Sarah Legrain, députée LFI de Paris | La politique et moi
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Mon invitée est agrégée de lettres, est normalienne et elle va là où on ne l'attend pas. Elle aurait pu devenir universitaire, elle a préféré enseigner dans un lycée en Seine-Saint-Denis. Rien ne la prédestinait à la vie politique, elle siège pourtant aujourd'hui avec La France Insoumise.
Générique --- --- Bonjour Sarah Legrain. -Bonjour. -On va revenir sur votre étonnant parcours.
Je voudrais que l'on commence par d'un de vos engagements les plus marquants. En arrivant à l'Assemblée pour la première fois en 2022, vous ne saviez pas encore qu'un combat parmi tous ceux que vous portez allait prendre une place prédominante. Ce combat, le voici. *-Ce n'est pas un hasard qu'entre ces murs, certains emploient le féminin de poissonnier, mais que "Madame la Présidente" leur arrache encore la bouche. *Alors ne vous cachez pas, messieurs, derrière votre petit point médian. *Votre vrai problème, c'est notre émancipation. *Rires *-Ce n'est pas notre langue qui est fragilisée, c'est votre masculinité. *Ne vous en déplaise grâce au combat des féministes, nous, femmes députées, nous sommes ici à notre place. *Nous sommes ici vos égales. *Et nous, féministes, comme nos prédécesseurs ont aboli les privilèges de la noblesse et du clergé, nous finirons par abolir aussi le privilège masculin. -Un discours tenu lors de l'examen d'une proposition de loi du Rassemblement National en 2023 qui visait à interdire l'écriture inclusive.
Il illustre un des engagements qui marque votre identité politique : le féminisme. Comment cette cause est-elle devenue la vôtre ? -Je crois que souvent, les causes nous arrivent par ce que l'on vit, même si évidemment, tout le sujet en politique, c'est de savoir sortir de l'expérience personnelle pour généraliser et comprendre des phénomènes structurels dans la société.
Et donc, je pense que quand on est une femme, on est...
Forcément, à un moment, confrontées à ce privilège masculin dont je parle, confrontées à des inégalités de genre, parfois à des violences aussi, et que du coup, quand on s'engage en politique, sans forcément l'avoir prévu d'emblée, on finit par se dire que ces sujets-là, il faut bien que des gens les portent, et c'est souvent des femmes qui les portent, car elles ont cette expérience-là et ont à coeur d'en faire un combat politique. -Dans le sillage de cet engagement, vous avez été vice-présidente de la commission d'enquête sur les violences sexuelles dans le cinéma et puis vous avez défendu ou déposé des lois pour constitutionnaliser l'IVG, intégrer le consentement dans la définition pénale du viol, mettre fin au devoir conjugal et prévoir un congé parental identique pour le père et la mère. En voyant tout ça, on se dit : vaste terrain de lutte.
Comment définiriez-vous aujourd'hui ce combat féministe ? -C'est un tout. Il n'y a pas de féminisme conséquent qui ne soit pas un féminisme populaire.
C'est un féminisme qui prend conscience du fait que l'ensemble des inégalités rencontrées par les femmes ont des conséquences dans la matérialité dans leur existence, dans leur vie économique, et que toutes ces discriminations, ces inégalités se croisent. Donc, c'est à la fois défendre le droit à disposer de son corps, c'est d'abord le fondamental, mais avoir conscience que ces agressions sur nos corps ou cette volonté de les contrôler, elles ont des conséquences tout à fait matérielles, économiques. On ne peut diviser le combat contre les violences sexuelles et de l'égalité économique, car ce sont des inégalités de salaire derrière, évidemment, de progression de carrière, des temps partiels, etc. -A la La France Insoumise, vous avez assuré la direction du comité de suivi contre les violences sexuelles et sexistes à partir de décembre 2020, la suite de Danielle Simonnet.
En 2022 éclate l'affaire Quatennens. Votre groupe décide de suspendre votre collègue député accusé de violences conjugales. Plus tard, ce dernier annonce son retour à l'Assemblée dans une interview où il nie être un homme violent.
Vous publiez alors ce tweet : "Depuis le début, je défends les positions collectives des Insoumis, je me dois juste de réagir à la communication personnelle d'Adrien Quatennens : pas en mon nom, pas en notre nom." Vous avez des regrets dans cet épisode, ne pas avoir utilisé cette liberté de parole plus tôt, peut-être ? -Non, pas du tout.
Précisément, je pense qu'à ce moment-là, je dis : "Moi, en tout lieu, tout le temps, je crois en la force du collectif." Et à ce moment-là, on a fait oeuvre collective. j'ai participé de cela.
On a, dans le groupe parlementaire, eu vraiment plusieurs moments de discussion. On a eu des débats. On a abouti à différentes options.
