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interviewBLAST· 9 février 2024 35 min

CLASSE OUVRIÈRE : LES VRAIS HÉROS INVISIBLES

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Dans nos yeux, il y a la trace de nos aïeux, des passés que souvent on ignore parce qu'ils ne sont pas dans les livres d'histoire. Les visages flous dans la foule qu'on saisit parfois sur les images d'archives, dans l'anonymat des gens qui acclament, ou qui manifestent, dans la course en noir et blanc, des soldats qui combattent, dans la fumée des usines. Au fil des Doc Doc Doc, j’en ai croisés souvent de ces ombres dans la rue, de ces silhouettes affairées sur les chaînes de production.

Ceux qui font tourner les rouages de notre monde et dont on parle si peu. On ose à peine les qualifier à présent. On dit classe moyenne souvent.

Mes ancêtres aussi avaient les mains noires. Dans ces visages indistincts, il pourrait y avoir celui de mes grands parents et je croise bien davantage le souvenir des miens dans les mots de Zola que dans ceux de Marcel Proust. Et c’est con parce que j'aurais bien aimé.

Alors, dans ce numéro, j'ai envie de prononcer ce beau mot d'ouvrier, dire ce qu'il porte d'histoires, de souffrances et de fierté. Montrer ce visage du peuple sans mépris et surtout sans paternalisme. Rencontrer les gens, croiser des regards, renouer avec cette tradition et avec ce passé, m'incliner devant ceux qui n'en ont pas l'habitude.

Raconter la vie des figurants pris dans le vent d'une histoire qui leur passe dessus, en faire l'essentiel parce que finalement, sans eux, il n'y aurait pas d'histoire. Je commence par regarder ce grand film qu'est “Nous,les ouvriers” de Fabien Béziat et Hugues Nancy, disponible sur France Télévisions, magnifiquement écrit à la première personne du pluriel, ce nous scandés, qui va raconter une fresque historique car c'en est une, il y a de quoi prendre son souffle par les témoignages simples des vieux travailleurs au cœur de leurs souvenirs. On va ressentir une condition.

L'une des premières images du cinéma est une sortie d'usine. Les premiers personnages filmés par les frères Lumière pour tester leur invention sont des ouvriers. Souvenez vous de cette belle idée de cinéma.

Aussi, lorsque, dans Titanic de James Cameron, en redécouvrant l'épave au fond de la mer, on fait revivre ses fantômes et sa splendeur passée. C'est un peu ce qu'on éprouve en s'aventurant dans ces entrepôts désaffecté Combien de vies se sont succédées là ? Pour fabriquer quoi ?

Sur quelle machine et dans quel vacarme ? Et combien d'heures par jour ? Pendant combien d'années ?

Nous étions alors des milliers de femmes, d'hommes et d'enfants affairés autour de ces monstres d'acier. Nous qui avions à offrir que la dextérité de nos mains et la force de nos bras. Visages anonymes d'une incroyable aventure industrielle et humaine qui a débuté avec la révolution du textile Pour assembler des machines, pour produire le fil tissé en masse, on engagea des paysans par millions.

Il y eut jusqu'à 20 % d'enfants dans les rangs des ouvriers français. L'âge minimum de treize ans ne fut décrété qu'en 1892. Dans les usines règne le bruit assourdissant.

Les conditions de travail seront violentes, spartiates, terribles et sans aucune protection. Les travailleurs sont payés à la pièce uniquement. C'est une atmosphère de prison et de bagne.

Chaque témoignage ici porte ce vécu. Alors les gens me disent : “Vous aviez les bouchons?” Bah non ça existait pas. “Vous aviez des gants ?” Non, ça n'existait pas non plus. “Vous aviez des chaussures ?” Non, des espadrilles.

On avait un tableau de production qui était là. Le patron passait tous les matins pour regarder le tableau, parce qu'il faut savoir qu'on était payé à la pièce. Si le métier tournait pas, on n’était pas payé hein.

Au milieu de ce chaos abrutissant s'enracinent des lignées d'ouvriers. Ils vont incarner de nouvelles traditions. La nécessité d'extraire du charbon va métamorphoser les paysages.

