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interviewLe Média (sur YouTube)· 19 janvier 2021 10 min

VIOLENCES POLICIÈRES : PETITES AVANCÉES DANS LA BATAILLE MÉDIATIQUE

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

5 novembre 2020, Assemblée nationale. La commission des lois examine la loi Sécurité globale. On y parle caméras-piéton portées par les policiers.

Tout ce qui représente l'autorité aujourd'hui a perdu la guerre des images. On est en train de perdre la guerre des images, pourquoi ? Parce que sur les médias, sur les réseaux sociaux, vous êtes alimentés par des films qui sont pris et qui sont pour la plupart d'entre eux qui oublient de prendre la part avant et la part après.

Selon le rapporteur Jean-Michel Fauvergue, elles devraient rééquilibrer les forces dans cette guerre des images. Et en effet, ceux qui dénoncent les violences policières s ont en train de remporter un certain nombre de batailles sur le plan médiatique. Sans raison apparente, un premier policier la pousse.

Puis un second lui fait un croche-pied volontairement. On va regarder ce qui se passe quand on parvient à imposer nos cadrages, notre vocabulaire dans l’espace médiatique, et qu'on parvient à faire prendre conscience l'opinion publique d'un certain nombre de réalités que le pouvoir préfèrerait garder dans l'ombre. On sort donc le dossier de la bataille médiatique.

Il faut reconnaître qu'on se complait souvent dans un pessimisme, dans un défaitisme, face au mur des institutions politiques, et face à l’obstacle infranchissable de ce que le système médiatique considère comme étant à propos de tel ou tel phénomène la bonne explication. Je voudrais vous donner un exemple de cause qui avance, en l'occurrence le problème des violences policières. C’est pas ouf non plus, ça avance à petits pas, mais ça bouge dans le bon sens.

Pour ça je vous propose d'analyser un cas précis, et d'observer ce qui se passe quand le rapport de forces s’équilibre un petit peu, et que l’interviewer pose enfin les bonnes questions. Le 21 décembre 2020, dans la matinale de France Inter, le grand entretien est animé par Carine Bécard. On y parle police, crise de l’institution, perception du public, problèmes de formation, relation avec le ministère.

Les invités sont le sociologue spécialiste de la police Fabien Jobard, le gardien de la paix Abdoulaye Kanté, ancien de la BAC, et le Commandant Sabrina Rigollé. Pour ceux qui ont l'habitude de ce genre d'émission, on voit le truc venir : tout est en place pour que le point de vue de Fabien Jobard soit écrasé par le “camp du réalisme” : coincé entre ceux qui “connaissent le terrain”, et l’animateur qui appelle à la responsabilité et exhorte à condamner les violences. Les boutiques pillées vous les condamnez ?

Mais là ça va pas se passer comme ça. Voyons ça de plus près. Une scène qui paraît bien peu probable aujourd'hui.

Carine Bécard entre en matière avec une tarte à la crème journalistique : alors qu'après les attentats les Français applaudissaient leur police, maintenant ils s'en méfient, que s'est-il passé ? C'est juste deux trucs différents. Comme si on ne pouvait pas à la fois louer le professionnalisme des policiers quand ils affrontent les Kouachi, et déplorer leur comportement en maintien de l’ordre.

Jusque là pas de surprise, mais l’essentiel est à venir. Bécard va accepter de parler de violences policières, d’abord sans reprendre l’expression à son compte, en citant un sondage Ils sont 79% à estimer que les violences policières sont une réalité. Mais plus tard, vous verrez, sans guillemets.

Question à Abdoulaye Kanté sur l’éthique des Brigades anti-criminalité. Qu'est-ce que vous y avez vu dans les BAC, parce que c'est un lieu de fantasme un peu pour les Français, on a l'impression qu'il s'y passent des choses terribles ? Ces unités nous sont vendues dans un nombre considérable de docs à la con comme les derniers justiciers luttant contre les racailles. 11 policiers face à une délinquance de cité.

Là c'est le niveau un peu au-dessus. On va pas se contenter de juste rappeler le point de vue du policier. Notre niveau de violence est strictement proportionné à celui qu’on rencontre chez les voyous.

On va questionner les dérapages. Mais parlez concrètement, est-ce que vous avez assisté à des situations qui ont dérapé ? C'est donc un progrès par rapport aux documentaires genre "48h avec la BAC".

Attention qu'on t'écrase pas parce qu'après on va m'accuser de violences policières. Du coup, avant de pouvoir dérouler son narratif, le policier est obligé de reconnaître que “c’est vrai, des fois ça dérape”. Des moments où des collègues peuvent déraper, mais après en face de nous aussi, vous avez des personnes qui sont pas non plus des personnes on va dire des anges.

Pour l'instant on reste sur une manière assez classique d'aborder la question : la journaliste ne va pas beaucoup plus loin que le cadrage en terme d'abus, de bavures, de brebis galeuses, de pommes pourries dans un panier sain. Mais, plus tard dans la discussion : La question du contrôle au faciès, y'a la question évidemment aussi des violences policières. On dit bien "violences policières", et pas "violences de policiers".

C'est important parce que qu'avec "violences policières", c'est l'institution qui est pointée du doigt, et pas seulement quelques brebis galeuses. On a donc une journaliste de la matinale la plus écoutée de France qui est en train d’accepter, sinon qu’il y a des violences policières, du moins que la question se pose. Donc ça c'est une première victoire.

Et surtout, que la question se pose en ces termes. Et ça c'est une seconde victoire. Et il faut voir d’où part Carine Bécard.