On a voté entre ces options. Ces choses sont souvent très occultées. On fait comme si les décisions... comme s'il n'y avait pas eu de décision, ou non prises collectivement.
Ce n'est pas le cas. Et par sa communication personnelle, il a nuit à ce travail collectif. J'ai voulu souligner que cette façon de se défendre n'était pas en cohérence avec les réflexions que nous avions eues, nous. -Venons-en à présent à votre parcours.
Vous êtes née dans le XIVe arrondissement de Paris. Vos deux parents sont normaliens, chercheurs en sciences, suite logique d'un tel capital culturel. Vous avez fait vous-même l'Ecole Normale Supérieure en lettres.
Alors, avec un tel point de départ, en plus, dans une famille où on parlait peu de politique, dites-vous, qu'est-ce qui explique votre trajectoire ? -Eh bien, je crois que c'est plus en rencontrant... c'est plus par les hasards de la vie, par des rencontres, soit de personnes très engagées politiquement dans des combats ou des personnes vivant des injustices qui ont pu me constituer aussi, me faire réagir et réfléchir.
Donc, je pense que c'est davantage par ça qu'effectivement, par mon cursus universitaire dont vous avez raison de le souligner, et je tiens à le dire ici, qui n'a pas grand-chose d'un fonctionnement dit méritocratique et qui a tout d'un héritage, et je le reconnais volontiers. On sait que, malheureusement, l'Ecole Normale Supérieure, issue de parents qui l'ont faite, vous avez plus de chances d'y rentrer. On a une école qui est finalement beaucoup dans la reproduction sociale, des privilèges, et en même temps, j'ai essayé d'en faire un outil, moi, d'émancipation de ma classe bourgeoise.
Finalement, avec ces privilèges-là, j'aurais pu décider de ne absolument pas défendre les intérêts des classes populaires. -Cette politisation se fait à quel moment ? Pendant ces études à l'école normale ?
Vous dites avoir été prise par le souffle de la génération Mélenchon. Vers 2008, à la rupture avec le Parti socialiste. Ce souffle soufflait jusqu'à la rue d'Ulm, à l'Ecole Normale Sup ? -C'est là-bas que je rencontre les mélenchonistes, effectivement.
C'est aussi des études avec une très grande liberté qui m'ont permis de faire à la fois et ne pas choisir entre la philosophie et les lettres. pendant longtemps, ce dont j'avais vraiment besoin. Et aussi, ça m'a permis de faire de la sociologie, prendre des cours de sociologie, d'économie qui ont un peu aussi diversifié mon approche de la chose sociale.
Et après, oui, j'ai rencontré des personnes qui s'engageaient. Et du coup, je retiens surtout des années de l'ENS, beaucoup des échanges entre pairs, comme on dit, et puis des formations marquantes, plutôt que l'institution elle-même. -Alors, sortie de cette grande école, avec une agrégation de lettres en poche, vous auriez pu devenir une brillante chercheuse ou professeure en université, mais vous débutez une thèse sur Marivaux, mais vous arrêtez et préférez devenir prof de français en banlieue.
Pourquoi ? -Je me suis morfondue dans la recherche. Ces années-là ont été très difficiles pour moi, très isolantes, surtout dans la recherche en lettres et langues françaises.
Et même si j'adorais travailler sur le pouvoir de la langue de Marivaux, j'avais le sentiment d'une forme de déconnexion. Et au bout d'un moment, je me suis dit : "Je me morfonds dans ma thèse." Et quand on devient jeune professeure, et c'est tout à fait normal, moi, je me suis positionnée sur les académies limitrophes de Paris puisque j'étais parisienne.
Je suis arrivée à Aulnay-sous-Bois. -Pendant huit ans, de 2014 à 2022, vous enseignez donc le français en filière générale et la culture G aux BTS au lycée Voillaume d'Aulnay-sous-Bois. Cet établissement a fait la une de l'actualité en 2022 après qu'un média a révélé son état de délabrement.
Les photons ont fait le tour des réseaux sociaux, insalubrité, panne de chauffage, panne d'électricité. Ca correspond à votre expérience ? Vous avez enseigné dans ces conditions ? -Oui, bien sûr.
Ca avait même été quelque chose de percutant pour moi car moi, j'ai passé des années dans cet établissement où à la fois il y avait vraiment des moments absolument formidables avec les élèves, qui d'ailleurs parfois me manquent beaucoup, mais c'était aussi des moments de combat. J'étais avec mes collègues on avait des heures syndicales, on a écrit beaucoup de courriers à Pécresse, et j'étais toujours celle qui faisait les comptes rendus d'AG, les courriers à Pécresse, dans une indifférence totale, et à peine élue députée, je découvre que mes collègues, par ras-le-bol, ont fini par se dire : "On va filmer les fuites d'eau, les pannes d'électricité, on va les mettre sur les réseaux sociaux." Et en faisant ça, BFM débarque.
