare en deux.

Evidemment, il y a beaucoup de craintes et d'incertitudes sur le futur. Mais disons les choses comme elles sont, B.Al-Assad est un boucher.

Il a fait du mal à son pays, au Moyen-Orient, au monde. Donc c'est une bonne nouvelle. Il y a quelques années, la population de Syrie, c'était 20 millions de gens.

Un tiers de cette population, 7 millions de gens, sont partis. - C.Roux: Pour beaucoup en Europe. - E.Letta: Ca a été le début d'une grande crise migratoire complexe.

Quand un tiers d'un peuple s'en va, ça veut dire quelque chose. C'est une bonne nouvelle, le fait qu'il soit parti, mais il y a des incertitudes sur l'avenir. - C.Roux: Et sur la nature du régime qui pourrait être mis en place? - E.Letta: Exactement.

Est-ce que ça va être quelque chose de mieux? On l'espère pour les gens de Syrie. Il y a aussi des questions pour chez nous.

Va-t-il y avoir des gens qui vont à nouveau partir de Syrie? - C.Roux: Pour les gens qui nous regardent, puisque vous parlez de la crise migratoire, c'est très intéressant...

En Allemagne, en Suède, il y a déjà une suspension des demandes d'asile des Syriens. L'affaire était devenue tellement politique, notamment en Allemagne, que dès aujourd'hui, ils ont suspendu les demandes d'asile pour les Syriens. Certains élus disent même qu'il faut accélérer le retour chez eux. - E.Letta: C'est la raison pour laquelle ces sujets nous concernent tous, à la fin.

Le monde est fait de mobilités qui sont accélérées. Quelque chose d'important qui se passe pas loin de chez nous, à la fin, a un impact chez nous. Il faut gérer les choses.

Il ne faut pas penser seulement à ce qui se passe chez nous, en se moquant de ce qui se passe ailleurs. - C.Roux: Ce qui se passe en Syrie nous concerne aussi.

On va parler d'Europe ensemble. Je voudrais votre regard sur la situation politique en France, l'instabilité politique. Il y a aussi une instabilité politique en Allemagne.

Est-ce que ça pèse sur les grandes décisions que doit prendre l'Europe? - E.Letta: Absolument.

Ca pèse beaucoup. Je réfléchis toujours sur le fait que le grand choix que l'Europe a fait du point de vue économique, quand on était en plein covid...

On se rappelle de Merkel et Macron ensemble, qui lancent ce plan de relance. Je ne suis pas parmi ceux qui ont des craintes d'hégémonie franco-allemande. Je suis de ceux qui pensent que quand la France et l'Allemagne sont affaiblies, c'est une mauvaise nouvelle pour l'Europe.

Aujourd'hui, politiquement, c'est le cas. - C.Roux: Votre regard aussi sur ce qui s'est passé, le fait qu'U.von der Leyen soit allée à Montevideo pour signer le traité de libre-échange Mercosur, avec les pays d'Amérique du Sud, alors que le Parlement français avait voté majoritairement contre.

Les peuples européens peuvent-ils comprendre ce fonctionnement des institutions? - E.Letta: Le problème était sérieux entre la France et l'UE.

En général, la question de la faiblesse française et allemande aujourd'hui, politique, est une grande question européenne. J'espère que la France va trouver rapidement, ça veut dire en quelques heures, un bon Premier ministre, une majorité, pour faire en sorte que cette situation d'instabilité ne continue pas à peser sur la France et sur l'Europe. - C.Roux: Vous dites "dans quelques heures"...

Il y a une forme d'urgence? Vous craignez une attaque des marchés financiers? - E.Letta: Je sais ce qui s'est passé pour mon pays.

Il y a quelques années, il a été dans une faiblesse politique évidente. Il a été attaqué par les marchés financiers parce qu'il n'était pas capable de donner des réponses. Et surtout, parce qu'on était dans le déni du problème.

Donc il faut faire attention. Etre dans le déni...

