Du caviar pour tous
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
6h57 sur France Culture, c'est l'heure de votre humeur du jour, Guillaume, et ce matin, du caviar pour tous. Et oui, pendant très longtemps, vous savez Alexandra, la gauche caviar a tenu le haut du pavé, elle était partout, c'était une vraie catégorie sociale, un argument polémique, un personnage de la vie publique. Et puis ça existait dans tous les pays aux Amériques, il y avait par exemple les limousines liberals, ces progressistes fortunés qui prêchaient l'égalité depuis leur voiture avec chauffeur. Et puis, les choses ont changé, la gauche caviar s'est effacée, elle n'a pas disparu, mais elle a cessé d'être l'objet principal de la satire.
Il y a eu d'autres termes, les bobos, et puis les wokistes, bref, d'autres figures, d'autres figures également à droite, avec la droite pâtée, une droite moins mondaine, avec par exemple, aujourd'hui, toutes les polémiques autour du canon français. Il est frappant, en tout cas qu'à gauche, les métaphores alimentaires se soient raréfiées. Il y a eu la gauche tofu, la gauche quinoa, mais tout ça, ça n'a pas vraiment pris. Et aujourd'hui, me disent les échos, arrive une invention qui risque de brouiller définitivement les pistes. Le groupe breton Énaf, vous savez, le pâté Énaf, va faire du caviar.
Alors, ce n'est pas exactement du caviar, c'est un faux caviar élaboré à partir d'algues, grâce à un procédé apparemment très, très particulier. Ça va être vendu dans un emballage qui va reprendre les codes du caviar, tout ça pour 5,90 euros les 50 grammes. Alors bon, ça reste évidemment un certain prix au kilo, Alexandra, mais vous n'allez pas vous nourrir que de cela. L'idée, c'est plutôt symbolique. Et puis, surtout, moi, cela me fait quelque chose que cette marque de pâté extrêmement démocratique se mette à produire du caviar. Le terroir imite le luxe. La Bretagne va démocratiser la mer Caspienne, avec bien sûr des conséquences sur le plan des catégories politiques.
Parce que que devient la gauche caviar lorsque le caviar coûte le prix du pâté ? Que devient la droite pâté lorsque le fabricant de pâté se met à vendre du caviar ? Les frontières sociales semblent trembler et se dissoudre. Tout cela me rappelle ce qu'évoquait le grand historien italien Carlo Ginzburg. La truffe pour tous. On y est presque. Après la truffe démocratisée, voici le caviar populaire. Le rêve moderne n'est peut-être pas l'égalité des conditions, mais l'égalité des amuse-bouches. Si vous n'avez pas de pâté, manger du caviar aurait pu dire une certaine reine. Les matins de France Culture