Yaël Braun Pivet - 04 mars 2024
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Bonjour, je suis Thomas Soto et vous écoutez Les 4 V, un podcast de France Télévisions. Bonne écoute. Bonjour et bienvenue dans Les 4 V, Yael Brun-Pivet. Bonjour. C'est donc tout à l'heure que le Congrès, c'est-à-dire la réunion des 925 députés et sénateurs, devrait voter l'inscription de la garantie du droit à l'IVG dans notre Constitution. Déjà ce matin, est-ce que vous avez le moindre doute sur l'issue de ce vote ?
Non, je n'ai pas de doute. Quand on regarde les votes qui ont été exprimés à l'Assemblée nationale et encore très récemment au Sénat, on est très très large. L'immense majorité des sénateurs et des députés se sont prononcés pour l'adoption de ce texte. Donc je n'ai garde d'autres sur le résultat au Congrès. Mais ça ne veut pas dire que ce n'est pas un moment extrêmement important. Il n'y a pas de suspense. Mais le moment est crucial.
Oui, alors justement, fin de semaine, le garde des SOS, Éric Dupond-Moretti, qui a mis beaucoup d'énergie pour convaincre les sénateurs récalcitrants d'adopter ce texte. Il y est parvenu. Après, il a dit avoir vécu le moment le plus marquant depuis son arrivée dans son ministère, décrivant un instant suspendu durant lequel il a été pris par le vertige de l'histoire. Les mots sont forts. En quoi le rendez-vous de cet après-midi, Yael Brown-Pivet, est un rendez-vous avec l'histoire ?
C'est un rendez-vous avec l'histoire parce que la France renoue avec sa tradition universaliste. Vous savez, la France, c'est la patrie des droits de l'homme. La déclaration des droits de l'homme 1789, nous avons proclamé au monde entier qu'il y avait des droits et libertés fondamentaux. Et aujourd'hui, nous allons inscrire un nouveau droit fondamental dans notre Constitution. Nous serons les premiers au monde à le faire. Le droit pour les femmes à avoir la liberté de recourir à une interruption volontaire de grossesse. Donc c'est un moment important pour nous, pour notre histoire républicaine, pour les femmes de notre pays, pour nos filles, nos petites-filles.
Mais c'est aussi un moment important pour les femmes du monde entier.
On comprend tous, évidemment, et on partage la charge symbolique. En revanche, on n'est pas tous des experts en droit constitutionnel, Yael Brown-Pivet. Est-ce que ça veut dire qu'en France, à partir de cet après-midi, enfin à partir du 8 mars, quand tout ça sera écrit noir sur blanc dans la Constitution, plus jamais, plus jamais, le droit à l'IVG ne sera remis en cause ?
Ça signifie qu'on inscrit le droit à l'IVG dans notre texte le plus fondamental et celui qu'il est le plus difficile de modifier. Et on le voit aujourd'hui, il nous faut un vote conforme de l'Assemblée nationale et du Sénat, puis une adoption au Congrès, au 3-5ème, ou alors par référendum. C'est la procédure de révision de la Constitution, telle qu'elle est prévue à l'article 89 de la Constitution. On met la barre le plus haut possible pour pouvoir bouger. Donc on met la barre, effectivement, le plus haut possible.
Donc je ne peux pas dire aujourd'hui, personne ne pourra demain changer la Constitution, mais en tout cas, il est certain qu'il est beaucoup plus difficile de changer la Constitution que de changer une loi dite « ordinaire » qui garantissait aujourd'hui l'IVG en France, c'était une loi ordinaire. Nous renforçons la protection et nous rendons effectivement plus difficile.
Il ne pourra pas y avoir un coup de sang de l'Assemblée ou du Sénat seul qui pourrait mettre ça par terre ?
Ça, ça ne sera pas possible. Il faudra que les deux chambres s'entendent et il faudra après qu'il y ait une majorité dite qualifiée ou un référendum. Donc vous comprenez bien que le fait d'inscrire un nouveau droit dans la Constitution, c'est extrêmement protecteur pour les femmes de notre pays.
Yann Brond-Pier, vous êtes la première femme de l'histoire à présider l'Assemblée nationale. Vous serez aussi la première à présider un congrès cet après-midi. C'est vous qui, d'ailleurs, annoncerez les résultats de ce vote. J'imagine que vous avez déjà réfléchi à ce que vous alliez dire cet après-midi. À quoi penserez-vous, à qui penserez-vous au moment de prendre la parole tout à l'heure ?