Je connais un peu la France... - C.Roux: Vous connaissez bien la France! - E.Letta: Je pense que c'est négatif de ne pas se concentrer sur les problèmes d'aujourd'hui, de la part des forces politiques, en ayant en tête uniquement l'élection présidentielle de 2027.

Si ça continue comme ça, 2027 ne va pas arriver. - C.Roux: Vous dites que l'enjeu est d'éviter à l'Europe de devenir une colonie américaine ou chinoise.

Vous aviez par le passé signé un rapport, très lu, sur le marché européen. Vous expliquiez que nous n'étions pas qu'un marché d'échange de biens, que nous étions plus que ça. Vous dites ceci. - E.Letta: Ca veut dire que l'Europe est en même temps Europe et Etat-nation.

Je suis un fidèle disciple de J.Delors. Il disait toujours que l'Europe est une fédération d'Etats-nations.

Dans les 30 dernières années, avec la Chine et l'Inde, tout a changé. Il y a 30 ans, chaque pays européen tout seul pouvait tenir la concurrence avec les autres. Aujourd'hui, la France toute seule...

Il y a 30 ans, elle pesait comme la Chine et l'Inde ensemble. Le changement est énorme. Pour peser aujourd'hui dans les grandes questions industrielles, il faut être ensemble comme Européens.

Un exemple: Airbus. Pourquoi on gagne dans cette industrie aéronautique contre Boeing? Parce qu'on a un Airbus européen.

Si on en avait 27, chacun avec son drapeau national, ce serait Boeing qui gagnerait. - C.Roux: Vous connaissez ce sujet mieux que moi.

Vous voyez qu'en Europe tout le monde n'a pas la même stratégie. En ce moment, E.Macron défend la souveraineté européenne, l'autonomie vis-à-vis de la Chine et des Etats-Unis.

De l'autre côté, on a des pays qui veulent faire des deals en face-à-face, comme V.Orban ou G.Meloni...

Comment concilier tout ça? - E.Letta: Nous avons la chance d'avoir des règles européennes sur le commerce international.

C'est l'Europe qui décide. Et heureusement! Si chaque pays tout seul allait négocier chez Trump, vous savez comment est Trump...

Ils négocieraient d'une façon qui ne serait pas une bonne solution pour chacun d'entre nous. Heureusement qu'on négocie tous ensemble. La dernière fois qu'il était président, il a mis des "tarifs" contre le vin français, vin italien, le parmesan, le camembert... - C.Roux: Mais qui regarde clairement du côté de la Russie ou de la Chine?

On ne regarde pas tous du même côté en Europe... - E.Letta: Mais on a la chance de décider tous ensemble.

On ne peut pas faire une chose et l'autre. Sur les sujets industriels, ou bien on est tous ensemble...

Il y a 30 ou 40 ans, le monde et l'industrie des télécoms...

Tout était européen. Aujourd'hui, tout est américain ou chinois. Pourquoi?

J'ai un mobile +39 et aussi un mobile +33, c'est-à-dire un mobile italien et un mobile français. Pourquoi est-ce qu'on ne pourrait pas avoir un +0, qui soit le même pour tous en Europe? Vous et moi, on a la même monnaie dans nos poches.

On a décidé que c'était mieux d'être tous ensemble. Et on a une monnaie qui a différents alphabets. Regardez le billet de monnaie que vous avez...

C'est l'Europe, même avec 3 alphabets différents. Quand on a besoin d'être protégé, ou bien on se protège ensemble, ou bien on est fichu. - C.Roux: Dernière image, c'était ce week-end: Trump, Zelensky, Macron...

C'est encore Trump qui décide pour l'Europe? - E.Letta: Il a un grand poids, mais l'Europe doit décider pour elle-même.

Peut-être que Trump va être un fédérateur de l'Europe. Sa brutalité va nous obliger à faire des choses qu'on ne ferait pas. - C.Roux: En tout cas, "Des idées nouvelles pour l'Europe: avec les femmes et les hommes qui la font", c'est un livre publié aux éditions Odile Jacob.