On construira des rails pour propulser les trains. Les gueules noires vont fournir leur matière première aux machines affamées. Ils travailleront à l'intérieur de boyaux souterrains dans les ténèbres dangereuses où ils risquent le pire sans lumière et sans mécanisation, dans une poussière omniprésente qui colonisera leurs poumons.

Et fatalement, écourtera leurs jours. La modernité s'élève également sur un autre volcan, celui de la sidérurgie en Lorraine. Au cœur du feu qui produit l'acier, des ouvriers s'échinent, infatigables et corvéables à merci, au cœur d'un autre enfer.

On a enjambé le caniveau de coulée de la fonte et en dessous, il y a la fonte rouge qui coulait à 1100 degrés et ça fait peur. On se dit c'est l'enfer là dedans. C'est quoi ?

Le progrès est insatiable. On fera très vite venir des ouvriers de loin pour faire tourner les usines. La première vague viendra d'Italie, dont les régions pauvres fournissent une main d'oeuvre docile, plus captive et moins imprévisible.

Ils seront 2 millions à émigrer. Après eux viendront les Polonais. Un réveil furieux et rouge aura lieu en 1900.

Ils apprendront que l'union fait la force. Il se trouveront une voie. Ils éprouveront leur solidarité dans les manifs et dans la politique.

La Confédération générale du travail, la CGT, donc, est créée. Jean Jaurès fonde la S.F.I.O.

Premier parti socialiste français en 1905. Les ouvriers trouvent leur légitimité dans un nouveau siècle, dont les tourments, les espoirs et les tragédies seront largement les leurs. Cela commença avec l'instauration du 1ᵉʳ mai en 1890 pour obtenir la journée de 8 h.

Et chaque 1ᵉʳ mai, les mêmes images vont se répéter. Comme ici à Paris en 1911, quand nous affrontons des policiers qui tentent de nous empêcher de manifester. Puis, les luttes s'enchaîneront, et c'est vraiment émouvant, spectaculaire, même saisissant ce moment où une multitude prend conscience d'elle même.

Avec la Première Guerre mondiale, les usines changeront de visage. On y embauchera des femmes pour fabriquer les obus, on leur infligera des conditions de travail terribles à des cadences infernales de douze à 16 heures par jour. Mais dans cette exploitation scandaleuse naît une forme de résistance, d’aspiration à la reconnaissance et à l'égalité.

Ça n'a jamais cessé et ça dure encore. Des femmes dont les conditions de travail vont être particulièrement douloureuses, des salaires misérables pour douze à 16 h de travail par jour à manipuler, plus de 2000 obus de sept kilos avec leur lot de produits chimiques qui abîment la peau comme le système respiratoire. On imagine difficilement ce que pouvait être notre quotidien dans ces ateliers sans aération, à la lumière insuffisante et dans un vacarme infernal.

Henry Ford, en Amérique, applique son travail à la chaîne. Très vite, Renault et Citroën lui emboîtent le pas. Ils vont appliquer le taylorisme et l'organisation scientifique de leur production.

Les premières chaînes de travail se trouveront sur l'immense île Seguin où Renault lie le sort des ouvriers à celui de leurs machines sur quatre niveaux. La chaîne avance lentement. Les gestes sont automatiques, répétitifs, usant.

La machine engloutit les vies d'ouvriers qui lui sont dévoués. Cette chorégraphie devient une seconde nature, comme dans Les Temps modernes de Chaplin. C'est presque une identité, une répétition des mêmes mouvements qui en devient obsédante, comme si l'usine nous poursuivait, même quand nous l'avions quittée, comme si elle était entrée à l'intérieur de nous même.

Chacun est sous surveillance de techniciens et de superviseurs. Rien ne doit entraver la bonne productivité. Les ouvriers sont épiés, chronométrés, évalués.

Très vite, ça ressemble à un cauchemar absurde, kafkaïen. Ils ont peur en permanence de ne pas produire assez, de ne pas suivre le rythme, de ne pas tenir. Et je comprends à ce moment du film que l'économie entière repose sur cette peur.

C'est une nouvelle forme d'esclavage. Ils me font penser à la population opprimée des tréfonds du Metropolis de Fritz Lang. Des villes entières appartiennent aux entreprises, mais dans ce cadre naît une nouvelle esthétique.

