Pierre Moscovici, président de la Cour des Comptes : "La bête immonde n'est pas morte"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
France Inter, Alibadou, le 6-9. L'invité du grand entretien ce matin, c'est le premier président de la Cour des Comptes, une carrière politique impressionnante à l'échelle locale, nationale, européenne. Il publie Nos Meilleures Années, sous-titre La Jeunesse, Les Amis, La Politique, c'est chez Gallimard. Vos questions, chers auditeurs, vos réactions au 01 45 24 7000 ou sur l'application France Inter. Bonjour Pierre Moscovici. Pourquoi l'envie d'écrire des mémoires ? Il n'y avait pas d'urgence ? Vous-même, vous citez ces mots dans votre livre. L'avenir dure longtemps.
L'avenir dure longtemps, c'était une phrase de Louis Althusser. C'était un livre de Louis Althusser qui parlait aussi de ses mémoires où il avait, on se souvient, tué sa femme.
Althusser trop fort, c'est l'un des slogans de mai 68.
En 68, j'étais bien né, j'étais même déjà collégien. Non, je plaisante, mais pourquoi le besoin d'écrire ses mémoires aujourd'hui ? Écoutez, le mot que vous utilisez, besoin, c'est bien ce que j'ai ressenti en réalité. Ce ne sont pas des mémoires, c'est plus un récit, c'est les souvenirs des mémoires, ce serait une sorte de chronique, année par année. Ce n'est pas de ça dont il s'agit, c'est plutôt de quelques grands blocs qui m'ont constitué. Et je l'ai fait parce que je suis devenu père à 60 ans d'un enfant qui est donc aujourd'hui 5 ans. Oui, c'est méritoire, mais c'est surtout formidément agréable et ça a changé ma vie pour être banal.
Et moi, j'avais un père qui était un grand sociologue, un homme impressionnant, un rescapé de la Shoah qui avait été dans un camp de travail pendant la guerre et qui ne m'avait jamais parlé de son enfance, de sa jeunesse, de ses amis, de ses engagements. Et j'avoue que quand j'ai appris à 40 ans ce qui lui était arrivé, j'ai ressenti un choc. Et je ne sais pas jusqu'à quand je serai avec mon fils, j'espère longtemps, mais je n'avais pas envie qu'il ignore qui était son père. Et puis par ailleurs, il y a quand même l'époque dans laquelle nous vivons, une époque où on voit la montée de la violence, la montée de la violence en politique qui m'inquiète.
J'ai voulu témoigner d'une période où le débat démocratique, me semble-t-il, était d'une autre qualité. Voilà, ces deux raisons ont fait que, oui, j'ai eu besoin d'écrire ce livre.
Bon courage à votre fils Pierre Moscovici en tout cas pour qu'il lise les 360 pages. C'est un passage de ce livre consacré notamment à la transformation de la Cour des Comptes et des juridictions financières. Pas seulement. C'est un récit très personnel, Pierre Moscovici, dans lequel vous évoquez votre parcours, votre jeunesse. Il faut vous imaginer au Bindouche ou chez Castel, votre expérience au cœur des institutions les plus importantes de la République, jusqu'à donc la Cour des Comptes aujourd'hui. Et on va en parler, vous acceptez de lever votre devoir de réserve pour les 20 minutes qui arrivent ? Oui et non, le devoir de réserve. Vous n'avez pas votre robe en ermine, ni votre marteau ?
Je ne le mets que dans les grandes occasions. Les séances de la Cour des Comptes ont un devoir de réserve sur tout ce qui touche les affaires d'aujourd'hui de la France jusqu'en 2019. Je n'en parlerai pas. Mais par contre, avant, tout ce que vous voulez.
