Pierre Moscovici : "La situation des jeunes ne s'est pas détériorée mais les problèmes d'inégalité perdurent"
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Le nouvel âge jeune, pour reprendre une expression consacrée dans le grand entretien ce matin avec Marion Lourd et à l'occasion de la publication du rapport annuel de la Cour des Comptes, un rapport consacré aux politiques publiques en faveur de la jeunesse. Nous allons nous interroger sur la jeunesse comme enjeu de société et de démocratisation essentiel. Vos questions, vos interventions, chers auditeurs, que vous soyez jeune ou moins jeune, au 01 45 24 7000 ou sur l'appli Radio France. Et pour en parler, nous recevons le premier président de la Cour des Comptes.
Bonjour Pierre Moscovici, bonjour président et bienvenue, président également du Haut Conseil des Finances Publiques et nous aurons besoin de votre regard sur ce qu'il se joue en ce moment dans les comptes de la France. La Cour des Comptes consacre donc son rapport annuel à la jeunesse, 612 pages d'études des politiques publiques menées en faveur ou en défaveur des 15-25 ans. 9 millions de Français, c'est à peu près 13% de la population. Et pourquoi, dites-vous Pierre Moscovici, que ça a été une évidence de consacrer tous vos efforts, celles de vos institutions, à cette étude ?
D'abord, le rapport public annuel de la Cour des Comptes, c'est une tradition qui existe depuis 1830 et jusqu'à une période récente, c'était une sorte de best-of, de mélange de nos travaux. Puis maintenant, nous publions tous nos travaux. Donc, il y a à peu près un rapport qui sort de la Cour des Comptes par jour ouvré et dès lors, on ne pouvait plus faire de mélange. Alors, on choisit de faire des thèmes et c'est vrai qu'après avoir choisi l'année dernière l'adaptation au changement climatique, d'avoir la décentralisation l'année d'encore avant les suites de la crise Covid, on s'est interrogé collectivement et on a dit, il faut traiter la jeunesse.
Parce que nous sommes devant un tournant démographique, alors on peut le traiter par les deux bouts. Soit par le vieillissement de la population, mais il se trouve que nous avons fait aussi un rapport, une mission flash sur les retraites, soit par l'avenir du pays qui est sa jeunesse. Et donc, oui, ça nous est apparu comme une évidence avec ce que vous dites, c'est-à-dire d'abord la jeunesse, alors pour nous c'est les 15-25 ans, sorti du collège jusqu'à entrer dans la maturité fiscale. Eh bien, qu'est-ce que c'est cette jeunesse ? C'est effectivement 9% de la population, c'est quand même une dépense publique de 53 milliards d'euros, donc 12% de la dépense publique.
Et encore, on n'y compte pas les collectivités locales et la sécurité sociale. Et donc, c'est quand même, si vous voulez, quelque chose d'absolument essentiel, même si, je parlais de tournant démographique, dans 10 ans, demain, la part des plus de 75 ans dans la population sera plus importante que celle des moins de 25 ans, de 15-25 ans. Ce qui veut dire qu'il y a là des enjeux démographiques, des enjeux de société, des enjeux de démocratisation, comme vous l'avez dit, qui sont fondamentaux.
Alors, est-ce que la jeunesse est l'avenir du pays ? Pour reprendre vos mots, parce qu'à vous lire, on n'a pas le sentiment que ce soit franchement le cas.
Si, c'est un rapport que je trouve en réalité plutôt optimiste. Un rapport de la Cour des Comptes a toujours des éléments de critique parce qu'il cherche à améliorer les politiques publiques. Il n'est pas franchement optimiste ? Il l'est plutôt. Je vais essayer d'expliquer pourquoi. D'abord, notre jeunesse, oui, elle a ce dynamisme qui reste. Et puis surtout, il y a des politiques publiques envers la jeunesse qui ont quand même une certaine efficacité, qui ont des réussites. La jeunesse française, il y a plus de jeunes qui sortent de l'enseignement supérieur que dans le reste des pays d'Europe.
Alors, on va y venir. Je vais interrompre Moscovici parce que les jeunes, c'est une catégorie qui est trop générique. Je parle des jeunes de 15 à 25 ans. Il faut parler des jeunes. Décrivez-nous ces jeunes parce que ça n'est pas du tout une catégorie homogène et c'est essentiel de le savoir pour comprendre.