Un mode de vie développe de nouveaux héros et aussi de nouveaux loisirs. L'ouvrier devient motif narratif sous les traits de Jean Gabin. Il accède à la culture populaire, va vibrer à la poésie de Prévert.

On lui consacrera des maisons du peuple, du théâtre populaire, celui de Jean Vilar. Par le PC ou le syndicat, on se cultive, on lit et on pense. Cette éducation engendre une nouvelle conscience de classe.

L'ouvrier peut trouver ses mots, sa musique, sa poésie. Ce moment dans le film est bouleversant de simplicité, de justesse. L'effort humain, par exemple, je l’offrais en cassette à mes copains qui, partaient en retraite, qui pleuraient, qui pleuraient.

Jamais ils avaient écouté un truc comme ça aussi fort, et c'est ça la découverte de Prévert. Cette formidable chaîne où tout s'enchaîne le travail, la misère, le travail, la tuerie, la tristesse et l'ennui. La formidable chaîne passée autour du cou d'un monde désemparé.

Formidable. Tout s'enchaîne. Mais voilà, moi je m'y retrouve tout à fait.

Et je veux dire dans une espèce d'esprits un peu frondeur, un peu anar et tellement beau, tellement violent et tellement vrai. Le fascisme et le racisme montent dans les années 30. À gauche, il faut un électrochoc.

Il a lieu pendant les grèves de 1936. Avec les consciences qui s'éveillent, arrivent les jours heureux et fugitifs du Front populaire. Des ouvriers vont entrer à l'Assemblée nationale.

Grâce aux grèves, ils se feront entendre. Plus que jamais, ils obtiendront la réduction de la semaine de travail à 40 heures et deux semaines de congés payés. Dans mon enfance, ce souvenir était encore vivace.

Les vieux en parlaient encore avec émotion et émerveillement. Une autre guerre éclate et un autre cataclysme. Comme si chaque joie ouvrière devait être de courte durée.

Ils vont travailler jusqu'à 60 heures par semaine. Sous l'Occupation, les syndicats seront dissous, les usines détruites par les bombardements. La mort régnera autour des usines.

Plus que jamais, les prolétaires sont de la chair au canon qu'ils fabriquent. Ceux qui résistent sont fusillés. Comme ces 25 résistants exécutés après leur condamnation à mort lors du procès de la Maison de la Chimie en 1942.

Cette mise en scène des Allemands pour dénoncer ce qu'ils tentent de faire passer pour des terroristes André Aubouet, apprenti imprimeur. Raymond Tardif, fraiseur, Camille Drouvot, électricien. Ils avaient à peine 20 ans. 25 fusillés, dont quinze étaient des ouvriers.

Avec les 30 Glorieuses, les ouvriers constituent un tiers de la population française. Les conditions de vie s'améliorent. La construction des nouveaux HLM permet de jouir du confort au quotidien, d'avoir le chauffage et l'eau courante et des WC à soi.

Je me souviens de mon père décrivant sa première entrée dans l'appartement familial à Chevilly-Larue. Cet émerveillement à être bien chez soi. On va à la mer grâce à son entreprise.

C'est grâce à cela que mon père est parti en colonie de vacances dans son enfance. Évidemment, on se révoltera avec les étudiants de 68. Mais dans notre colère, il y aura la souffrance, des cadences insoutenables, l'épuisement des corps que les idéalistes connaissent rarement dans leur chair.

Quand on parle d'un ouvrier, c'est de ça qu'on parle un corps, pas un concept abstrait. Si aujourd'hui on aime se souvenir de ces 30 années glorieuses qui ont permis à la France de connaître le plein emploi et à nous les ouvriers, de voir nos conditions de vie s'améliorer, on oublie souvent que le prix que nous avons dû payer a été particulièrement lourd, car en cette période de production sans précédent, l'usine reste plus que jamais une machine à user les corps. Nous sommes ainsi pour la plupart exposés aux températures extrêmes, aux charges très lourdes, aux poussières et autres produits chimiques.

La sidérurgie et les mines s'effondrent à l'ouverture du marché à l'international. Le chômage va monter, les usines se vider et devenir des vestiges. On délocalise les machines ailleurs où la main d'œuvre est moins chère.

On condamne les grands symboles. Les ouvriers demeurent dans le vent de l'histoire et de ses revirements. Cet esprit de corps, cette culture, cet héritage que nous sommes nombreux à porter dans nos noms de famille, dans nos racines.

