L’armée fantôme de Poutine : enquête sur les mercenaires russes Wagner
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« Wagner, selon des chercheurs et des journalistes, ce fut d'abord le surnom d'un homme, Dimitri Utkin, un ancien chef des forces spéciales au sein des renseignements militaires russes. »
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« En 2013, Utkin rassemble autour de lui plusieurs anciens militaires russes dans une structure baptisée Slavonic Corps Limited. »
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« Le principe : mener une opération en restant le plus flou possible sur la chaîne de commandement, de quoi permettre ensuite aux responsables politiques de nier ou de se dédouaner. C'est ce que permet Wagner. »
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Bégoua, République centrafricaine. Le président sortant, Faustin-Archange Touadéra, tient un meeting quelques jours avant l'élection présidentielle de décembre 2020. Autour de lui, plusieurs hommes armés.
Visage masqué, sans écusson visible, ils escortent le candidat et scrutent les environs. Quelques semaines plus tard, d'autres hommes armés en tenue de camouflage entourent le Premier ministre, Firmin Ngrebada. Deux d'entre eux, hors champ, échangent quelques mots en russe.
Officiellement, la Russie n'a envoyé aucun soldat combattre en République centrafricaine, seulement quelques instructeurs, comme cet homme, chargé de former les soldats de l'armée régulière centrafricaine. Pourquoi des Russes armés et en tenue militaire participent-ils à la défense du pouvoir centrafricain ? Des vidéos et des documents récupérés en ligne et analysés par Le Monde montrent que ces hommes en armes font partie d'un groupe de mercenaires proches du pouvoir russe, le Groupe Wagner, une entité dont on ne trouve aucune trace officielle, mais qui, depuis 2012, a déjà porté les armes dans plusieurs des points les plus chauds du globe.
Wagner, selon des chercheurs et des journalistes, ce fut d'abord le surnom d'un homme, Dimitri Utkin, un ancien chef des forces spéciales au sein des renseignements militaires russes. En 2013, Utkin rassemble autour de lui plusieurs anciens militaires russes dans une structure baptisée Slavonic Corps Limited. Direction la Syrie pour une première mission aux côtés de l'armée de Bachar al-Assad une mission dont quelques images ont été partagées sur la messagerie Telegram dans un groupe public.
Cette photo, datée du 16 octobre 2013 et repérée par le site d'investigation Bellingcat, montre cinq membres du Slavonic Corps Limited. Derrière eux, ces collines et ces deux hangars. Sur ces images satellites, ils sont positionnés de la même façon.
La photo a été prise ici sur la base militaire aérienne T4, au centre de la Syrie. Peu nombreux et mal équipés, les mercenaires du Slavonic Corps Limited se retirent de Syrie vers la fin 2013. Le groupe est dissous et laisse place à une nouvelle organisation sans existence légale, le Groupe Wagner. 2015, sur une route ukrainienne, un convoi militaire.
Ce panneau et ce pylône indiquent que la vidéo a été filmée ici, dans l’est du Donbass, à une vingtaine de kilomètres de la frontière russe, un territoire que se disputent l'Ukraine et des séparatistes soutenus par Moscou. Au milieu des chars et des véhicules blindés, on repère plusieurs 4x4 civils, et ces hommes en tenue de combat, sans marquage ni insigne. Un engagement au plus près des combats, comme le montrent ces images.
À quelques mètres des mercenaires, on repère ce véhicule blindé, un BPM-97 Vystrel conçu par le fabricant russe KamAZ et utilisé par l'armée russe. Entre 2015 et 2016, Wagner change de parrain et de dimension. Selon des chercheurs français et américains, Dimitri Utkin est rejoint par un oligarque russe, un ancien gangster condamné à neuf ans de prison, Evgueni Prigojine.
Surnommé « Le cuisinier de Poutine », ce patron de restaurant est un fidèle du président. L'entreprise qui lui a permis de faire fortune, Concord Catering, est accusée par les États-Unis d'avoir cofinancé l'Internet Research Agency, une usine à trolls qui aurait participé à la campagne russe de déstabilisation des élections américaines de 2016. À la même période, ces photos sont prises.
On y voit des mercenaires, à nouveau, en tenue de combat et sans insigne, comme ici devant les ruines de la cité de Palmyre, une ville qui vient d'être reprise au groupe État islamique. Mais les djihadistes reprennent la ville. De retour à Palmyre, les hommes de Wagner combattent aux côtés des forces spéciales russes, appuyés par des moyens militaires aériens.