C'est très juste. Mais avant de dire ce qui ne va pas, je veux dire ce qui va. D'abord, l'autonomie. 88,5% des jeunes de 15 à 25 ans sont soit en éducation, soit en emploi, soit en formation. Ceux qu'on appelle les NIT, qui ne sont dans aucune de ces catégories, représentent à peu près 10%. C'est trop. Mais disons que tout de même, c'est une catégorie de la population, si je parle démographiquement, qui a une réussite. Et les politiques publiques l'y aident. Alors après, il y a plusieurs jeunesses et il y a surtout, c'est ce à quoi on s'est intéressé, des inégalités très fortes entre les jeunes, qui sont des inégalités territoriales. Je vais prendre un exemple.
Selon que vous êtes un jeune rural ou un jeune urbain, vous avez, pour le jeune rural, 20% de chances d'accéder à l'enseignement supérieur, 32% pour le jeune urbain. Il y a des inégalités qui tiennent aussi à l'origine territoriale, par exemple, les quartiers de politique de la ville, où, bien sûr, la situation est plus compliquée. Et quand on regarde des problèmes comme le logement, où, finalement, peu de choses sont faites pour les jeunes, parce que les jeunes, qu'est-ce qu'ils cherchent ? Des petites surfaces, en zone urbaine, pas chère, et pour une durée courte. C'est précisément ce qu'on ne trouve pas.
Les transports collectifs, je parlais des jeunes ruraux, il y a un manque de ce côté-là. La pauvreté. La pauvreté, 10% des jeunes sont pauvres. Le sport, il y a un chiffre qui est très spectaculaire, c'est que 75% des jeunes font du sport, toujours avec 15-25 ans. Mais on en fait beaucoup plus quand on a 15 ans que quand on en a 25 ans. Et pourtant, ça a un lien avec d'autres choses, ça a un lien avec les addictions. En matière d'addictions, nous ne sommes pas bons. La France est un des pays où le taux d'addiction est le plus fort. Il y a 10% des jeunes qui se sentent dépendants. Il y a 2,6% des jeunes qui boivent de l'alcool tous les jours.
Ça coûte très cher, et puis surtout, ça pénalise l'avenir. Il y a des problèmes... Enfin, à 25 ans ou à 15, ce n'est pas exactement le même phénomène. Il y a des problèmes de délinquance qui sont très importants. Et enfin, il y a des problèmes aussi de santé publique. On a fait un chapitre intéressant sur l'obésité en Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie. Pas du tout pour stigmatiser, au contraire, mais pour noter. Il y a 15% des Français qui sont obèses, les adultes. 38% des Calédoniens. 48% des Polynésiens. Et ça, ça vient aussi d'une insuffisance de politique publique sur l'information, la nutrition, la qualité sanitaire, la prévention.
La prévention est une dimension très importante. Bref, ce que recommande ce rapport surtout, c'est d'améliorer la qualité de la dépense publique et d'aller vers des politiques qui soient plus ciblées et plus efficaces. Et c'est ce que ces 16 monographies, au fond, illustrent.
Voilà, si on vous résume, Pierre Moscovici, en gros, 53 milliards, c'est une dépense conséquente pour les jeunes. Oui, conséquente, suffisante. Mais il faut une dépense plus efficace et mieux répartie. Alors, vous parliez des transports. Et c'est intéressant parce que vous vous intéressez à la question des tarifs et de l'accessibilité. Vous dites, en fait, ce qui est important, c'est que ça soit accessible à tous. Les ruraux, les urbains, comme vous disiez tout à l'heure. Et vous préconisez de réserver les réductions tarifaires aux plus modestes. Ça, ça risque de choquer, certains.
Non, parce qu'en fait, la politique des autorités organisatrices de transport, ce sont des collectivités locales, c'est finalement, on fait des comités tarifaires pour tout le monde. Alors, ça coûte cher pour tous les jeunes. Ça coûte cher à l'entreprise. Ça empêche d'investir, justement, parce que le vrai problème pour les jeunes, c'est pas le prix, en vérité, pour tous les jeunes, en tout cas, c'est l'offre. C'est-à-dire, c'est effectivement la disponibilité d'offres de transport. Et si vous voulez pouvoir investir plus, il faut retrouver des ressources.
Et par ailleurs, il faut avoir un ciblage social, c'est-à-dire faire en sorte que les réductions tarifaires soient réservées à ceux qui en ont besoin, c'est-à-dire aux plus fragiles, les plus vulnérables, les plus pauvres des jeunes. Ces inégalités, elles sont très, très frappantes dans la jeunesse.
