TAT: Entretien avec François-Xavier Bellamy
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Alors moi j'ai pas eu du tout la vocation, mon objectif c'était d'être journaliste, de raconter, de m'intéresser aux choses et de raconter ce qui se passait.
Passeur d'émotions, passeur de larmes, passeur de sourire et de rire.
L'histoire ce sont aussi des sentiments, des émotions. Passionné, je voulais faire des livres. Je peux comme aider à quelqu'un qui raconte qui nous l'est.
Bonjour à tous, depuis 2013 il anime avec succès les soirées de la philo à Paris. Professeur agrégé, aussi maire adjoint à Versailles en charge de la jeunesse depuis ses 22 ans, mon invité a publié en 2014 son premier livre « Les déshérités ou l'urgence de transmettre » prémé notamment par l'Académie française. Tête à tête avec François-Xavier Bellamy. Bonjour François-Xavier Bellamy. Bonjour. Vous êtes professeur de philosophie, maire adjoint de Versailles. C'est nécessaire pour un homme politique d'exercer d'abord un métier ?
Non seulement c'est nécessaire, mais je crois que c'est le lot de la plupart des gens qui aujourd'hui font vivre la politique dans notre pays. On parle souvent de la politique comme d'une affaire de professionnel et c'est vrai qu'aujourd'hui les parlementaires et les ministres qui font la vie politique nationale évidemment se spécialisent dans leur mandat. Et pourtant les 500 000 élus locaux qui font vivre les communes et les collectivités françaises sont pour la très grande majorité d'entre eux des gens qui exercent de façon bénévole leur mandat en plus de leur activité professionnelle.
Et je crois que c'est vraiment décisif de reconstruire, pour reconstruire le lien entre la vie politique et les Français que cette interaction entre le monde professionnel et le monde politique ne cesse de se développer.
Alors il y a eu d'abord l'enseignement. Vous êtes professeur agrégé de philosophie. Alors pourquoi l'enseignement et pourquoi précisément la philosophie ?
Eh bien Montaigne disait en parlant de son grand ami la Boétie parce que c'était lui, parce que c'était moi. Il y a quelque chose qui ne s'explique pas dans la vie, c'est les rencontres qu'on peut faire. On les fait avec des personnes bien sûr tous les jours et on les fait aussi avec des savoirs, des pratiques, des disciplines. Pour moi la rencontre avec la philosophie a été vraiment ce qu'on pourrait appeler un coup de foudre en Terminal. J'ai eu la chance de rencontrer un professeur exceptionnel et je lui dois ma vocation parce qu'il m'a donné l'occasion de rencontrer vraiment la philosophie.
Et à la fin de cette première année de Terminal, j'avais en moi vraiment le désir de vivre cette expérience et de pouvoir la partager avec d'autres que moi. Et donc je ne saurais pas trop l'expliquer mais c'était vraiment l'occasion pour moi je dirais de découvrir ce que j'étais, de découvrir le monde, de jeter sur lui un regard nouveau. Et cette expérience de l'étonnement philosophique qui est aussi une expérience de l'émerveillement, c'est ce que j'ai le plus envie de faire partager aujourd'hui avec des élèves, avec des étudiants et même avec tous ceux que je peux avoir l'occasion de rencontrer.
Donc la philosophie est découverte en Terminal. Et qu'est-ce qui a fait que vous vous êtes engagé un moment activement en politique ?
Alors là aussi, c'est d'abord le mystère des rencontres de l'existence. En fait pour tout vous dire, j'ai eu l'occasion d'avoir une première expérience politique en travaillant en cabinet ministériel un peu par hasard pendant mes études, quand j'étais en maîtrise de philo. Ça a été une expérience passionnante et puis en même temps je me suis dit exactement ce qu'on se disait tout à l'heure. D'abord je ne sais pas si je ferai de la politique plus tard, ensuite j'aime la philosophie. Et enfin si je fais de la politique plus tard, il faut que j'aie fait un métier d'abord.
Parce que si je continue en politique tout de suite, comme malheureusement beaucoup de nos responsables politiques nationaux l'ont fait, aujourd'hui dans la scène politique nationale on a beaucoup de responsables qui n'ont jamais fait rien d'autre de leur vie que de la politique au sens électoral du terme ou au sens purement politicien, et bien je me suis dit si je n'ai pas terminé des études, fait un vrai métier, travaillé sur le terrain, j'aurais probablement perdu le sens des réalités. Je me suis rendu compte assez vite de ça et donc j'ai quitté le cabinet pour aller continuer mes études de philosophie.