Pourquoi ce mélange entre des soldats engagés officiellement et des mercenaires privés qui se battent incognito ? Une partie de la réponse s'appelle la plausible deniability, le déni plausible, un terme popularisé par la CIA dans les années 50. Le principe : mener une opération en restant le plus flou possible sur la chaîne de commandement, de quoi permettre ensuite aux responsables politiques de nier ou de se dédouaner.
C'est ce que permet Wagner. Illustration en Libye. Depuis 2014, une guerre civile déchire le pays.
Parmi les belligérants, le ministère de la Défense russe a fait son choix. Il soutient le maréchal Haftar, un ancien officier de Mouammar Kadhafi qui contrôle l'est du pays. Officiellement, la Russie n'a envoyé aucun soldat sur place.
Pourtant, selon ce rapport indépendant de l'ONU, ce sont entre 800 et 1 200 mercenaires russes du groupe Wagner qui se sont battus en Syrie. Le rapport liste 122 noms de mercenaires particulièrement actifs, dont 39 snipers. Le maréchal Haftar, on le retrouve sur cette vidéo publiée le 7 novembre 2018 par son organisation, filmée au ministère de la Défense russe.
On y aperçoit Valeri Guerassimov, le chef des armées russes, avant que l'on repère, ici, Evgueni Prigojine, le parrain du Groupe Wagner. Un peu plus loin dans la vidéo, tous trois sont filmés à la même table en compagnie de Sergueï Choïgou, ministre russe de la Défense. Des Russes en Libye ?
La question a été posée à Vladimir Poutine en janvier 2020. Très inquiétant. Depuis 2012, pourtant, du Proche-Orient à l'Afrique, les zones d'action des mercenaires Wagner rejoignent parfaitement celles que convoite la diplomatie russe.
Retour en Centrafrique. Déstabilisé par des groupes armés rebelles, le pays reçoit depuis 2018 une aide logistique de la part de la Russie : des armes, des véhicules blindés, des hélicoptères et une centaine d'instructeurs qui ne prennent pas part aux combats. Officiellement, donc, la Russie aide sans combattre.
En parallèle, le pouvoir centrafricain a fait appel à une société de sécurité privée, Sewa Security Services, une entreprise russe dont on retrouve l'écusson ici, ici, ou encore ici. Une entreprise qui a pour responsable Evgueni Prigojine, l'homme à la tête du Groupe Wagner. Prigojine n'est pas venu seul.
À ses côtés, Dimitri Sytyi. Ce Russe, né en 1989 et passé par une école de commerce parisienne, est un habitué des opérations politiques clandestines. Son nom apparaît ici, dans une liste des employés de l'Internet Research Agency - rappelez-vous, c'est l'organisation russe pointée du doigt pour son rôle dans l'élection américaine de 2016.
En Centrafrique, Dimitri Sytyi sert officiellement de traducteur, une mission qui lui permet d'être présent lors de réunions sensibles. Sur ces photos officielles, on le retrouve par exemple ici ou ici. À ses côtés, Valery Zakharov, un vétéran des services de renseignement russes, aujourd'hui conseiller à la sécurité du président centrafricain.
Sytyi n'est sans doute pas que traducteur. Il est soupçonné par le Trésor américain d'être à la tête de l'entreprise Lobaye Invest, une société enregistrée en Centrafrique en 2017 pour exploiter des mines. Les recettes de l'entreprise permettraient de financer une partie de l'activité des mercenaires, partie enquêtée sur le sujet en 2018.
Trois journalistes russes ont été assassinés dans des conditions obscures. De l'Ukraine à la Centrafrique, l'activité des mercenaires Wagner transparaît via quelques centaines de photos et de vidéos qui circulent en ligne. Une fois analysés, ces documents permettent de suivre l'évolution de ce groupe, à la fois dynamique et insaisissable, un groupe dont la France n'hésite désormais plus à prononcer le nom.
Et donc, il faudrait éviter que des tentations terroristes supplémentaires puissent aboutir dans cette région. Mais c'est surtout la Russie qui… en grande partie, Monsieur Wauquiez, par la force Wagner, c'est-à-dire pas par des forces… par la force Wagner. C'est Prigojine, Prigojine, c'est des supplétifs.
S'il m'entend là, au-delà de cette salle, qu'il sache qu'on le connaît bien. Voilà.