Il y a d'autres thèmes intéressants. On parlait notamment de la refonte du service national universel. Elle a été annoncée par le président de la République. Et vous parlez du service national universel dans ce rapport. Vous en avez parlé récemment. 2 900 euros par jeune, ça coûte. C'était le calcul de la Cour des comptes il y a quelques mois. Vous saluez aujourd'hui la volonté de clarification du chef de l'État sur le service national universel ?
Elle était nécessaire. Dans ce rapport-ci, nous parlons d'autre chose. Nous parlons de la journée de citoyenneté.
Il ne dure pas une journée.
Je trouve que les deux vont bien ensemble. Parce que nous sommes dans un moment, on parle d'économie de guerre. Ce n'est pas une expression que j'aime beaucoup. Il faut être dans la guerre économique, mais l'économie de guerre suppose qu'on soit directement en guerre. Ça, c'est un autre sujet. Mais en tout cas, il faut rétablir, conforter ce que j'aurais appelé le lien entre l'armée et la nation. C'est fondamental. Et si on veut le faire, effectivement, le SNU, c'est ce qui permet de former des réservistes. Disons que ça n'a pas marché. Et quand l'État, on pense qu'on ne peut pas le généraliser. Et donc, le président de la République a raison de vouloir revoir complètement le dispositif.
S'agissant de la journée de citoyenneté, 800 000 jeunes, 2h45.
2h45, ce n'est pas une journée.
Ce n'est pas une journée complète. Et là, pour le coup, la question évoquée par le ministre de la Défense, Sébastien Lecornu, de remilitariser cette journée, c'est-à-dire de l'orienter justement sur la défense vraiment. Encore une fois, nous sommes dans un moment où il faut conforter le lien entre la jeunesse, la nation et son armée.
15-25 ans, c'est une décennie qui va des premiers baisers au petit boulot jusqu'à peut-être et de moins en moins l'entrée dans un emploi stable et durable. Les moments aussi où on se prépare éventuellement à avoir un enfant, mais la jeunesse dure de plus en plus longtemps. Est-ce qu'aujourd'hui, Pierre Moscovici, nous doit davantage compter sur les solidarités, notamment les solidarités familiales, que sur les politiques publiques ? Parce que quand on vous lit, on se dit qu'il y a tellement de jeunes qui sont laissés de côté, qu'au fond, il vaut mieux avoir sa famille derrière soi pour réussir dans la vie.
C'est intéressant ce que vous dites, parce qu'on n'a pas exactement la même lecture du rapport. Moi, vous voyez le verre plus qu'au trois quarts vide, et moi, je le vois plus qu'au trois quarts plein.
Je parle des premiers amours, vous n'en parlez pas.
Non, c'est vrai, c'est l'accord des comptes, on n'en est pas encore là, elle a beaucoup changé, mais elle n'est pas encore à parler d'amour. Mais il faudra que j'y pense, peut-être, ma fonction. Mais non, plus sérieusement, disons que nous n'avons pas l'impression que la situation des jeunes, honnêtement, dans la période récente, se soit détériorée. Mais les problèmes d'inégalité persistent, perdurent, et sont très importants. Et en effet, ces solidarités familiales sont majeures. Elles sont majeures, et la France est une société d'héritiers, Pierre Moscovici.
Il y a un chiffre, quand même, qu'il faut donner, c'est que l'âge moyen de départ des jeunes du foyer de leurs parents, aujourd'hui, est à 23 ans et demi. Ce qui est un petit peu moins que dans l'Europe. Ce n'était pas le cas dans certaines générations que j'ai connues. Le syndrome Tanguy.
Quand vous-même étiez jeune, mais je reprends ma question, la France est aujourd'hui une société d'héritiers.
Pierre Moscovici. Société d'héritiers, sans doute. Mais vous savez, la solidarité familiale est une donnée qui existe partout. Par exemple, en Grèce, en Italie, les jeunes restent encore plus longtemps chez leurs parents. Et pour le logement, elles dépendent totalement de leurs parents. Une des questions qui doit être traitée, en réalité, c'est comment le jeune accède à l'autonomie. Et cette autonomie, elle doit porter à la fois sur toutes les dimensions. L'emploi, sans doute. L'éducation. Les transports. Le logement. Et au fond, oui, sans doute, il faut compter sur les solidarités familiales. Mais il faut aider les jeunes à l'autonomie. Et faire en sorte de réduire ces égalités.
