“Gavagai” : le cinéma face à ses propres contradictions
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Gavigai, c'est un mot inventé, vous voulez bien nous expliquer ce que vous en avez compris ?
- 2:12OuverteRéponse directe
Vous êtes Nouroussi Soko, qui est un acteur star au cœur de ce film, dans une position d'étranger dominant ?
- 2:51OuverteRéponse directe
Ce qui est très particulier, c'est que ça s'inspire d'un contrôle au faciès que vous avez subi vous-même à Berlin. Vous voulez nous raconter ça ?
- 4:08OuverteRéponse directe
Il y a une scène de conférence de presse où Nourou refuse d'être la caution sénégalaise. Vous pouvez nous en dire plus ?
- 5:39OuverteRéponse directe
Vous dites que Gavagai a bougé des choses sur votre rapport à l'Afrique et à la couleur de peau. Ça veut dire quoi ?
- 6:39OuverteRéponse partielle
Vous sauriez détailler un peu les différences de perception du film selon les publics ?
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France Culture, les matins d'été, Bérangère Bonte.
C'est l'histoire d'une adaptation de Médée au Sénégal, un tournage chaotique au cours duquel Maya, une actrice allemande, entame une liaison avec Nourou, son partenaire. Quelques mois plus tard, il se retrouve à Berlin pour la première du film, mais un contrôle raciste à l'hôtel vient bouleverser leur retrouvaille. Voilà pour le pitch, ça s'appelle Gavagai et autres malentendus, c'est en salle aujourd'hui. Ulrich Köhler met le cinéma européen face à ses contradictions, ses bonnes intentions et face au rapport de pouvoir qu'il reproduit parfois lui-même. Bonjour Jean-Christophe Folli. Bonjour. Merci beaucoup d'avoir accepté l'invitation des matins d'été.
Gavigai, c'est un mot inventé, vous voulez bien nous expliquer ce que vous en avez compris ?
Alors c'est Gavagai.
Gavagai, voilà, pardon.
Non, pas tout ça. J'ai dit Gavigai. Gavagai. Moi aussi j'ai eu du mal à le comprendre au départ. Oui, oui. Alors visiblement, c'est un mot qui raconte le fait de ne pas être sûr. Alors voilà, Wally parle souvent de ça. Il explique qu'en fait, c'est un sociologue ou un philosophe qui voit...
Alors j'ai ma petite fiche, un philosophe américain, Willard Van Orman Queen.
Voilà, ouais. Qui a imaginé ce mot. Voilà, qui a imaginé ce mot pour dire qu'en fait, on voit passer un lapin. Voilà, c'est des villageois qui voient passer un lapin et en fait, ils disent Gavagai. Et en fait, au début, le philosophe se dit que ça veut dire lapin. Après, il se dit non, peut-être que ça veut dire proie, peut-être que ça veut dire dîner, peut-être que ça veut dire danger, tout ça. Voilà, donc en fait, c'est un parler de ce malentendu.
Oui, en fait, c'est ça. C'est un film assez subtil sur les malentendus. Et à vrai dire, il y a tellement de moments où on ne sait pas qui est le méchant, qui est le gentil, qui est le raciste, qui est l'autre, qui est le privilégié ou pas. C'est ça que vous ressentez, vous ?
Oui, oui, à la vue du film et puis même au niveau du scénario, c'est ça. On essaie de casser un peu le manichéisme, le manichéisme ambiant autour du racisme et de se dire, voilà, cette personne est la méchante, cette personne est la gentille et tout ça. Puis voilà, d'arriver à quelque chose de plus ambigu, d'accepter ça.
Alors, ce qui est sûr, c'est que vous, vous êtes Nouroussi Soko, qui est un acteur un peu star au cœur de ce film, dans le film, qui tourne au Sénégal une adaptation de Médée, pour une fois dans une position d'étranger dominant, on peut dire ça ?