Les grandes questions, pourtant vous les abordez chaque année dans un rapport annuel qui est scruté de près. C'est le président de la Cour des Comptes. Très, très près. Vous êtes le président de la Cour des Comptes. Et en l'occurrence, votre boulot, si je dois dire, en tout cas, c'est de non seulement évaluer la manière dont sont dépensés les deniers publics, mais également d'être transparent et d'en informer les citoyens. Et ça, on va y revenir parce qu'il y a une histoire de la politique telle qu'on ne la pratique plus. Vous brossez une galerie de portraits de ceux qui ont été vos mentors ou de vos camarades de lutte en politique.
Ça aussi, on va y venir, mais ce livre, c'est, vous le disiez, un livre intime dans lequel vous revenez longuement sur votre histoire familiale. Et elle résonne avec l'époque, évidemment. Vous parlez de votre mère, née en France, d'une famille arrivée de Pologne, cachée par des justes en Lausère, parce que juive. De votre père, né en Roumanie, passé par un camp de travail à Bucarest. Il a assisté à des pogroms et dit de cette expérience qu'elle débranche les nerfs de la vie. C'est une expression qui est extrêmement forte. Depuis le début du conflit au Proche-Orient, il y a eu plus de 850 actes antisémites recensés. Ce sont les chiffres du ministère de l'Intérieur cette semaine.
Ça suscite de l'inquiétude, de l'incompréhension, ou au contraire, est-ce que vous voyez ressurgir quelque chose ? Alors, j'emploie l'expression, elle est sans doute mal adaptée, mais la bête immonde, puisque vous-même, vous avez employé l'expression dans un livre précédent.
La bête immonde, elle n'est pas morte. Vous voyez, pogrom, ce qui s'est passé le 7 octobre, ce fut un pogrom. C'est-à-dire une attaque délibérée, sauvage, dans laquelle on vise systématiquement des civils, et où on massacre des hommes, des femmes, des enfants. Et c'est ce que les habitants d'Israël, c'est ce que les juifs dans le monde entier ont ressenti, et au-delà des juifs, je l'espère, un acte d'une sauvagerie incroyable, qu'il faut nommer, qu'il faut condamner, dont il faut tirer toutes les leçons. Alors oui, la bête immonde, elle est là, et d'ailleurs, chaque fois qu'elle sort, dans l'histoire de l'humanité, les juifs sont des victimes de cela.
Et ça, il ne faut jamais l'oublier, c'est la singularité tragique de ce peuple. Ce n'est pas la seule. C'est aussi sa culture, c'est aussi sa résilience, c'est aussi sa force. Mais ça, je crois qu'il ne faut vraiment pas l'oublier. Alors après, est-ce qu'il y a pour autant de quoi trembler en France ? Est-ce qu'il y a un sentiment de crainte qui doit s'emparer de tous les juifs de France ? Je vous retourne la question ? Je ne veux pas le croire, non pas que je me cache la réalité de certaines situations, de certaines communautés, dans certains endroits, de certaines tensions. On entendait parler de Marcel tout à l'heure.
Mais en même temps, j'appartiens peut-être à une génération qui croit en la République, qui croit en la France. Quand j'étais jeune, mes mentors, pour le coup, les vrais inspirateurs, c'était Léon Blum, c'était Pierre-Madez France, c'était des gens qui étaient juifs en France, qui étaient des Français juifs, et qui croyaient profondément à la République, et qui croyaient que la République était ce qui intégrait, et que les juifs en étaient une partie constituante. Et je voudrais que ce soit encore le cas aujourd'hui. Et je crois que c'est le devoir de tous, des institutions, des communautés, de la communauté, de toutes les religions, de faire en sorte qu'il en a rien.
Bien sûr, et on aimerait partager ce soit avec vous, Pierre Moscovici, mais vous faites une confession déroutante dans ce livre. Vous dites que vous n'avez jamais songé à devenir candidat à l'élection présidentielle, tout simplement parce que vous ne pensiez pas qu'un juif, de surcroît d'origine étrangère, je vous cite, pourtant aussi fraîche que la vôtre, puisse être élu président. Vraiment, c'est ça la France ?