C'est le message, quand même, central de ce rapport. Encore une fois, je le trouve plutôt optimiste, pour ma part.
C'est intéressant le point que vous souleviez tout à l'heure. Parce que vous dites qu'on est habitué à raisonner à horizon 2050 pour le climat, pour l'énergie. Pas pour la baisse du nombre de jeunes, qui va être donc compensée par une hausse du nombre de personnes âgées. C'est-à-dire que ça va avoir quelles conséquences, en fait, ça ? Dans notre raisonnement, dans notre construction ?
Ça a toute une série de conséquences. C'est tout de même une société qui vieillit. Ça a des conséquences sociales. C'est des conséquences politiques. C'est des conséquences financières. Si on pense, par exemple, au financement des retraites. On va en parler, justement. Si la dégradation du rapport entre ceux qui sont actifs, ou potentiellement actifs, ou futurs actifs. C'est quand même la définition du jeune de 15 à 25 ans. Et ceux qui sont à la retraite et qui vieillissent de plus en plus, et j'espère de mieux en mieux, au-delà de 75 ans, se dégradent. Alors, à ce moment-là, ça pose des problèmes financiers majeurs. Mais il n'y a pas que les finances publiques derrière ça.
Il y a, au fond, tout ce qui fait l'équilibre d'une société. Il y a tout ce qui fait l'avenir d'une société. Les âges de la vie. Les âges de la vie. Et d'ailleurs, ce qui est intéressant... Ça pose des questions que nous n'avons pas traitées. Il y a deux questions qu'on n'a pas traitées. Oui. Parce qu'elles sont hantées. On a choisi de faire 15 à 25 ans. On ne traite pas la question de l'école primaire. On va faire un rapport sur l'école primaire bientôt, qui sera important. Parce que ça, c'est fondamental. Parce que les inégalités dont on parle, en fait, elles naissent avant. Bien souvent. Et puis, il y a la question, bien sûr, de la politique de natalité ou de la fertilité.
Parce qu'il y a eu des gradations très très fortes en ce moment. Malgré tout, avant de retrouver les auditeurs d'Inter, Pierre Moscovici, ce rapport sur la jeunesse, c'est aussi un rapport sur les âges de la vie. Et l'actualité nous y rappelle. Éclatement du conclave sur les retraites cette semaine. Et on va y revenir. Mais est-ce qu'aujourd'hui, vous diriez à un jeune homme, une jeune femme de 15, 25 ans justement, oublie l'espoir d'avoir une retraite par répartition ?
Non, je ne lui dirai pas ça, mais simplement...
Non, mais si vous êtes honnête.
Non, non, je vais être honnête. La Cour des Comptes, je le suis en général. La Cour des Comptes, j'essaie de l'être toujours.
La Cour des Comptes, dans son rapport sur les retraites au prohibit... Non, non, mais je le dis par provocation, mais vraiment, parce qu'on a le sentiment que...
Dans son rapport sur... Je vais vous répondre très précisément. Nous-mêmes, nous pourrions nous poser la question. Oui, c'est vrai. Moi, pas tout à fait, parce que j'y suis assez près, mais... Les retraités... Mais dans notre rapport sur les retraites, nous sommes arrêtés à 2045. Et pas à 2070 dans les prévisions de déficit. Pourquoi ? Nous l'avons fait volontairement. Parce qu'à long terme, on sera tous morts ? Non, parce que nous sommes incapables, je pense, de faire des prévisions sérieuses sur la démographie.
Et quand on ne fait pas de prévisions sérieuses sur la démographie, pour le coup, s'il y a une attrition, une réduction trop importante du nombre des jeunes, alors à ce moment-là, oui, la question se posera de savoir... On aura toujours des retraites par répartition, mais que représenteront-elles dans le total des retraites d'ici à 2070 ou 2080 ? Voilà une question à laquelle je ne peux pas répondre. Et ça dépend aussi, pour le coup, de la capacité que nous avons à retrouver une jeunesse et donc une politique de natalité plus importante et plus d'actifs. Et à créer plus d'emplois, surtout. À augmenter le temps d'emploi.
À propos de retraite, alors je vais vous demander un fact-checking en bon français. Je ne vous demande pas votre avis politique, évidemment. Je demande celui du président de la Cour des comptes, qui a rendu ce rapport dont vous parliez sur le financement des retraites. Quand le Premier ministre déclare cette semaine, sur France Inter, puis à l'Assemblée, qu'on ne peut pas revenir à la retraite à 62 ans sans dégrader les comptes, c'est vrai ou c'est faux ?