J'ai envie de parler de ça, des lieux qu'on a quittés, des grands parents ou des parents qu'on n'a pas toujours compris, ou bien un peu trop tard. Je ressors de ce film avec l'envie de remonter ce fil intime car il résonne en moi. Il s'adresse à une histoire, à un passé à demi effacé et des voix que je n'ai jamais entendu aussi clairement.

Parce que les ouvriers parlent peu. Il s'agit de ça, de revenir, remonter dans le temps ces amarres qu'un temps on a voulu larguer pour devenir soi. Plus tard dans la vie, ça vous revient.

Alors, plutôt que de mépriser un peu nos vieux, on va les écouter raconter leur histoire. C'est ce qu'a fait le philosophe et sociologue Didier Eribon dans ce beau livre qu'est Retour à Reims, ici mis en image par Jean-Gabriel Périot, disponible sur Arte. Il est porté par la voix habitée de Adèle Haenel.

Il rétablit surtout cette chronologie intime, par fragments et par flashes. Il recolle les morceaux. C'est en ça que ce documentaire est magnifique.

En recueillant la parole de sa mère, Eribon rétablit son lien avec ce passé là. Ça commence au début d'une vie de jeune fille. Sa grand mère, elle, est tombée enceinte trop tôt, à 17 ans.

Sa mère, elle, rêvait de liberté, de devenir institutrice. Mais la population est appelée à fuir devant les troupes allemandes. Et puis elle se retrouve placée.

Sa grand mère est accusée d'avoir couché avec l'ennemi. Elle est tondue à la Libération. C'est une vengeance virile contre les femmes pour réaffirmer la domination masculine, car elles seront toujours coupables et menacées.

Quand une femme entre au service des bourgeois, le bon père de famille aura discrètement le droit de fricoter avec la bonne. C'est une prérogative bien connue, presque banale. Il y a un phénomène d’endogamie sociale, c'est à dire que des existences entières sont condamnées à suivre des voies toutes tracées, dictées par leurs origines L'éducation des pauvres s'arrête au certificat d'études.

On est cantonné à une réalité bien délimitée. La culture des bourgeois, plus abstraite, la beauté des idées plus nobles demeurent inaccessibles au commun des mortels. Le mélange et l'émancipation sont inconcevables.

Les études de mon père n'allèrent pas au delà de l'école primaire. Nul n'y aurait d'ailleurs ni ses parents ni lui même. Dans son milieu, on allait à l'école jusqu'à quatorze ans puisque c'était obligatoire.

Et on quittait l'école à quatorze ans puisque ça ne l'était plus. C'était ainsi. Les enfants de la bourgeoisie suivaient, eux, un autre parcours.

A onze ans, ils entraient au lycée, tandis que les enfants d'ouvriers et de paysans restaient cantonnés dans l'enseignement primaire et s'arrêtaient là. On se censure d'office, on désire ne pas aller à l'école trop longtemps et travailler tôt parce que c'est ça, pour eux, être libre, adulte, aux commandes de sa vie. Et on s'aperçoit que le vrai tour de passe passe des dirigeants est d'avoir fait passer le travail pour une émancipation alors que étymologiquement, il vient du latin tripalium qui désignait un instrument de torture.

On reste dans les clous dans la même destinée et dans les mêmes références que nos aïeux, comme l'a constaté Bourdieu. Sur 1000 enfants ouvriers, seules 34 arrivent à la fac. J'ai été moi même la première génération de ma famille à y accéder.

Je me souviens que j'étais un peu fier. Sur les bancs des amphis, il y a pour moitié des enfants de cadres. l'Université est un reflet faussé et inversé de la société.

On a des perceptions radicalement différentes de ce qu'il est possible de devenir selon sa classe sociale. On se rend compte un peu trop tard des avenirs qu'on a manqué, des occasions qu'on a perdu. L'élimination scolaire passe souvent par l'auto élimination et par la revendication de celle ci, comme s'il s'agissait d'un choix.