C'est une question difficile.
J'imagine que vous y avez déjà réfléchi.
Alors, j'ai réfléchi à ce que j'allais dire. Et effectivement, j'ai un discours qui est préparé et auquel j'ai apporté beaucoup d'attention. Après, vous savez, on pense aux femmes qui ont compté pour soi-même. Donc c'est très personnel. Aux femmes fortes, ma mère, ma grand-mère. Je penserais évidemment à mes filles qui seront dans les tribunes, parce que c'est pour elles que l'on agit aussi. Et puis je penserais à toutes ces femmes aujourd'hui. Je penserais à Narges Mohamedi, notre prix Nobel de 2023, qui est en prison aujourd'hui en Iran. Je penserais à ces femmes afghanes, qui aujourd'hui n'ont plus l'accès à l'enseignement, à l'éducation, et qui sont obligées de couvrir leur visage.
Je penserais évidemment à Marsa Amini, qui est morte pour une mèche de cheveux. Donc je penserais à toutes ces femmes de par le monde qui se battent pour leurs droits fondamentaux et qui meurent aujourd'hui. Et c'est la raison pour laquelle cette semaine, à l'Assemblée nationale, je réunirai 25 présidentes de parlement qui viendront du monde entier, d'Afrique du Sud, du Mexique, d'Indonésie. 25 femmes qui président des parlements comme vous, en fait. 25 femmes qui président des parlements comme moi. Une dizaine qui les président pour la première fois.
Et nous parlerons des droits des femmes et de la place des femmes en politique, parce que justement, je crois que les femmes en politique ont un rôle particulier à jouer, une responsabilité particulière à assumer en matière de droits des femmes.
Cela dit, tout ne va pas se régler avec l'inscription de l'IVG dans la Constitution, cette liberté garantie. Parce qu'en 15 ans, en France, 130 centres où l'on pratiquait les IVG ont fermé. C'est moins spectaculaire et fastueux qu'un congrès. Mais c'est ça la réalité du quotidien. Le vrai défi, c'est l'accès. Alors on fait quoi ?
Alors on agit, on renforce les possibilités pour les femmes d'accéder. Et on a voté plusieurs lois, dont la loi sous l'égide d'Albane Gaillot en 2022, qui permet d'une part de rallonger les délais pour recourir à l'interruption volontaire de grossesse. Nous avons aussi conféré aux sages-femmes la capacité de procéder à des interruptions volontaires de grossesse instrumentales. Ça n'était pas le cas avant. Et ça va permettre de renforcer ces accès.
Donc vous souhaitez qu'il y ait une politique derrière cette inscription de la Constitution ?
Évidemment. Il faut que les droits soient des droits réels. Ils doivent être inscrits pour être garantis. Mais la vraie garantie des droits, c'est leur effectivité. C'est la capacité pour chaque femme de notre pays à avoir accès partout sur le territoire, que ce soit le territoire hexagonal ou ultramarin, à l'interruption volontaire de grossesse si elle le souhaite. Il faut aussi agir, et c'est une politique globale qu'il faut avoir, sur l'accès à la contraception des jeunes filles et des jeunes hommes. Nous avons rendu le préservatif gratuit, accès à la contraception d'urgence gratuite également. Et évidemment, travailler aussi sur l'éducation sexuelle de nos enfants.
C'est les trois volets sur lesquels il faut agir. Et c'est ce que disait Gisèle Halimi dans cette plaidoirie au procès de Bobigny. Elle parlait de ces trois actions à mener. Et c'est ainsi que nous pourrons assurer la pleine effectivité des droits.
Tout à l'heure, sur les coups de 15h30, vous allez avoir devant vous l'ensemble des députés et des sénateurs de la République. Yael Broun-Pivé, lesquels font partie, selon vous, de l'arc républicain ?
Tous. Vous savez, ils ont tous été élus par les Français.
Y compris le RN.
Mais ils sont des députés de la nation et des sénateurs élus par les Français. Donc, ceux qui siègent en congrès aujourd'hui représentent le peuple français.
Vous ne dites pas exactement la même chose que le chef de l'État. Ça ne vous échappe pas.
Moi, je n'ai jamais parlé...
Qui lui varie beaucoup sur le sujet en fonction des personnes qui l'ont en face.