Alors, attendez, je pense que c'est une réflexion, et je le dis aussi, qui est un peu dépassée aujourd'hui. Je ne sais pas si je penserais la même façon si j'avais, disons, 30 ans de moins. Et heureusement, et je veux dire, à qui on le doit d'une certaine façon, ça va paraître paradoxal dans ma bouche, c'est à Nicolas Sarkozy. Quand Nicolas Sarkozy, pendant la campagne de 2007, se dépeint comme un homme de son mêlé, avec des racines juives, et qu'il assume son grand-père préféré, eh bien à l'époque, il franchit quelque chose, c'est-à-dire qu'il dit aux Français, élisez-moi malgré cela, et ils l'ont élu.
Ce que vous dites, ce que vous dites, ce n'est pas ce que vous écrivez, parce que dans votre livre, vous avez intériorisé que ce n'était pas permis à un fils de métèque. C'est le mot que vous employez vous-même, encore un peu métèque-même,
de rêver de l'élection suprême. Nous ne disons pas des choses contradictoires. C'est ce que je pensais, c'est ce que mon père pensait. Et mon père était tellement terrifié, tellement effrayé, de la violence de la politique. Et paradoxalement, il y a des gens qui souhaitent que leur fils devienne un homme politique. Mon père ne le voulait pas. Et jusqu'au dernier jour, je m'en souviens, fais attention, fais attention, fais attention. Ils te veulent du mal. Je ne sais pas qui était ses îles. Et au fond, comme un fils, j'ai intégré ça. Est-ce que j'ai raison ? Je n'en suis pas sûr. Et je pense qu'aujourd'hui, il n'y a plus cette espèce de plafond de verre. Et heureusement.
Et si j'avais 30 ans de moins, si je m'étais peut-être libéré, à l'époque, de mes propres phobies, ou des siennes, peut-être aurais-je pensé différemment.
Vous-même, vous racontez avoir été victime une seule fois dans votre vie d'une manifestation ouvertement antisémite. Racontez-nous.
Écoutez, c'était en 1994. C'est ma première élection comme conseiller général à Sochaux. Et je vais au bureau de vote. J'avais battu le maire de la ville. Il s'était effectivement totalement effondré. La droite locale. Et tout à coup, une dame me dit, écoute, le juif, rentre chez toi. Mets ta kippa. Va-t'en, le juif. Va-t'en, le juif. C'est votre citation. Elle me dit, d'abord, mets ta kippa. Et je lui dis, écoutez, madame, je suis désolé, je ne mets pas de kippa. Je suis un juif d'origine, mais je suis totalement athée. Je ne pratique rien. Et puis, je ne mets pas ma kippa dans les lieux républicains.
En toute hypothèse, je la mets dans des cérémonies religieuses ou des obsèques où je vais le plus rarement possible. Bon. Et à ce moment-là, on entend, va-t'en, le juif, va-t'en, le juif. Et toute la foule se met à dire, va-t'en, le juif. Et ils me poursuivent dans les escaliers, vous savez, comme dans une scène de film. J'étais avec un ami. Nous essayons d'avancer pas trop vite, pas trop lentement, poursuivis par la foule. Nous reprenons la voiture aussi tranquillement que possible. Et puis après, ils ont brûlé des pneus. Et voilà. Et ça s'est arrêté. C'était la seule fois de ma vie. Mais je pense que ces sentiments existaient. Qu'est-ce que vous en avez gardé ?
J'en ai gardé l'idée que l'antisémitisme était quelque chose, effectivement, d'assez profondément enfoui dans une certaine conscience qui ne demandait qu'à émerger dans des circonstances particulières et qu'une petite étincelle suffisait à mettre le feu. C'est assez drôle. Parce qu'il y a une suite que je n'ai pas racontée. C'est que le principal responsable de cette bronca antisémite était un élu local de droite qui, 20 ans plus tard, m'a confortablement soutenu quand il a été élu à son tour adjoint au maire de Sochaux avec un maire de gauche. Et j'ai fait celui qui ne s'en souvenait pas.