Et puis ensuite c'est la rencontre avec François de Mazière qui était candidat aux élections municipales à Versailles en 2008 et qui m'a fait confiance et ça a été de sa part évidemment un geste très fort. J'avais 21 ans, il composait son équipe et il m'a proposé de le rejoindre après qu'on ait eu l'occasion d'échanger longuement sur les questions de jeunesse à Versailles, d'enseignement. Et ça a été pour moi une grande chance évidemment de pouvoir participer à cette aventure.
Alors tout est uniforme pour celui qui ignore, tout est singulier pour celui qui connaît. Dites-vous dans les déshérités qui viennent paraître d'ailleurs en livre de poche, le réel n'a pas lieu tant qu'il n'est pas nommé.
Le réel n'a pas lieu tant qu'il n'est pas nommé, en tout cas il n'est pas rencontré sans la culture. C'est ce que j'ai tenté de montrer effectivement dans les déshérités. C'est toujours à travers la culture qu'on peut rencontrer le monde qui nous entoure. Nous sommes des êtres de culture et même le regard que nous portons sur le monde a besoin des mots, a besoin du vocabulaire, nous le savons très bien.
La différence que peut nous permettre de gagner un vocabulaire vraiment riche, des lectures, un approfondissement culturel, ça n'est pas seulement une différence de capital culturel ou de bagage culturel comme on l'a dit trop longtemps, qui permet très simplement de se positionner dans la vie professionnelle. C'est d'abord une différence dans notre être et nous gagnons quelque chose de ce que nous sommes en rencontrant la culture. C'est la raison pour laquelle la question éducative est tellement décisive et tellement essentielle.
Une société qui n'enseigne pas est une société qui ne s'aime pas, qui ne s'estime pas, et tel est précisément le cas de la société moderne. C'est un autre professeur qui le dit Charles Péguy, et c'est votre constat aussi, c'est ce qui vous a poussé, il y a donc un an et demi, à écrire Les Déshérités.
Oui, Les Déshérités, c'était vraiment un livre qui était le résultat d'une inquiétude. D'abord, mûri comme jeune enseignant, j'ai eu la chance d'enseigner dans des établissements très divers, et notamment dans les Yvelines, à Guyancourt, dans les Hauts-de-Seine, à Nières-sur-Seine, au lycée Bascan, à Rambouillet, et de rencontrer là-bas des élèves extraordinaires, mais aussi de rencontrer dans chacun de ces établissements la réalité de la crise éducative qui frappe notre pays.
Je pense que beaucoup de mes collègues seraient d'accord avec moi pour dire que notre système scolaire rencontre des difficultés majeures, et ces difficultés, elles sont liées, je crois profondément, à une espèce d'inquiétude que nous avons de nous-mêmes, à une crise de la culture, à une crise de la civilisation, que nous constatons dans d'autres lieux de notre vie collective, mais dont les premières victimes sont les générations qui viennent.
Alors, dans un texte qui vous est cher, le Nouveau Testament, Jésus se serait écrié « Heureux les simples d'esprit ». Alors, que faut-il entendre, selon vous, dans cette parole ? Il faut toujours avoir un regard naïf sur les choses ? Il ne faut pas trop, justement, être cultivé pour ne pas s'habituer, disons ?
Alors, ce texte qui nous est cher, je crois que ça fait partie de la culture occidentale, « Heureux les simples d'esprit », « Heureux les simples de cœur », je crois que la simplicité, précisément, tout le sujet est là, il faudrait beaucoup de temps pour en parler, mais la simplicité, c'est quelque chose qui se conquiert, qui se gagne. En fait, le grand mystère dans l'existence humaine, c'est qu'on n'est jamais tout de suite soi-même. On a besoin de devenir soi-même. C'était Pindar qui disait ça au IVe siècle grec. « Deviens ce que tu es ». Ça veut dire « Ne fais qu'un avec toi-même ».
Et réussir à ne faire qu'un avec soi-même, réussir à devenir vraiment soi-même, c'est un long combat, c'est un long chemin, c'est peut-être l'aventure de toute la vie. Et réussir à porter sur le monde un regard nouveau, un regard libre, un regard neuf, c'est précisément ce pourquoi nous avons besoin de la culture. Quand vous lisez un grand roman, un roman qui vous touche beaucoup, vous apprenez à regarder le monde différemment. Quand vous voyez une belle œuvre d'art, mais aussi d'ailleurs, quand vous vous initiez aux découvertes de la science, vous apprenez à porter sur le monde un regard vraiment nouveau, qui soit vraiment libre, vraiment détaché, un regard qui soit vraiment le vôtre.