Et vous savez, moi, je n'ai jamais utilisé cette expression d'arc républicain. Je ne sais même d'ailleurs pas bien ce que cela veut dire. Ce dont je suis sûre, c'est que moi, j'ai des adversaires politiques. Parce que j'ai des adversaires qui ne partagent pas mes valeurs. Qui ne partagent pas les valeurs de la République. Et j'ai des adversaires politiques qui souhaitent transformer les institutions et donc s'attaquer à l'essence de la République. On peut penser à l'extrême-gauche qui veut faire une sixième République et faire un énorme big bang qui, je crois, n'assurerait pas la garantie des droits. Et on peut penser au Rassemblement national.
Donc, des adversaires, mais qui sont des interlocuteurs légitimes.
Qui sont des interlocuteurs. Ils sont élus par les Français.
Bon, et après le congrès, vous allez faire quoi ? Vous partez en vacances ?
Non, je ne pars pas en vacances. On a beaucoup de boulot à assurer à l'Assemblée nationale. Évidemment...
Pardon, mais il paraît que le Premier ministre s'intéresse assez peu au Parlement et que vous n'avez pas grand-chose à faire. D'ailleurs, ça grogne dans les rangs de la majorité. La colère sourde du Parlement contre Gabriel Attal, titré hier le JDD, dans un article qui avait l'air assez informé. C'est quoi le problème ? Qu'est-ce qui coince là ?
Il n'y a pas de problème. Rien ne coince. Comme je le disais, moi, cette semaine, je vais recevoir... Vous n'aviez pas fait de langue de bois jusqu'à présent. Mais je n'en fais jamais de langue de bois et vous le savez très bien. Rien ne coince. Le Parlement est à sa place. Le gouvernement est en action. Chacun dans ses prérogatives. Et vous savez, les prérogatives du Parlement et du gouvernement sont fixées par la Constitution que nous allons réviser tout à l'heure pour inscrire un nouveau droit. Donc la Constitution, elle est là pour garantir aussi le respect de l'équilibre des pouvoirs et la répartition des pouvoirs.
Quand vous avez reçu le prix du Trombinoscope 2023 avec Gérard Larcher, le Président du Sénat, vous avez dit tous les deux que vous avez fait part de votre volonté de renforcer les pouvoirs du Parlement. Ce n'est pas tellement la tendance depuis que Gabriel Attal est arrivé, non ?
C'est important de renforcer, vous savez, les pouvoirs du Parlement parce que c'est l'expression démocratique. Le Parlement, c'est le cœur battant de la démocratie, c'est la maison du peuple, c'est là où siègent les élus de la nation. Et vous savez, quand j'entends que les Français veulent plus de démocratie, je pense qu'il faut plus de démocratie directe, donc plus de référendum, plus de participation. Et il faut plus de démocratie représentative, donc plus de Parlement.
Est-ce que vous réfléchissez, comme on a pu le lire dans la presse du week-end, là encore, à une loi ordinaire qui pourrait introduire une dose de proportionnelle aux législatives ?
Moi, c'est un engagement que j'avais pris et que le Président de la République avait pris en 2017. Je pense qu'il faut avancer très clairement sur cette question. Maintenant ? Oui, bien sûr, parce que...
Donc, pour les prochaines législatives, vous souhaitez qu'il y ait une dose de proportionnelle ?
Qu'il y ait une forte dose de proportionnelle, au moins 25 ou 30%. Je pense que c'est important que tout le monde constate qu'il faut que nous travaillions ensemble et que les partis politiques s'entendent. C'est ce que moi, j'essaye de faire au quotidien à l'Assemblée nationale, faire que les gens se parlent et avancent dans un objectif d'intérêt général pour les Français.
Et le gouvernement est d'accord là-dessus sur la proportionnelle ?
En tout cas, je n'en ai pas discuté récemment avec le gouvernement, mais c'était un screen noir sur blanc dans les engagements présidentiels de 2017. Quand je me suis engagée avec le président de la République...
Merci beaucoup, Yannick Lebron Pivet, d'être venu dans les 4V. Rendez-vous donc cet après-midi au Congrès, à suivre en direct sur Canal 27, France Info. Et si je peux me permettre, dans une époque qui a tendance à surjouer la guerre des sexes, je dois quand même vous dire que nous aussi, les hommes, on est très nombreux à nous réjouir de voir l'IVG être inscrit dans la Constitution. Merci et bonne journée à vous. Merci à vous. C'était les 4V, un podcast de France Télévisions. S'il vous a plu, n'hésitez surtout pas à vous abonner. Vous pouvez également retrouver tous les replays en vidéo sur france.tv.
Yaël Braun-Pivet