Cependant, le champ des possibles est étroitement circonscrit par la position de classe. C'est comme s'il y avait une étanchéité presque totale entre les mondes sociaux, les frontières qui séparent ces mondes définissent à l'intérieur de chacun d'eux, des perceptions radicalement différentes de ce qu'il est imaginable d'être et de devenir. On ne se sent donc ni exclus, ni même privés de quoi que ce soit lorsque l'on n'a pas accès à ce qui constitue, dans ces régions sociales éloignées, la règle tout aussi évidente.

Le quotidien d'une femme ouvrière. C'est une soumission à l'intérieur de la soumission. Elle s'occupe des enfants.

Elle choisit ce qu'on doit manger. Elle avorte souvent avec des quincailleries de malheur, comme il est dit dans le film, pour éviter d'avoir d'autres bouches à nourrir. Parfois, on ne fait plus l'amour.

Souvent, les hommes en deviennent frustrés et alcooliques. La femme ne doit pas sortir et ne doit pas travailler. On a trop peur qu'elle nous échappe.

On a trop peur qu'elle s'émancipe. Ma mère ne s’embocha dans une usine que lorsque mon père traversa une longue période de chômage en 1970. Il eut beau ressasser que ce n'était pas le rôle d'une femme d'aller travailler en usine et se sentir atteint dans son honneur masculin, de n'être pas en mesure de subvenir aux besoins de son foyer, il lui fallut se résigner et accepter que ma mère devienne ouvrière avec tout ce que ce mot charriait de connotation péjorative.

Les hommes se retrouvent et socialisent au bistrot. Les mondes entre les sexes ne communiquent pas. L'alcool permet de supporter l'aigreur, la frustration d'une vie qui tient rarement ses promesses.

Souvent, on entend dire qu'on boit pour oublier. Je crois que c'est davantage ici pour s'inventer une connivence, reproduire un rite initiatique désespéré et dérisoire qui prouve qu'on est un homme, un vrai. L'alcool berce avec complaisance nos insécurités viriles et notre envie de liberté, toujours déçues, toujours bafouées par les circonstances.

Au fond, beaucoup rêvent de silence, d'un espace à eux et on ne divorce pas. Ça ne se fait pas. Mais certains trompent et maltraitent leurs femmes, se vengent sur elles de tout ce qu'ils n'ont pas pu être.

Car le travail et la fatigue envahissent tout, même ce qu'on en fait en dehors. La souffrance et le désarroi investissent l'espace privé. Il n'est même pas possible de discuter.

Alors l'homme, eh bien il cogne. Il cogne contre tout ce qu'il a...

C'est sa rage qui explose. Et il y a beaucoup de femmes battues, comme la femme qui cogne ses enfants pour avoir la paix, pour plus entendre rien...

C'est ce que ça signifie concrètement, l'inégalité. La réalité du travail, jusqu'à épuisement, c'est un mal physique, ça transforme en bête humaine. J’en ai croisé parfois dans mon enfance, de ces regards perdus.

J'ai de plus en plus de mal à m'exprimer. Ça aussi, c'est la chaîne. C'est dur de... quand tu n'as pas parlé pendant 9 h, t’as tellement de choses à dire que tu n’arrives plus à les dire, que les mots, ils arrivent tous ensemble dans la bouche.

Et puis tu bégayes. Tu t’énerves, tout t’énerve, tout. C'est dur, la chaîne.

Moi, maintenant, je ne peux plus y aller. J'ai la trouille d'y aller. Ce n'est pas le manque de volonté, c'est la peur d’y aller. la peur qui mutile encore davantage, La peur que je ne puisse plus parler un jour, que je devienne muet.

C'est de la survie qu'on fait. Didier Eribon dresse par l'intimité le portrait de notre pays, son identité nationale, la vraie. Ses barrières sociales aussi.

Les grands parents ouvriers sont communistes comme les bourgeois sont de droite. C'est quasi mécanique. C'est un esprit et une loyauté de corps, on dit “nous”.

Et les mains manucurés des belles dames s'opposent aux mains calleuses de leur bonne. La nuit et le jour ne seront pas les mêmes pour tout le monde. Tout dit l'opposition des castes.

Mon grand père me raconta un jour, alors qu'il circulait boulevard Saint-Germain, à 5 h du matin, pour se rendre à son travail, des bourgeois avinés sortant d'une soirée ou d'une boîte de nuit, lui avaient crié : “Salaud de pauvre !” Quand mon grand père parlait de lutte des classes, cela avait un sens très concret pour lui. Il était communiste comme les bourgeois sont de droite.