Mais je m'en souvenais. Alors, vous revenez également sur votre parcours politique et camarade, camarade Moscovici puisque c'est comme ça qu'on s'appelle ou qu'on s'appelait au Parti Socialiste. Qu'est-ce que vous pensez, par exemple, d'un certain nombre de déclarations qu'on a pu reprocher à Jean-Luc Mélenchon, à d'autres membres de la France Insoumise ? Vous avez été son camarade au Parti. Vous avez siégé dans le même gouvernement. Vous avez accompagné, disons, mais même avec des sensibilités politiques différentes, une grande part de vos vies politiques respectives lorsqu'on lui reproche, par exemple, de ne pas avoir qualifié de terroriste le Hamas.
Écoutez, je trouve qu'avec Jean-Luc Mélenchon, je suis à la fois sévère et en même temps, je trouve qu'on en parle trop. On en parle trop ? Oui. Je vais vous dire pourquoi. Je suis sévère parce que, oui, il y a eu un pogrom, il y a eu un massacre et on aurait attendu de lui et de certains de ses amis la France Insoumise, pas tous, des paroles d'empathie. Pour la communauté juive, mais pour l'humanité, tout simplement. Ce sont des actes d'une barbarie incroyable. Et il n'y a pas besoin d'être juif, il n'y a pas besoin d'être un sympathisant de la cause. Il suffit juste d'être un humain pour le dire. Il ne l'a jamais dit. Et je pense que ses propos manquent.
Et du coup, ça donne un côté terriblement dissymétrique à sa parole. Je ne dirais pas qu'il a été antisémite, en tout cas, il montrait qu'il n'était pas philosémite et qu'il n'était pas attentif à ces souffrances-là.
Mais vous lui gardez une forme d'amitié ?
Non, ce n'est pas une question d'amitié. Je trouve qu'on en parle trop. Pourquoi ? Parce qu'après, derrière ça, il y a une espèce de déferlement sur lui et sur la France Insoumise, comme s'ils étaient, je ne sais quelle branche armée française ou plutôt branche civile française du Hamas, non plus. Enfin, ils ne sont pas non plus des gens qui appellent à la haine et les exclure de l'arc-il républicain pour cela. Je trouve que c'est un procédé politique que pour ma part, je ne partagerai pas. Je pense que, vous voyez, je suis un homme qui garde peut-être trop le sens de l'union. Alors, c'est peut-être surtout ça qui m'a manqué, en réalité. En politique ? En politique, de ne pas être nuancé.
Être trop nuancé. Oui, j'essaie de comprendre, j'essaie d'avoir de l'empathie pour les autres. Et en l'occurrence, je dirais à la fois, il faut être sévère, mais il ne faut pas non plus passer de l'autre côté du cheval et tomber dans je ne sais quel parano. Il n'a pas eu de propos antisémites pendant cette période. Il y a eu des propos étrangement, et même sans suspectes, indifférents, hostiles, dissymétriques qui laissent à penser des choses. Des arrières-pensées sont là, sans doute. Mais voilà, il ne faut pas non plus en faire une obsession. Ce qui se passe, c'est un conflit qui a des conséquences mondiales, qui a des conséquences pour nous, et c'est ça qu'il faut regarder d'abord.
Pas les propos de Jean-Luc Mélenchon tous les jours.
On va rejoindre le Standard Inter où nous attendent de nombreux auditeurs. Pierre Moscovici, près de la tombe de votre père, il y a celle de Dreyfus, sur laquelle vous déposez parfois un caillou. Dreyfus au Panthéon, vous dites oui ?