Oui, alors, oui, au Sénégal. Au Sénégal, oui, c'est vrai qu'il y a, c'est en deux parties, comme vous le disiez, d'étranger dominant. Et puis, c'est vrai que ça n'arrive pas souvent de passer d'étranger dominant, comme vous dites, à victime, un peu ensuite à Berlin et tout ça, de sentir qu'il se retrouve un peu déchu dans la deuxième partie.
Ce qui est très particulier, c'est que ça s'inspire d'un contrôle au faciès que vous avez subi vous-même. C'était à Berlin, dans un hôtel. Lorsque vous veniez présenter justement le précédent film de Ulrich Köhler, La maladie du sommeil, dans lequel vous tourniez aussi. Vous voulez nous raconter ça ? J'imagine que vous en avez beaucoup parlé tous les deux.
Oui, oui, on a beaucoup parlé avec Ulrich. Effectivement, oui, je vais parler de ce que j'ai vécu, moi. On avait tourné au Cameroun et puis voilà, j'étais l'acteur, j'avais le second rôle, mais bon, ça se passait plutôt bien pour moi et tout ça. Puis, on se retrouve un an plus tard à la Berlinale et puis je me dis, c'est bien, je suis dans un hôtel quatre étoiles, je suis un acteur, c'est cool et tout ça, je gagne bien ma vie. Puis, je suis mon clope devant l'hôtel et puis je me fais contrôler, on me demande mon accréditation. Et je refuse de la montrer parce qu'on ne me la demande qu'à moi.
Et puis finalement, je me rends compte que finalement, c'est comme si j'étais au Franprix ou à la FNAC en France et tout ça. Puis, on passe très vite d'acteurs pour qui ça marche à étrangers qui se font fouiller et tout ça. Et puis, on refuse l'accès à un hôtel alors qu'il a la clé, il a l'accréditation, il a le… voilà.
Alors là, quand on parlait de quelque chose qui n'est pas binaire, bon, là, sur cette scène-là, on se dit, c'est clair. Sauf qu'il y a une scène un peu lunaire de conférences de presse où Nourou refuse d'être juste là, la caution sénégalaise, on va dire, de la réalisatrice, Caroline. Et on lui demande si c'est un film pour les whites. Et voilà ce qu'il répond.
Il y a une question sur la droite, s'il vous plaît.
Bah, je pense que c'est certainement pas pour les pêcheurs sénégalais qu'on a fait ce film. On serait d'ailleurs assez prétentieux. En même temps, c'est normal de faire des films pour les gens de son milieu. C'est vrai ? Je suis désolé, Hans-Karten Wunschau, est-ce que c'est un film pour les whites ? C'était écrit, ça, ce texte-là, cette partie, cette conférence de presse.
Je ne sais pas si ça vous est déjà arrivé de vous retrouver dans une position où on attendait une parole politique, quelque chose de particulier.
Oui, oui, ça arrive souvent sur les films dans lesquels je peux tourner. Mais en tout cas, cette scène est vraiment écrite. Elle a été écrite par Ulrich. Et puis, c'est vrai que cette histoire de film, comment est-ce que ça va être perçu ? Est-ce que c'est un film pour les blancs, pour les noirs et tout ça ? J'ai été vraiment surpris de voir la réaction des gens à Dakar quand on a fait la projection il y a trois semaines. C'est-à-dire ? Parce qu'il y a eu des réactions très fortes de la part du public sénégalais et pas forcément aux mêmes endroits que le public européen ou américain parce qu'on l'a présenté aussi à New York.
Et voilà, ça riait à d'autres endroits, c'était choqué à d'autres moments aussi. Et puis, je trouve ça bien qu'à New York ou à Hambourg, à Berlin ou à Dakar, le film soit apprécié, mais pour des raisons différentes.
Vous sauriez détailler un peu les différences ?