Cela lui paraissait naturel, comme un élément de l'appartenance de classe reçu à la naissance avec le patrimoine génétique. Dans les partis politiques, surtout le Parti communiste, on prend conscience de soi et de sa classe, on répète des discours, on manie des concepts, on fonde une identité prolétaire, on investit des porte paroles de notre confiance. Pendant un temps, cela fédère.

Pendant un temps, ça organise et donne de l'espoir. Au plus profond de ta détresse, tu n’es pas seul. Le ciel est sombre.

L'avenir t’apparaît noir. La vie te semble sans espoir. Camarade, reprends courage.

Tu n'es pas seul. Paysan, ouvrier, chômeur jeunes gens et jeunes filles, fils du peuple, ami, camarade, Le parti communiste vous appelle. Paysans, ouvriers, chômeurs, jeunes gens et jeunes filles, fils du peuple, amis, camarades, entendez la voix du parti.

La vie est à nous. Cependant, vers qui tourner sa colère quand l'idéologie a trahi et que le parti auquel on croyait n'est plus ? Il reste le FN qui désigne un coupable, une cible facile, un plus pauvre que soi, un arrivé depuis moins longtemps, un reflet de ce qu'on a été.

L'électorat populaire est capté par cette rhétorique qui se fonde sur un racisme ordinaire, déjà très répandu dans les années 70. Vers qui les exploités, les démunis peuvent-ils se tourner pour se sentir exprimés, soutenus ? À qui peuvent ils se référer ?

S'adosser pour se donner une existence politique et une identité culturelle pour se sentir fier d’eux même parce que légitime et légitime, parce que légitimé par une instance puissante ou tout bêtement, qui tient compte de ce qu'ils sont, de ce qu'ils vivent, de ce qu'ils pensent, de ce qu'ils veulent ? Les autres ne sont plus nous. La solidarité implose.

Une génération en arrière, ces autres là, c'était nous. Entassés dans des cités indignes, dans des emplois subalternes, à nettoyer la merde de plus importants qu'eux. On les méprise les immigrés, ils sont indésirables.

Ils sont de seconde zone. À la moindre incartade, ils seront à abattre. Les problèmes de voisinage deviennent des conceptions du monde.

On légitime des pulsions mauvaises. On divise pour mieux régner. Ils ne veulent pas de nous dans leur monde Ils nous isolent en fin de compte.

Ils veulent nous oublier. Mais quand ils nous voient dans la rue, ça se voit dans leur yeux qu’ils nous haïssent encore plus que tout. Enfin, ils voudraient qu'on ne soit plus sur leur chemin.

Qu’on...

Qu'on ne vivent plus avec eux, Qu'on aille plus faire nos courses comme e Ils veulent qu'on qu'on ait tout à part, qu'on retourne dans notre pays. C'est tout ce qu'ils veulent. Mais en fin de compte, ils ont bien besoin de nous pour travailler tout ça.

Ils ont besoin. La gauche a trahi pour s'attirer les faveurs du patronat plutôt que celle des travailleurs. La déception, inexorablement, est devenue désespoir.

Comme le disait fort justement Daniel Balavoine à François Mitterrand, cela devient la rage d'être méprisé. On affirme plus son identité de classe en votant, mais on proteste contre la perte de cette identité. Si la révolte des gilets jaunes a fait entendre quelque chose, c'est la voix de tous ces gens qu'on ne voyait plus, qui n'étaient plus ensemble dans la même galère.

La solidarité a réinventé les colères. Dans ce chaos recommence à converger et les ouvriers à s'unir. Nous cherchons le bon sens, le respect, la solidarité, le réveil de l'humanité pour établir une société juste, écologique et durable.

Nous ne sommes plus dans l'immobilisme, dans le fatalisme, nous sommes dans l'engagement, dans l'espoir, nous sommes dans l'action. Je suis une personne simple et mes valeurs sont ma force. J'espère que mes mots vous toucheront.

Bravo ! Personnellement, je n’y ai d'abord rien compris. Quand les premières manifs ont éclaté.