Alors, je dis deux choses sur Dreyfus. Je dis la première, et j'en profite, puisque je suis à votre antenne, l'armée, l'armée et le président de la République pourraient à un moment donné décider de le rétablir dans sa carrière. Dreyfus aurait été général. C'était son destin. S'il n'avait pas été brisé par l'affaire, s'il n'avait pas été brisé comme homme, il est brisé aussi dans son parcours militaire. Pourquoi ne pas faire de Dreyfus un général et le mettre au Panthéon ? Oui, voilà, deux bonnes idées.
Deux bonnes idées, en tout cas.
Voilà, donc le message est passé au président de la République. Quand je vais sur cette tombe, qui est effectivement à 15 mètres de celle de mon père, c'est une rare tradition que j'observe, je mets un caillou sur la tombe de mon père, je vais mettre un caillou sur la tombe de Dreyfus. C'est le lieutenant-colonel Alfred Dreyfus, pas le général Dreyfus.
Vous êtes nostalgique, est-ce que vous êtes plutôt désabusé quand vous regardez la vie politique française ? On a le sentiment d'un homme profondément mélancolique, Pierre Moscovici.
Ah non, je suis plutôt quelqu'un d'assez joyeux.
Désenchanté.
Non, joyeux et optimiste dans la vie. Vraiment ? Vraiment. Mais non, je ne suis pas nostalgique, je ne suis pas mélancolique, je suis éloigné. Je suis éloigné, mais je suis inquiet. Parce que la politique continue à m'intéresser. Éloigné ? Éloigné, oui. D'abord, je suis éloigné professionnellement, parce que je suis à la Cour des comptes, je suis impartial et indépendant, et ça, c'est ma tâche. Et je n'y déroge pas. Au fond, la première phrase de mon livre, c'est « La France m'inquiète ». Elle m'inquiète parce qu'elle est devenue, je dis, l'homme politique malade de l'Europe. On voit quand même un affaissement de la qualité du débat démocratique.
Trop de violence, trop de médiocrité, trop de paresse, pas assez d'idées.
La menace de la violence, du ressentiment, on ne peut pas dire que ce sont les paroles
d'un optimiste, Pierre Moscovici. Je suis un optimiste dans la vie. Et je veux croire qu'on trouvera les conditions du rebond. Et vous me demandiez quel était le besoin d'écrire ce livre, c'est aussi témoigner. Témoigner du fait que la politique peut être belle.
Et je souhaiterais qu'elle le redevienne. Bonjour Rémi. Oui. Merci de participer au grand entretien. Vous nous appelez de Cambrai. Vous avez une question pour Pierre Moscovici.
Oui. Nous sommes le bon édane et de beaucoup du marché commun en Europe. Tout ça parce qu'on a fait l'Europe, le marché commun. Moi, je travaille dans l'adhésif. Je fabrique des brosses adhésives pour enlever les pêches et tout ça. Bon, je ne ferme pas parce que j'ai des employés que si je fermais, ils iraient au chômage. Mais sans ça, les Polonais me prennent tous mes clients parce que le salaire à 500 euros d'un Polonais contre moi à 3 000, je ne peux pas lutter. D'ailleurs, d'autres gens l'ont compris, 3M, qui est notre leader, est à 80% en Pologne.
Alors, votre question Rémi ?
Notre question, c'est qu'on s'est trompé avec le marché commun. Le marché commun, on a voté contre et il est passé quand même.
Alors, merci pour votre question. Pierre Moscovici va vous répondre. L'Europe, c'est l'un des fils rouges de votre livre et c'est une question qui vous a préoccupé pendant longtemps et vous êtes ce qu'on appelle un neurophile. C'est quelqu'un qui a cru à l'idéal européen.
Et qui y croit toujours.
Et qui y croit toujours.
Oui.
L'idée n'est pas morte.