Je pense que c'est un film qui est très fort et très riche dans le sens où il y a des espèces de petites punchlines et des petits trucs pour chaque pays, pour chaque culture, pour chaque genre et tout ça, mais qu'on n'arrive pas forcément à percevoir. Mais oui, je ne saurais pas exactement expliquer pourquoi. Mais en tout cas, oui, les Sénégalais ont été vraiment sensibles à des... Je ne sais pas, peut-être, par exemple, la scène des figurants. Enfin, je ne veux pas trop dévoiler, mais la scène des figurants et tout ça. Il y a des choses que seuls les Sénégalais peuvent comprendre, peut-être, j'imagine, et tout ça.
Mais bon, en tout cas, c'est très subtil et c'est la force d'Oulrich d'avoir su disséminer des petits messages pour chaque personne.
Vous dites dans Libération ce matin que Gavagai a bougé des choses sur votre rapport à l'Afrique et à la couleur de peau. Ça veut dire quoi ?
Ça veut dire que, je ne sais pas, quand on naît, je parle de la naissance, on est juste soi et puis qu'au fur et à mesure du temps, on se retrouve un peu, je ne sais pas, cantonné à sa couleur de peau, à son genre et tout ça. Et puis après, quand on arrive à 30 ans, en tout cas, c'est ce qui m'est arrivé, j'essaie de m'en défaire et puis de redevenir moi-même et puis de ne pas être enfermé dans ma couleur de peau. Mais en même temps, ça fait partie de moi et tout ça. Puis c'est vrai que le fait d'aller au Cameroun déjà il y a 15 ans avec l'Oulrich, ça a bougé des choses en moi parce que j'étais plus simplement un Togolais. Voilà, j'étais juste moi-même et tout ça.
Et puis là, au Sénégal, c'était encore différent parce que j'étais censé être sénégalaire, que je n'étais pas vraiment. Et puis le rapport avec l'équipe, avec l'équipe sénégalaise a été très fort parce que voilà, on est là pour travailler ensemble. On n'est pas là pour, voilà, je ne viens pas faire du tourisme, je ne sais pas quoi. Enfin voilà, il y a vraiment un échange et puis un partage. Et puis voilà, c'était très fort. Et puis je ne sais pas, je me suis senti moi-même. Et puis c'est ça qui est, c'est très fort pour moi de me sentir moi-même en Afrique. C'est bon.
Vous parlez du Togo. Je précise que vous êtes né en Normandie. Mes deux parents étaient togolais. Vous êtes arrivé ensuite à Paris. Vous vouliez être footballeur, vous vous êtes retrouvé à faire du théâtre, si j'ai bien compris, si j'ai bien vu.
Oui, je voulais être footballeur, mais non, parce qu'on voulait tous faire du foot et tout. Mais mon frère était footballeur, mon petit frère Johan et tout ça. Et puis oui, il a été footballeur et puis il était très, très doué. Moi, je n'étais pas très bon en foot. Et puis je me sentais bien au plateau, sur le plateau de théâtre et tout ça. Donc voilà.
Bon, le juste, on ne l'a pas dit, mais c'est aussi un film sur le monde du cinéma. C'est ce monde du cinéma que vous connaissez ? Puisque c'est un tournage dans le tournage avec tout ce qu'on...
Oui, oui, ça parle beaucoup, oui. Parce que dans le cinéma, il y a cette histoire de hiérarchie, qu'il y a un peu dans le monde, dans la vraie vie aussi. Mais c'est vrai que dans le cinéma, il y a cette histoire de hiérarchie. Puis c'est bien décrit aussi dans le film. Et c'est assez juste, c'est bien de l'aborder. Parce que tout le monde dit qu'on veut tous être égaux et tout ça. Mais après, quand on se retrouve sur un plateau, là, c'est un peu plus radical. Et puis du coup, c'est bien d'en parler aussi.
Jean-Christophe Folli, merci beaucoup. Gavaga et autres malentendus, le film d'Ulrich Koller qui est en salle. Donc aujourd'hui, merci d'être passé par les matins.
Merci.