Et cela, eh bien, il faut beaucoup de culture pour y parvenir.
On conquiert sa liberté. Stéphane Zweck, dans Le Monde d'hier, explique lui aussi que des natures individuellement productives peuvent se passer de l'enseignement universitaire, qu'il peut même agir sur elles comme une entrave. Alors, il l'a lui-même éprouvé. Finalement, que répondez-vous à tous ces artistes, ces créateurs assoiffés et qui pourtant s'ennuient à l'école, qui s'ennuient finalement à fabriquer des éoliennes en plastique, on pourrait le dire ?
Alors, Stéphane Zweck, il faut le rappeler, avait connu une époque où l'enseignement secondaire était d'une extraordinaire exigence. Et de fait, du coup, il vit l'université, c'est ce qu'il raconte dans son autobiographie, comme un moment un peu douloureux où il a envie de passer à autre chose qu'à la simple réception des savoirs qu'il possède déjà. Et donc, on peut comprendre que, évidemment, le temps de l'éducation puisse avoir un côté pénible et beaucoup d'élèves le vivent. Le temps de l'éducation a un côté ennuyeux, on a envie de découvrir la vraie vie, de rentrer dans la vraie vie.
Mais ce qui est certain, et Stéphane Zweck l'a évidemment vécu, c'est que pour devenir créatif, justement, pour devenir un grand artiste, il faut d'abord avoir beaucoup reçu. Et Stéphane Zweck lui-même dit sa dette à tous les grands auteurs qu'il a pu lire, à tout l'héritage qu'il a pu recevoir. Comment voulez-vous devenir un grand romancier, un grand historien comme Zweck si vous n'avez pas d'abord reçu une maîtrise de la langue, une richesse du vocabulaire, une pratique de la langue dans l'expérience d'autres auteurs ? On ne devient vraiment auteur soi-même que parce qu'on a d'abord reçu.
Et je crois que tous les artistes savent le dire bien mieux que je ne le saurais, on n'est jamais immédiatement créatif et on n'est jamais immédiatement libre. Et là encore, c'est ce grand mystère de l'existence humaine que pour accomplir sa propre créativité, il faut d'abord beaucoup recevoir.
L'autorité, c'est l'altérité. L'altérité est l'autorité.
L'autorité, c'est l'altérité, c'est la rencontre avec l'autre. Et c'est toujours par la rencontre avec l'autre, avec l'altérité de l'autre, qu'on peut gagner son autorité, c'est-à-dire la fécondité de ce qu'il peut nous donner. Vous savez que l'autorité vient du mot aoctoritas en latin, qui veut dire aogere. J'espère que le latin sera encore une source de richesse pour les générations qui viendront justement. Comprendre le sens du mot autorité, c'est comprendre que l'autorité, c'est ce qui m'augmente de moi-même. L'autorité, c'est ce qui me fait grandir. Et c'est le propre des grands auteurs qu'ils nous font grandir dans notre propre liberté.
Lire des grands auteurs et les rencontrer, lire des grands artistes, c'est devenir vraiment plus libre.
Vous, ministre de la Culture, est-ce que vous rapprocheriez ce ministère de celui de l'enseignement, par exemple, de l'éducation nationale ?
D'abord, je n'ai aucune espèce de vocation à devenir ministre de la Culture, ni non plus à produire d'un effort célèbre sur le sujet. Il me semble que ce qui est le plus important aujourd'hui, d'ailleurs, ce n'est pas l'action politique. Et je crois que les Français devront avoir bien conscience. Nous attendons souvent notre salut de responsables politiques qui changeraient les choses. Alors qu'en fait, ce qui compte, c'est que nous-mêmes, peut-être, nous commencions par changer le regard que nous portons. Et par exemple, le regard que nous portons sur la culture. On dit souvent que, précisément, nous vivons une crise de la culture. Mais quelle est notre propre pratique culturelle ?
Est-ce que nous avons l'habitude de lire des livres ? Est-ce que nous gardons l'habitude et le temps, la disponibilité intérieure de lire, de rencontrer des artistes, de rencontrer des auteurs dans leurs œuvres et dans leurs travaux ? Si je devais avoir une responsabilité politique demain, eh bien, j'essaierais de faire tout ce qui est possible pour servir la fréquentité de la culture à l'intérieur de la société. Évidemment, en la rapprochant de la tâche éducative, mais c'est une mission à laquelle beaucoup de ministres se sont déjà attelés avec beaucoup de difficultés. Je crois que le plus important, c'est peut-être de commencer par une espèce de conversion intérieure.