L'idée n'est pas morte. Écoutez, on parle en ce moment beaucoup du Proche-Orient et c'est normal, mais aussi la guerre en Ukraine. Et qu'est-ce qui nous protège ? Qu'est-ce qui nous protège dans un monde dangereux où des puissances sont en confrontation, les Etats-Unis et la Chine ? C'est l'Europe. Et qu'est-ce qui continue d'attirer ? C'est l'Europe. L'Ukraine, la Moldavie, la Géorgie veulent adhérer à l'Europe. On voit que la Suède ou la Finlande ont adhéré à l'OTAN. Parce qu'ils veulent appartenir à un ensemble géostratégique protégé. Bon, je pourrais répondre longuement à cette question, mais je crois simplement que c'est faux. Je pense que l'Europe nous a donné de la force.
Que l'Union fait la force. Qu'elle a permis d'ouvrir des marchés considérables à beaucoup d'entreprises. Que la France se porte aujourd'hui mieux économiquement qu'elle ne se portait en 1957. Que de toute façon, il n'y a pas de solution autarcique. En même temps, je vois bien les faiblesses de l'Europe. Je ne suis pas un euro-BA. Et les faiblesses de la France ?
Les faiblesses de la France en Europe,
y compris en termes de finances publiques.
Les comptes publiques, évidemment. Est-ce que la France, c'est un pays qui est bien géré ou est-ce que c'est un pays qu'il faut ranger dans la catégorie des pays Club Med ?
Non, pas un pays du Club Med. C'est un pays solide, c'est un pays respecté. C'est un pays qui a un grand marché intérieur. C'est un pays où les impôts rentrent très très bien.
Enfin, vous dites que nous réagons d'avoir une dette à l'italienne et des taux à l'allemande, c'est impossible.
Mais c'est vrai que notre culture de finances publiques est évidemment tournée vers la stabilité. Nous avons une dette publique beaucoup trop élevée, 110%. Nous avons des déficits publics qui se réduisent beaucoup trop lentement. Nous avons une dépense publique de 56% du PIB qui est considérable, mais surtout qui n'est pas toujours d'une qualité égale. Nous avons des prélèvements obligatoires à 45%. Je voudrais que ça change. Et ça, c'est le président de la Cour des comptes qui le dit. Retrouver un leadership en Europe qui ne soit pas le leadership de la dette. Et c'est pour ça que le désendettement est un impératif cathéorique.
Et je vais retrouver l'auteur, Dominique Strauss-Kahn, qui fut aussi, même un tort, disait la dette est l'ennemi de la gauche. Comme elle est l'ennemi de la droite, ce n'est pas une question de gauche ou de droite. Pourquoi c'est l'ennemi de la gauche ? Pour ceux qui le sont de gauche ? Parce que quand vous endettez un euro remboursé, c'est un euro en moins pour l'éducation, pour la justice sociale ou pour la transition écologique. Quand on aura en 2027, 84 milliards d'euros de charges de la dette, c'est-à-dire de remboursement annuel de la dette, plus que l'éducation nationale, ce sera très compliqué... Que ça deviendra le premier poste budgétaire du pays.
Ce sera très compliqué de financer la transition écologique. Vous voyez, le père de famille que je suis, le père d'un enfant de 50 ans, qui voit la planète qui brûle...
Un enfant de 5 ans ?
5 ans.
Il n'a pas encore 50 ans ?
Je pense à 50 ans. Ah, à 50 ans. Dans 50 ans. Je vois la planète qui brûle. Comment financer la transition écologique ? Comment préparer son avenir ? Comment préparer l'avenir de nos enfants ? Pour retrouver les capacités et les marges de manœuvre, désendettons-nous.
Désendettons-nous. Le dogme des 3%, est-ce qu'il faut s'en libérer justement pour pouvoir investir, pour pouvoir, par exemple, accompagner la transition écologique ?
