IL EST TEMPS DE RÉSISTER ET D'EN FINIR AVEC LES VIOLENCES D'ÉTAT
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
En fait, la répression nous atteint toutes et tous. A chaque fois qu’on lutte, finalement, à chaque fois on perd. Personne ne va plus manifester sans la peur au ventre.
Les responsables ne sont jamais jugés, même quand il y a des dérapages graves. L’injonction violente, le comportement d’adjudants chefs et la répression quand l’obéissance n’est pas immédiatement au rendez-vous, est ce qui les caractérise le mieux. Cette tribune a son origine dans un meeting que nous avions organisé il y a à peu près deux mois, qui s’intitulait “Tu résistes, tu es criminel ?” et où on a vu beaucoup de secteurs, des syndicalistes, des militants de droit au logement, des migrants, des aides aux migrants, des professeurs sanctionnés sans motif énoncés par le rectorat, etc, des femmes aussi mal accueillies dans les commissariats ou devant les tribunaux, se rejoindre pour dire : “En fait la répression nous atteint toutes et tous depuis longtemps, il y a des effets cliquets mais à chaque fois qu’on lutte, finalement, à chaque fois on perd.
Donc ça n’est plus guère possible, il faut que l’on conjugue nos diagnostics et surtout nos résistances en une sorte de fédération des résistances.” Cette tribune, c’est, j’allais dire, le point de départ de cette fédération des résistances. La banalisation de la violence d’État est à l'œuvre, maintenant, de longue date.
Avant Macron, même depuis Valls pourrait-on dire, elle a pris une forme tout à fait inacceptable. Le problème c’est qu’elle se développe dans tous les espaces où existent des menaces pour l’ordre libéral. Aujourd’hui, on nous serine qu’on a le droit de manifester, il est constitutionnel ce droit, mais enfin il s’apparente de plus en plus au droit de se faire matraquer, humilier, nasser.
Personne ne va plus manifester sans la peur au ventre. C’est parfaitement inacceptable. Les règles de l’état d’exception sont également rentrées dans la loi ordinaire, désormais, dans l’indifférence générale, sans grande résistance il faut bien le dire, avec des assignations à résidence, des perquisitions abusives, des interpellations préventives, des associations dissoutes.
De plus en plus de syndicalistes sont renvoyés devant les tribunaux, et depuis les lois El Khomri - Pénicaud, avec la réforme de l’indemnisation du licenciement abusif, il y a de moins en moins de recours possibles devant les Prud'hommes, tout simplement parce que les salariés savent qu’ils ne vont rien gagner. S’ajoute à ça la réforme de l’assurance chômage, qui force à accepter n’importe quel emploi et qui culpabilise les chômeurs alors qu’une grande partie d’entre eux, déjà, vit sans indemnité. Et puis les écologistes de terrain brutalisés et puis ce sont les aides aux migrants qui sont criminalisées jusqu’à cinq ans de prison, possiblement, et 30 000 euros d’amende, et puis vient maintenant sur le droit au logement le projet de loi Bergé - Kasbarian qui s’en va condamner virtuellement à trois ans de prison et 45 000 euros d’amende les locataires qui ne dégagent pas assez vite, ou les squatteurs qui refusent d’être dans la rue, alors qu’il y a déjà 3,1 millions de logements vides dans ce pays.
Ce que cette tribune voulait mettre en évidence, c’est justement cette vue panoramique qui dessine finalement une situation inquiétante et qu’il faut démonter. Les lois El Khomri et Pénicaud ont fait basculer le droit du travail dans un droit pour les patrons, qui sont d’ailleurs presque encouragés à devenir des patrons voyous dans la mesure où, je prenais l’exemple tout à l’heure, le licenciement abusif n’est plus aujourd’hui indemnisé de façon relativement conséquente. C’est la porte ouverte à tout licenciement possible, et même, la porte ouverte bien sûr à tout chantage à l’obéissance à l’endroit des salariés. “Tu résistes, tu bouges une oreille, c’est dehors.” La violence d’État, en réalité, elle emprunte des voies conjuguées mais diverses.
C’est d’abord l’insécurité économique. L’insécurité économique qui place de plus en plus d’abord de femmes, d’abord de jeunes ou des étudiants qui doivent travailler pour financer leurs études, dans une situation de grande précarité où les avenirs sont interdits. Là aussi, il faut inventer des droits qui libèrent.
Les lois Pénicaud - El Khomri, on en parlait tout à l’heure, furent l’inverse de cela. Et puis c’est bien sûr une violence physique et symbolique, une violence physique par la police qui cogne, dont une doctrine désormais fait qu’elle doit matraquer et dont les responsables ne sont jamais jugés, même quand il y a des dérapages graves, on pense à Steve dans la Loire entre autre chose. Il faut dire que l’IGPN dépend toujours du ministère de l’Intérieur.