Alors, s'il dit c'est sans dégrader les comptes, c'est exact. S'il dit qu'on ne peut pas le faire du tout, ça je n'ai pas à me prononcer. Mais je vais vous donner des chiffres précis, puisque nous avons fait ce rapport, cette mission flash pour le Premier ministre, que j'ai présenté au conclave. Au passage, je ne pense pas que la démarche de négociation soit morte. Je pense qu'elle change. Il reste encore des horizons. Vous êtes optimiste ce matin ? Non, mais il me semble qu'il y a une volonté de certaines organisations de continuer à discuter. D'ailleurs, nous allons leur présenter un deuxième rapport à la mi-avril sur les questions d'emploi, justement, de compétitivité, etc.
Mais pour répondre à votre question, on l'a chiffré de manière précise. À la demande d'ailleurs de Sophie Binet, la chef de la CGT. Si vous voulez passer à 63 ans, ça coûte 5,8 milliards d'euros.
Donc rester à 63 ans, geler les choses.
Passer de 64 à 63, ça coûte 5,8 milliards d'euros par rapport à la réforme. Si vous voulez revenir à 62, ça coûte 10,4 milliards d'euros. Voilà pour le fact-checking. C'était insurément un coût. Ça ne veut pas dire que c'est infaisable ou alors il faudrait le payer. Mais je note aussi autre chose quand même, c'est que l'âge moyen déjà de départ en retraite est proche de 63 ans. Bon, mais ça, voilà, pour les faits. C'est une autre histoire. Je suis là pour donner des faits.
Bonjour Hector et bienvenue dans le grand entretien de France Inter. Bonjour. Vous avez une question pour le président de la Cour des Comptes, Pierre Moscovici.
Oui, en effet, je voudrais avoir son avis comparatif par rapport au budget actuel et le budget qui a été voté en commission des finances en décembre dernier et notamment par rapport aux déficits et aux possibilités de politique publique en lien avec la jeunesse.
Merci Hector. Alors, en lien avec la jeunesse, je pense que là, c'est une politique qui est relativement préservée, encore qui est importante et dont il faut améliorer le ciblage. Mais de manière globale, nous avons un problème de finances publiques massif.
Oui, mais Hector emploie un mot important, possible. Est-ce qu'aujourd'hui, une politique publique majeure est possible encore en France ?
Oui, je le crois vraiment. Vous savez, en France, on a 57% de dépenses publiques dans le produit intérieur brut. Avant la crise Covid, c'était 53,8. Et je ne pense pas qu'on ait ajouté des strates de services publics merveilleuses. Je ne suis pas sûr que les Français sont totalement satisfaits de leur éducation nationale, de leur hôpital. Et donc, il y a un problème de qualité de la dépense publique. C'est le sujet que nous soulevons dans ce rapport, mais il est général. Et je crois, en effet, qu'il est temps que nous examinions la qualité de notre dépense. Vous savez, 57% de dépenses publiques dans le PIB, c'est 8% de plus que la moyenne de la zone euro.
Alors, évidemment, nous avons une préférence, nous, pour la protection, protection sociale, protection étatique, qui est plus marquée. Et c'est logique qu'on ait ça. C'est un choix collectif. Mais on peut améliorer les choses. Et nous donnons de nombreux exemples. Pas seulement dans ce rapport. Si nous en donnons un qui a trait aux jeunes, je pense aux politiques d'apprentissage. Les politiques qui se sont considérablement développées depuis 2017, et tant mieux, parce que le chômage des jeunes était très élevé. Mais cette somme a petit à petit été déformée.
C'est-à-dire qu'elle va de plus en plus vers des jeunes qui sont diplômés ou étudiants dans le supérieur, et de moins en moins vers des jeunes qui sont éloignés de l'emploi, alors que ça devrait être le contraire. Et donc, on peut faire des économies sans dégrader le système de protection sociale.
L'urgence, c'est l'économie de guerre. Est-ce que vous allez, vous, personnellement, Pierre Moscovici, investir, placer plus de 500 euros dans ce produit financier qu'a annoncé Éric Lombard, le ministre de l'économie et des finances, pour financer l'effort de guerre ?
Il y a celui-là, il y en aura d'autres, mais oui, pourquoi pas, même si je peux déplacer une partie de mon épargne.
Même si vous n'en connaissez pas le taux ?