J'y suis allée, ce qui était très impressionnant, c'est ces élèves, de 3e notamment, ces collégiens qui ont très fortement ce sentiment d'injustice au moment où il y a des violences policières. Et finalement c'est compliqué de remettre en perspective, comme vous venez de le dire. Oui effectivement c'est notre rôle et oui on le fait, mais en un an, et ben j'ai pas réussi à leur faire changer d'avis sur l'injustice parce que c'est comme ça en fait qu'ils vivent ce sentiment-là.

Bon elle c’est sûr, la macronie ne risque pas de la traiter de “journaliste-militante”. En l'absence de questions bêtes, Fabien Jobard peut alors développer des explications beaucoup plus intéressantes. En l'occurrence, il pointe l’éloignement entre la police et son environnement de travail : méconnaissance du quartier et ses habitants, donc moins de confiance, plus de peurs réciproques, mais aussi moins d’informations qui remontent et une incapacité à identifier les sources de danger.

Les policiers vous le diront, d'ailleurs, dans les services. Ils vous diront : "oui mais moi je suis pas travailleur social". Or en fait, une partie consiste à faire de la sécurité dans la maîtrise des situations problématiques, mais tout ça c'est du travail social et c'est ce sens-là qu'il faut restaurer dans la police.

La discussion porte ensuite sur la place des syndicats de police. Est-ce que certains syndicats malgré tout dans la police aujourd'hui n'ont pas trop de pouvoir ? La fameuse question interro-négative !

C'est une technique classique des journalistes interviewers pour faire semblant de poser une question ouverte tout en suggérant fortement la bonne réponse. Sauf que là pour une fois ça va dans le bon sens. Jobard n’a qu’à enchaîner, il n'a pas besoin de passer du temps à démonter les fausses évidences contenues dans une question à la con.

Ici il explique comment les syndicats de policiers ont acquis un grand pouvoir sur le ministère et se sont enfermés dans un déni, bloquant toute réforme possible. La compétition entre les organisations syndicales majoritaires qui conduit, bien souvent, à une hystérisation des débats sur la police. Ils finissent par voir la moindre petite critique du président comme une violente attaque contre leur profession.

Mais le chef de l'État reconnaît également l'existence des contrôles au faciès. Jamais un président de la République n'a parlé de sa police comme il l'a parlé hier. On a été fustigés comme jamais.

Ils existent ou pas ces contrôles au faciès ? Alors, euh...

Vous, vous en avez fait ou pas ? Contrôles, j'ai fait des contrôles. Après dire que c'est au faciès, vous savez le policier ne se lève pas le matin dire qu'il va contrôler du noir ou des arabes hein !

Il a en face de lui la journaliste qui lui sort le rapport du Défenseur des droits, et le chercheur qui recadre. Il faut mesurer le renversement : auparavant, on ramait pour simplement évoquer ce point, a lors que là il est présenté comme un fait par celle qui anime le débat. Et, cerise sur le gâteau, même l'unique auditrice sélectionnée pour poser une question vient en rajouter une couche.

Avec leur comportement, euh, lors des manifestations qui sont complètement indignes d'une démocratie. Ils sont maintenant 3 contre 2 à défendre le même cadre. Le policier se retrouve en mauvaise posture, pris en sandwich entre la journaliste, le chercheur, et l’auditrice qui en quelque sorte représente l’opinion publique : il joue le repli tactique blabla les gens sont violents en face...

Après je pense qu'il y a aussi une guerre d’images...

Ce qu'on voit avec l'exemple de cette émission de France Inter, c'est que la présentatrice a intégré des cadres d'analyse qui auparavant ne circulaient que dans la presse alternative. Mais comment expliquer un tel revirement ? Faut pas croire que c'est spontané.

Malheureusement ces images violentes font rarement scandale par elles-mêmes. Pour provoquer la prise de conscience dans l'opinion publique, il faut tout un travail de vérification, de mise en forme, de diffusion. C'est un travail collectif qui implique beaucoup d'entre nous : des reporters indépendants, des militants, des associations, la presse en ligne, mais aussi la presse étrangère et des institutions internationales qui signalent le problème au gouvernement français.

Ou encore des forces politiques qui poussent la question des violences policières comme étant un problème public. Alors d'accord : là c'est France inter, c'est sûr que c'est pas le plateau des Grandes Gueules. Mais néanmoins, depuis quelques mois, on commence à voir que ce travail de mise en lumière donne des résultats jusque dans les médias mainstream.

Alors vous allez me dire : "tu t'enflammes un peu là, elle va pas démissionner pour venir au Média". Oui d'accord c'est sûr, elle est pas non plus en train de dire "les violences policières traduisent l'incapacité du gouvernement à mener une politique légitime. C'est l'institution policière elle-même qui est productrice de violence.

La police est le bras armé de la classe bourgeoise". Mais on voit qu'on a réussi à déplacer le curseur de "ce que vous dites est absurde". Arrêtez de parler des violences policières vers "c'est raisonnable de le penser, la question se pose".

Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que les choses politiques ne sont pas affaire de tout ou rien : c'est pas parce que l’Etat ou la formation politique au pouvoir n’ont pas beaucoup bougé que les choses n’avancent pas. On est en train de perdre la guerre des images. La bataille médiatique se mène patiemment, sur le long terme, elle est plus une guerre de position qu'une guerre de mouvement.

Continuer ce travail de fourmi, et être attentif à ces micro-déplacements, c'est un bon remède contre le désespoir. On se retrouve dans deux semaines.

VIOLENCES POLICIÈRES : PETITES AVANCÉES DANS LA BATAILLE MÉDIATIQUE — Jean-Pierre Bataille · Pourquijevote