Dans ce type de cadre, ça ne risque pas d’aboutir très loin. Et la violence elle est aussi une façon d’intimider, de faire peur, de faire peur systématiquement dans les manifestations ou dans une action associative ou de décourager, je disais tout à l’heure, des aides à des migrants dont on n’imagine pas les souffrances pour arriver sur notre territoire. Ils arrivent, ils sont accueillis, désignés à la vindicte publique, alors même que l’on sait que les migrations vont devenir l’enjeu du siècle qui vient avec notamment les migrants climatiques.
Donc cette violence d’État, dont il faut comprendre, d’ailleurs, qui la produit, elle emprunte toutes sortes de voies mais en toutes sorties de directions ça nous fixe d’inventer de nouveaux droits qui libèrent. Qui produit cette violence d’État ? En réalité une vision sans doute trop simpliste.
On imagine que c’est juste le petit personnel macronien. Malheureusement, cette violence d’État est le fruit de processus beaucoup plus complexes et structurels. Notamment l’accession à la tête de l’État et y compris la prééminence désormais parmi les élites d’État, d’une élite neuve, qu’on pourrait nommer, qu’on nomme avec Julie Gervais et Claire Lemercier dans “La valeur du service public”, la noblesse managériale public / privé, qui a été formée dans les écoles du pouvoir à Science Po, l’ENA, à Polytechnique, HEC, l’ESSEC ou dans les “business schools” anglo-saxonnes, au management dans les canaux du privé.
A Polytechnique, vous savez, désormais pour valider, il faut aussi suivre des séminaires communs avec HEC. Et tous ces nouveaux managers ont en commun, eux qui peuplent désormais non seulement les cabinets ministériels, non seulement les directions centrales des ministères, non seulement les préfectures mais aussi la Haute fonction publique territoriale, et qui vont et viennent du public au privé avec les mêmes recettes. Ils ont été formés à la caporalisation des personnels qu’ils estiment sous leurs ordres, de telle sorte que l’injonction violente, le comportement d’adjudants chefs et la répression quand l’obéissance n’est pas immédiatement au rendez-vous, est ce qui les caractérise le mieux.
Ils dissolvent les services sitôt qu’ils arrivent, ils recherchent la rentabilité financière immédiate ou bien la rentabilité immédiate des mesures sécuritaires qu’ils produisent et pas question de discuter. Le tout sécuritaire alimente les votes Le Pen. Et le tout sécuritaire alimente également au quotidien, ce qui est extrêmement, là aussi, à la fois peu perceptible mais en même temps dangereux, tous les petits porteurs d’autorité.
Ca peut être des managers tyranniques, j’en parlais, et c’est presque un pléonasme que de parler aujourd'hui de managers tyranniques puisqu’ils sont formés à tyranniser. Ca peut être des policiers prompts à tirer dans n’importe quelle situation puisqu’ils ne seront pas inquiétés, mais aussi par exemple, je l’évoquais tout à l’heure, tous ces vigiles privés, qui maintenant avec la privatisation des services publics, peuplent les services publics, à l’université, vous savez, où je suis, des entreprises privées de sécurité dépêchent des vigiles sur site. Avec les collègues, nous nous sommes révoltés et on nous a fait comprendre que ça ne changerait rien, ce qui n’empêchera pas de se révolter encore puisque par exemple, plusieurs fois par jour, à l’endroit des jeunes étudiantes qui portent un voile, ces vigiles obligent à ouvrir leurs sacs, à vider leurs sacs, deux, trois fois par jour, chaque fois qu’ils les rencontrent.
Les discriminations sans frein dans les métiers d’ordre ou dans tous les petits titulaires d’un peu d’autorité sont la conséquence directe de cette ambiance sécuritaire qu’il faut maintenant renverser. Ces assises citoyennes que nous appelons de nos voeux sont un processus, qu’il faut, de longue haleine. Au moins d’abord sur une année et probablement ensuite.
Un processus qui sera national et régional, qui va être lancé juste après la mobilisation sur les retraites ou même pendant si les exactions policières continuent et qui d’abord se placera à l'écoute, et qui d’abord consistera en un vaste audit auprès des multiples secteurs que nous énonçons dans la tribune, auprès des professeurs mutés parce qu’ils refusent de formater les élèves à l’entreprise au lieu de les former à l’esprit critique, auprès des migrants et des aides aux migrants bastonnés, auprès des chômeurs qui sont criminalisés comme jamais, auprès des syndicalistes qui de plus en plus sont renvoyés devant les tribunaux. Cet audit citoyen qu’il faut le plus large possible et qui doit aussi entendre, on en parlait, toutes les forces de la jeunesse.
Anne-Sophie Pelletier