Oui, parce que de toute façon, ce sera au minimum le taux de l'assurance-vie. Et vous savez, moi, par définition, je n'ai pas de portefeuille d'action.
Non, mais je vous pose la question, parce que beaucoup de Français se posent la question en ce moment.
La réponse sera donnée, il n'y a pas de doute que ces produits seront raisonnablement attractifs. Mais le sujet, il est un peu différent. Il y a deux choses que je voudrais dire. La première, j'ai dit tout à l'heure, économie de guerre, ce n'est pas un thème que j'emploie volontiers, parce que toute notre économie ne doit pas être tournée vers la guerre. Elle doit être tournée vers la guerre économique, plutôt, c'est-à-dire vers la compétition économique mondiale. Mais dedans, il faut accroître notre effort de défense. Je préfère ça. Deuxième remarque. C'est subtil.
Non, je ne crois pas, parce que, si vous voulez, il y a des interrogations dans le pays, justement, et le vocabulaire, le message qu'on donne, il est important. Oui, nous devons nous défendre. Oui, nous devons être plus forts. Oui, il y a une menace russe. Oui, il faut être aux côtés de l'Ukraine. Mais tourner toute notre économie vers la guerre, je ne crois pas que ce soit quelque chose de juste. Ce n'est pas la formule que j'utilise. Et la deuxième chose, c'est que, moi, je suis très intéressé par cette histoire d'épargne, mais on parle de 450 millions pour le fonds BPI. Il y en aura d'autres.
Sur 90 à trouver environ.
Sur des milliards. Sur des milliards. Je ne sais pas quel sera le chiffre final, parce qu'il faut être aussi logique. L'économie de guerre, l'effort de défense, on n'y passe pas en un jour. Il faut changer beaucoup de choses. Mais néanmoins, ce que je veux dire, c'est que le vrai problème, c'est comment, au final, on va financer le budget, l'effort budgétaire nécessaire. Et ça, c'est des dizaines de milliards comparé à des centaines de millions.
Est-ce qu'il faut repenser notre filet de sécurité sociale ? Peut-être reculer encore à l'âge de départ à la retraite ? Réorienter certaines dépenses sociales pour les mettre dans l'effort de guerre ?
Je pense que ça mérite un grand débat. D'abord, première chose, il faudra étudier quelle est la montée en puissance réelle du budget. Parce qu'il ne faut pas seulement voter des budgets, il faut être capable de les consommer. Et pour les consommer, il faut avoir aussi des entreprises. Il faut avoir un appareil industriel. Deuxièmement, après, il faut un débat sur comment on fait. Et comment on fait, c'est effectivement, d'une part, trouver des économies ailleurs. D'autre part, réfléchir à la question des prélèvements. Et puis, enfin, à le niveau des déficits. Moi, ma réponse est simple. On ne peut pas augmenter le déficit en France aujourd'hui. Rien ne doit augmenter notre dette publique.
On peut continuer à l'augmenter parce qu'elle est déjà totalement excessive. Vous savez, il y a un chiffre qui m'obsède. C'est ce qu'on rembourse chaque année pour la dette. C'est 20 milliards en 2020. C'est 60 milliards aujourd'hui. Ce sera 100 milliards en 2030. Et là, parler d'investissement dans la défense, dans l'éducation ou dans l'écologie quand on a ce service de la dette, ce n'est pas possible.
Et ce sera le premier budget du pays. Il n'y a encore une autre question. Vous ne parlez pas d'amour dans vos rapports, Pierre Moscovici. Est-ce que vous parlez parfois du bonheur entre vous à la Cour des comptes ? Il y a le rapport annuel sur le bonheur que réalise l'ONU chaque année et qui vient de paraître. La France est 33e. Elle recule de 6 places. C'est un indicateur qui vaut ce qu'il vaut. Mais au fond, est-ce que les Français devraient être jaloux des Finlandais qui sont premiers ?
Écoutez, c'est certain que nous vivons dans un pays qui est tendu en ce moment. Il est tendu sur le plan social, il est tendu sur le plan politique, il est tendu sur le plan psychologique. Il se cherche.
Mais bonheur privé, malheur public ?
Je pense qu'un peu plus de bonheur public aiderait aussi au bonheur privé. Et ça, c'est notre contribution au bonheur.
Et ce sera la conclusion de cet entretien. Merci infiniment, Pierre Moscovici, d'avoir été l'invité de France Inter. Merci d'avoir regardé cette vidéo !
Pierre Moscovici