Et puis, un jour d'hiver, je me suis retrouvé dans la rue un jour d'action et j'ai vu des familles dans les cortèges, des visages qui m'ont rappelé ceux du village de mon enfance avec en face des blindés, des CRS armés jusqu'aux dents qui bouclaient les rues. J'ai senti le décalage par rapport à ce que je voyais à la télévision. Plutôt que d'entendre parler du peuple, j'ai envie de l'entendre, lui d'échanger avec lui.

C'est la mission que s'est assigné François Ruffin quand les médias les réduisaient à des fachos idiots, radicalisés et violents. La réalité captée par son film “J’veux du soleil”, disponible sur cinémutins, est tout autre. Il s'agit, comme c'est le cas depuis le début de cette émission, de contempler des visages et de recueillir des biographies.

L'omniprésence du député insoumis et sa manière de se mettre en scène ont pu parfois irriter. Mais la tendresse de son regard m'a touché. Parce qu'à voir, comme les bourgeois, se rebiffaient à l'époque, son empathie n'était pas de trop.

Les porte voix d'une foule haineuse, c'est la dictature de la foule s'en prennent aux élus, aux forces de l'ordre, un mouvement de destruction massive, à la recherche du chaos. C'est une menace contre la démocratie, c'est un viol de la démocratie. Aux juifs, aux étrangers, aux homosexuels.

On coche vraiment toutes les cases. Complotistes, conspirationnistes, antisémites, xénophobes. L'homophobie, le racisme, l'antisémitisme, le rejet de l'autre, c'est tout simplement la négation de la France.

La colère n'est jamais aveugle et ne sort jamais de nulle part. On a simplement peur d'en explorer les causes. Il est inconcevable que des gens aient un frigo vide, qu'ils ne soient pas capables de bouffer tous les jours.

C'est dur à entendre dans la septième puissance du monde. C'est même complètement inaudible au sommet puisqu'au sommet, tout va bien. Le frigo, tout le mois, est vide.

C'est ma grand mère qui me fait des courses. Il est pas le seul, il y a une misère. A 28 ans, je suis obligé de faire appel à ma grand mère.

C'est quand même une chose. On ne peut pas manger sinon. L'incendie part de rien d'une taxe sur l'essence présentée comme écologique.

Sauf que très vite, il ne s'agit plus de ça. Les législateurs ont dans la tête un citoyen citadin qui va privilégier le vélo, les transports et la voiture électrique. Ceux dont on parle à la télé, et ceux qui finalement, ne représentent qu'eux mêmes.

Les gilets jaunes poussent le cri désordonné de ce peuple effacé des radars qui va redécouvrir ce que ça fait qu'être ensemble ne plus être séparés par des écrans, mais simplement communiquer, croiser des regards, tisser des liens et se découvrir des ressemblances. Loin des polémiques artificielles gonflées par les audiences et les algorithmes, ce sont des gens qui se réunissent au lieu de se séparer. La réalité est dure, comme elle l'a toujours été pour les ouvriers.

Ces gens font des prêts pour bouffer, pour avoir du fuel, ils ne se voient pas assez et le boulot et ces difficultés font imploser des familles. À la télé, le président parle des premiers de cordée qu'il faut encourager pour hisser le reste de la population. Mais au fond de la crevasse, rien ni personne ne bouge.

Si on commence à jeter des cailloux sur les premiers de cordée, c'est toute la cordée qui dégringole, les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien. Je traverse la rue, je vous en trouve, ils veulent simplement des gens qui sont prêts à travailler. Mais la vraie réforme, elle va avec la contrainte, les enfants.

La meilleure façon de se payer un costard, c'est de travailler. Ce n'est pas, ce n'est pas open bar et je ne céderai rien ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes. Je ne sais même pas si on mesure le mépris qu'il y a dans chacune de ces injonctions présidentielles.

Elles cinglent comme des gifles. Ces gens auront beau traverser la rue, aucun boulot ne les attend de l'autre côté. On ressent un curieux décalage.

Ces hordes présentées comme extrémistes, vont briser le silence de ceux qui n'osaient plus parler dans la lutte, leur conscience politique renaît. Mais à hauteur d'homme. De visages à visages, on ne se cherche plus de représentants d'organisations, de partis ou de doctrines.

Au fond, les politiques qui courent derrière le mouvement en enfilant un gilet à la hâte en seront pour leurs frais. Les gens veulent se retrouver, se regarder, se raconter. On crée des liens tellement forts.