Non, les 3% ne sont pas un dogme, c'est le niveau à partir duquel on commence à se désendetter. Le dogme des 60% de dettes publiques, on en est libéré depuis longtemps. Mais je crois qu'on ne peut pas faire davantage de dettes. Je crois que ce serait imprudent. Parce qu'en réalité, chaque fois que vous faites un euro de dette, vous faites non pas un euro de plus en matière de financement de transition écologique, mais un euro de moins. Si j'utilisais une métaphore, je dirais que la dette publique commence d'abord par paralyser l'action publique, puis qu'à un moment donné, elle vous étrangle. Et qu'à un moment donné, elle vous conduit à l'austérité. L'endettement conduit à l'austérité.
Malgérie, je dirais que nous avons une culture collective de la dépense publique.
Ça fait depuis 1974 qu'il n'y a pas eu un budget à l'équilibre.
Alors, il y a eu différentes périodes pendant ces 50 ans. Et le problème, c'est pas tant le déséquilibre budgétaire que le désendettement ou l'endettement. Je vais citer un autre chiffre. En 2002, je ne le cite pas tout à fait par hasard. 2001, c'est l'entrée dans l'euro. En 2001, la France et l'Allemagne ont exactement le même niveau de dette publique.
2002, c'est surtout Jean-Marie Le Pen au second tour d'une action présidentielle.
Oui, c'est pour ça que je le citais. Vous insistez beaucoup là-dessus. Et aussi la défaite de Lionel Jospin le 21 avril 2002, qui a été, je pense, une tragédie pour la gauche, bien sûr, mais aussi pour le pays. Enfin bon, voilà. 58% de dette publique en Allemagne, 58% en France. Nous sommes 20 ans plus tard. C'est pas il y a 50 ans, il y a 20 ans. Aujourd'hui, nous avons, nous, 110% et les Allemands ont 65%. Évidemment, c'est un boulet. La morale de l'histoire ? La morale de l'histoire, c'est que vers les dernières années, ont été imprudentes du point de vue de l'endettement.
Le gouvernement d'Elisabeth Borne a eu recours 15 fois au 49.3. Alors, à quel regard est-ce que vous portez sur son utilisation ? Vous êtes à la tête d'une des plus hautes institutions du pays. Et je le disais, vous devez la transparence aux citoyens et vous devez également contrôler les deniers de l'État.
Écoutez, ça ne pose pas de problème de transparence particulière. Ça pose sans doute des problèmes de débat parlementaire. C'est le résultat de la situation politique dans laquelle nous sommes. C'est la raison pour laquelle, d'ailleurs, dans ce livre, j'appelle aussi à des réformes institutionnelles et politiques face à la crise démocratique dans laquelle nous sommes. Je pense qu'il faudrait revenir à...
Mais il faut y renoncer ?
Au 40.3 ? Oui. Non, non, parce que dans cette situation-là, en l'absence de gouvernements de coalition, et je plaide pour des gouvernements de coalition à l'avenir, il n'y a pas d'autre solution.
Dans ce livre, Pierre Moscovici, et ce sera la dernière question, il y a plusieurs références à Balzac, vous vous comparez souvent à Lucien de Rubinpré, Rubinpré, qui est un loser, et pas... Comment s'appelle-t-il ? Rastignac, qui a été un peu plus dur, mais qui a connu une fin plus glorieuse. Si, si. Alors, écoutez... Vous êtes plutôt Lucien de Rubinpré que Rastignac.
Non, non, je disais que mes années, celles que vous évoquiez, le Bindouche, Castel, etc., étaient peut-être mes années Rubinpré. Elles sont passées il y a longtemps, mais je n'ai jamais connu d'année Rastignac non plus. Il faudrait que je réfléchisse, mais je ne me compare pas à un personnage de la comédie humaine. Non, non, pas du tout.
Merci, Pierre Moscovici. Merci. Nos meilleures années, c'est publié chez Gallimard. Je vous souhaite une excellente journée. Bonne journée.
Pierre Moscovici