Mais juste après que je quitte l'établissement, comme quoi " C'est vrai que dans les formes de militantisme, il ne faut pas négliger la puissance de la communication. J'étais fière d'elles et eux d'avoir fait bouger les choses. -En parallèle de votre métier d'enseignante, vous entrez donc de plein pied à cette période en politique.
En 2015, vous êtes secrétaire national du Parti de Gauche, adhéré quatre ans plus tôt. Puis, 2017, première bataille législative. Pas face à n'importe qui : Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du PS dans la circonscription, député sortant.
Vous êtes qualifiée au second tour. Il ne l'est pas. Vous vous inclinez face au candidat macroniste.
Le symbole est là. Vous faites tomber une figure du hollandisme. Vous avez le sentiment de participer à une bascule de la gauche à ce moment-là ? -Oui, ma circonscription était assez emblématique, de ce qui s'est passé à ce moment-là.
L'effondrement du Parti Socialiste. Je crois qu'il était arrivé en quatrième position. Il avait fait 8 % quelque chose comme ça.
Il était convaincu que cette circonscription lui appartenait. Il incarnait ce vieux monde que je ne suis pas mécontente qu'on ait contribué à renverser avec cette génération Mélenchon. -Après cette première tentative à laquelle vous échouez à 700 voix près, vous redoublez d'efforts et pratiquez un militantisme de terrain quasi acharné.
Vous faites tous les marchés, du porte-à-porte, vous êtes de toutes les luttes. Résultat, 2022, vous êtes élue dès le premier tour. Et en 2024, vous faites 62 % des voix dès le premier tour.
Députée les mieux élues de l'Assemblée. C'est un travail de terrain qui a payé ? -Oui, on aime à se dire ça.
Après, il faut être modeste aussi. J'ai envie de dire que si on ne fait pas campagne, rien n'a de sens. Et gagner sans faire campagne n'aurait pas de sens.
Mais d'abord, cette campagne, je ne l'ai pas faite seule. J'ai vraiment des équipes militantes incroyables dans le XIXe arrondissement qui se sont construites au fur et à mesure. Et j'ai toujours veillé à faire vivre ce collectif militant, dans sa diversité, dans sa parité aussi.
Voilà, donc je veux leur rendre hommage car c'est surtout eux, en devenant députée avec des semaines très chargées, y compris de mère de famille, c'est eux qui tiennent les marchés, elles et eux, je veux le dire. Mais je veux aussi dire que c'est le résultat de l'état politique de ma circonscription et que j'ai une circonscription qui a très envie que la politique change et d'une vie meilleure. Leur vote, c'est aussi une confiance qu'ils me font, donc je ne vais pas m'arroger... -Pour terminer, je vous propose, Sarah Legrain, de répondre à notre quiz.
Le principe est simple, vous allez compléter les débuts de phrases qui s'affichent à l'écran. Le point commun entre Marivaux et la politique ? -La puissance de la parole. -Vous l'utilisez à votre avantage ?
Ca vous aide d'avoir fait ces études ? -Oui, en tout cas, c'est sûr que dans mon approche du théâtre de Marivaux, il y avait ce qu'on appelait la pragmatique. C'est le pouvoir performatif de la parole.
Et ce n'est pas qu'une question de communication ou de capacité de séduction. C'est aussi une puissance politique, en fait, au sens noble du terme, que cette capacité de faire changer d'avis par le langage. C'est aussi une forme de beauté humaine que d'être capable, par la parole et la rationalité, de se convaincre. -Etre normalienne à La France Insoumise... -Elle doute et souffle. -C'est un atout, c'est bien vu, c'est décalé ? -Je ne sais pas quoi vous dire.
Je ne sais même pas trop si les gens savent. Maintenant, si. Ce n'est pas une étiquette que j'aime me coller. -Enfin, les vidéos sur les réseaux sociaux que vous en publiez, en sortie de séance, pour commenter ce qui s'est passé. -Ca fait partie de notre rôle de parlementaire et c'est ce qu'on a essayé de faire dans mon groupe de La France Insoumise, c'est redonner à cette maison du peuple son caractère populaire. -Il faut expliquer ce qui se passe à l'Assemblée, c'est votre rôle. -Oui, ça en fait partie et le dénoncer parfois, car c'est aussi un lieu où on s'essuie les pieds sur la souveraineté populaire et on leur doit des comptes aux gens. -Merci d'avoir été notre invitée dans La Politique et moi.
Générique de fin
Sarah Legrain