Moi, j’ai chialé plus d'une fois, plus d'une fois, souvent seul. Mais voilà, il y a des émotions énormes ici et là. On a tous versé une larme une fois, je pense la non moins sur le mouvement, sur ce qui se passe, sur ce qu'on vit, sur les relations On ne pensait pas que ça allait aller si loin en fait, que on vit un truc de fou.

Tous ensemble, c'est merveilleux, On rencontre des gens qu'on n'aurait jamais pensé rencontrer un jour. Ces récits, on ne les entend pas assez aux infos. Ou alors on va noyer l'humanité.

Le cas particulier sous des graphiques pour en atténuer le scandale. Car il n'est dit que beaucoup trop rarement qu'après une vie à l'usine, la retraite ne vous permettra que de survivre. Alors l’AMS 473,58. l'Assurance retraite parce qu'il a fait dix ans d'usine. 161,26.

Après il a 60,56 €. C'est la complémentaire pour l'usine. Je trouve c'est...

Le tout, Ça fait 759 € à la retraite. Et 90 centimes. Et 90 centimes.

J'oubliais les 0,90 €, c'est vrai. Voilà. Donc bon...

On rêve ! On rêve de rebattre les cartes, de repartir d'une page blanche, de s'inventer un avenir qui serait un nouveau souffle, une inspiration. On cherche un idéal, une marche, une nouvelle utopie, comme en 68.

Peut être tomber sur une idée que personne n'aurait jamais eue pour que les ouvriers relèvent la tête, qu'ils ne se résignent pas aux formules trop simples et aux trémolos dans la voix de tous ceux qui les draguent parce qu'ils sont notre peuple, celui qui n'a jamais voix au chapitre, celui qui gueule, qui a honte et qui se désespère, celui qui, inlassablement, on a demandé plus. A force de ne rien avoir. Ça vous prend à la gorge et au ventre, la fierté retrouvée de ces gens qui ont bien souvent oublié ce que ça faisait d'être fier, ce que ça fait de ressentir et de pleurer ensemble, de refaire corps.

Après l'intervention de Macron, j'ai pleuré. Quand je pleure pas, c'est pas bon. Pourquoi tu a pleuré ?

Parce que j'ai pensé à mes enfants, parce que je me suis dit ils demandent rien et même tu vois, on est dans une période de Noël. Ils ont pas envie de Game Boy, de machin, ils connaissent pas tout ça. On a tellement rien à voir qu'ils se contentent de trucs simples et je me disais j’ai même pas.

J'ai même pas de quoi leur j'ai même pas de quoi leur prendre des livres, tu vois des cadeaux, ils s'en foutent, ils veulent pas des marques, ils veulent pas des et ça me faisait de la peine parce que Parce que que je travaille. Je fais des boulots qui me mettent dans la merde parce qu'ils sont toujours précaires et que et que bah ça finit au Secours populaire à la fin du mois. Au fil de ces docs, il s'est passé un truc étrange que je n'attendais pas tellement.

J'ai commencé en voulant vous raconter la vie des ouvriers en France parce que ça m'intéressait, parce que j'avais envie d'en dérouler l'histoire avec vous. Et puis, insidieusement, des souvenirs d'enfance se sont intercalés des portraits de famille, des visages croisés il y a longtemps en province où j'ai grandi. Et puis à Créteil, où j'ai passé mon adolescence.

En regardant ces films, c'est un peu de mes racines et de mon histoire que j'ai retrouvées. J'ai été heureux de débusquer en moi ces origines, cette fierté du travail bien fait, ce désir de dehors, d'espoir et de congés payés, cette envie de soleil. Mais si nous tirons tous il tombera ça ne peut pas durer comme ça Il faut qu'il tombe, tombe, tombe Vois-tu comme il penche déjà Si je tire fort, il doit bouger et si tu tires à mes côtés C'est sûr qu’il tombe, tombe, tombe Et nous aurons la liberté Si ce format vous plait et vous touche si vous aimez regarder des films avec moi, si vous avez envie d'approfondir chaque mois des thèmes et les illustrer avec des films, alors n'hésitez pas si vous le pouvez.

Soutenez Blast et nous, on se retrouve le mois prochain pour un nouveau numéro de doc doc doc.