En tous les cas, c'est toute l'expérience de la philosophie qui nous dit que c'est toujours en se transformant soi-même qu'on finit par changer le monde.
À l'image d'un Steve Jobs qui, sans, s'il n'avait jamais appris la calligraphie, presque par hasard, n'aurait pas créé des caractères, une typographie aussi puissante sur les Macintoshes. Vous, est-ce qu'il y a un enseignement auquel vous avez peut-être rechigné au début et qui, maintenant, vous apparaît vraiment avoir été une chance ?
C'est une très belle question. C'est vraiment une très belle question. Je dirais tellement, en fait. La vérité, c'est qu'on ne peut pas se rendre compte soi-même de tout ce qu'on a reçu et de la fécondité pour notre vie d'aujourd'hui, de ce qu'on a reçu dans le passé. On ne peut pas se rendre compte parce que tout ça s'est déposé en nous et est venu nous enrichir. Je pourrais faire la liste de toutes ces disciplines que j'ai rencontrées sans savoir pourquoi. Et qui, aujourd'hui, m'enrichissent. Mais je dirais peut-être que tous les jours, je constate de plus en plus le lien étonnant qu'il y a entre l'exercice de la pensée et le travail des mathématiques.
Et le lien profond qui unit, d'ailleurs, depuis l'origine, depuis le IVe siècle grec, la philosophie et les mathématiques, je le découvre maintenant un peu plus dans l'exercice de la déduction. Et en essayant d'aider mes élèves et mes étudiants à se former, à se forger petit à petit une pensée plus déductive, je me rends compte de ce que m'ont apporté, à une époque de ma vie, les mathématiques que je ne pensais pas pratiquer et dont je ne comprenais pas forcément la signification qu'elles pouvaient avoir pour moi.
Et en fait, dernière question, qu'en est-il du mystère aujourd'hui ? Dans une société apparemment si polie, une république apparemment si polie, si économisante, où trouver un souffle vital, une transcendance ? Alors, évidemment, en lisant le livre que vous préfacez, À la jeunesse, qui sont des discours écrits par des grandes figures qui sont publiés aux éditions Libreo, mais sinon...
C'est une belle question. Vous savez, ça m'amuse beaucoup que vous me posiez cette question. C'était mon sujet d'oral à l'agrégation de philosophie. On n'oublie pas ce genre de choses. Le mystère. Quelle est la place du mystère dans la société d'aujourd'hui ? Et je crois que c'est une vraie question. Je pense que nous avons beaucoup tenté, dans une espèce de vision positiviste de la vie collective, d'éradiquer tout ce qui pouvait paraître énigmatique ou mystérieux, tout ce qui pouvait nous sembler l'occasion d'une réflexion qui dépasse le strict champ de l'économie, du calcul et de l'organisation.
Et c'est peut-être aujourd'hui, dans ce qu'on appelle la radicalisation de beaucoup de jeunes, d'une espèce de retour de bâton que nous vivons les conséquences. Parce qu'il faut laisser une place au mystère. Il faut laisser une place à l'interrogation. Il faut laisser une place aussi à l'émerveillement, précisément, ce que j'évoquais tout à l'heure. Sans quoi, précisément, l'humain en nous n'est pas satisfait. C'est François Mitterrand qui disait qu'une politique qui ne parie pas sur les rêves des hommes se méprend sur ce qu'elle prétend gouverner.
Eh bien, je crois que nous sommes en train de vivre peut-être un déficit de rêve, non pas au sens où il faudrait faire rêver les gens dans une espèce d'utopie stérile, mais un déficit d'émerveillement, un déficit de sens, un déficit de signification, un déficit de transcendance. Et c'est vrai, je crois, de façon très profonde dans la vision que nous avons de la laïcité, qui est au fond, on le voit dans les débats contemporains, une question très complexe. Parce qu'elle met en jeu la place que nous laissons au mystère, la place que nous laissons à l'interrogation des hommes sur ce qui dépasse l'horizon.
Je ne dis pas par là qu'il faille donner une place trop grande aux religions dans l'espace commun. Et nous avons trouvé en France de très bons équilibres pour vivre cette question. Mais peut-être dans le travail de la raison, dans le travail de la raison, nous devrions laisser à nouveau une place à cet étonnement, à cette interrogation, à ce mystère dont vous parlez si bien et qui nous est si nécessaire.
Merci beaucoup, François-Xavier Bellet.
Merci à vous.
François-Xavier Bellamy