POURQUOI LES NOUVEAUX PROPHÈTES PROSPÈRENT SUR LE DÉSAVEU DES POLITIQUES ?
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« Injection d’argent public sans contrepartie, rien ou peu pour les services publics, et pour créer des emplois on mise tout sur l’offre en diminuant cotisations et impôts au lieu de stimuler la demande. »
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Salut ! Alors pour le premier dossier de la saison, je me suis creusé la tête vraiment tout l’été. J’ai fini par trouver.
C’est vraiment un sujet qui m’obsède, j’y pense la nuit, et je suis sûr que vous aussi vous y pensez, dans vos moments un peu intimes. Non je crois qu’il faut vraiment qu’on sorte le dossier … du charisme... de Jean Castex.
Alors pour la faire courte le dossier est vraiment très mince. Mais j’ai quand même des choses à dire alors restez jusqu’à la fin. On va parler des personnalités charismatiques en politique, pourquoi nous sommes attirés par elles et particulièrement en ce moment et qu'est-ce que ça nous dit sur notre période ?
Un cadeau à la France pour relancer l’économie Une telle a du charisme, un tel n'en a pas, on a recours sans cesse à cette notion pour parler de la vie politique. Et ce qu'on a en tête, c'est le prestige, ou l'aura d’une personne. Ce qui la rend influente, ce qui la rend séduisante.
Et en fait ce qu’on vise c'est une qualité extraordinaire qu’on prête à un individu. Mais on est bien en peine de dire en quoi consiste précisément cette qualité. On parlera de l’image, de la maîtrise de l’art oratoire, ou alors de celui qui a une “gueule”.
Poutine ou Steve Jobs seront dits charismatiques. Simone Veil ou Beyoncé seront dites charismatiques. En réalité il est difficile de dire si le charisme consiste en une qualité intrinsèque de l’individu, ou bien s’il faut le chercher dans les yeux de l’admirateur, dans les oreilles du fan ou dans l’esprit du partisan.
Bon et alors dans tout ça il est où, le charisme de Jean Castex ? Dans sa ville de Prades, dans les Pyrénées Orientales, la réponse ne fait pas de doute. Je pense qu’il a les épaules parce que...
Je sens qu’il est très proche des gens...
C’est assez subjectif, mais dans certains cas, fan ou pas fan, il semble qu’il y ait un certain consensus : Dupond-Morreti, charisme. Hollande, zéro charisme. Mélenchon, charisme.
On a plutôt tendance à le penser comme un don, quelque chose qu’on acquiert à la naissance et pourtant, le charisme, ça se travaille : Aujourd’hui, voyons comment devenir un leader charismatique. Ou ça se construit. Par d’autres.
Il a la confiance directe d’Emmanuel Macron. Il est très consensuel. Il a beaucoup de cordes à son arc.
Il a une personnalité très chaleureuse. Bon. On va faire un petit détour.
En fait, cette notion de charisme en politique, elle nous vient du sociologue Max Weber. Weber veut comprendre pourquoi on obéit à des ordres sans y être forcé, autrement dit comment quelqu’un parvient à se faire obéir par quelqu’un d’autre ou par tout un groupe sans exercer de violence sur eux. On comprend bien qu’une telle domination ne fonctionne que si elle est reconnue comme légitime par ceux sur qui elle s’exerce.
Mais d’où vient cette légitimité ? Weber distingue trois types de domination légitime, c’est à dire trois sources légitimant une domination : la légitimité traditionnelle, la légale-rationnelle, et la légitimité charismatique. Une domination peut d’abord être reconnue comme légitime parce qu’elle est conforme à la tradition.
Le détenteur du pouvoir détient alors son autorité d’une coutume ancestrale. Par exemple le monarque de droit divin, les sociétés où la décision est prise par les anciens, ou encore ces entreprises où la direction est exercée par une même famille de génération en génération. Légitimité traditionnelle.
Maintenant, disons que je me rends au guichet d'une administration pour obtenir un document quelconque. Le fonctionnaire me demande des photos d'identité au format homologué. Je dois me plier à cette exigence.
Mais à qui est-ce que j'obéis précisément ? Eh bien, non à la personne de Jean-Michel Guichetier, mais à la fonction qu’il occupe : j’obéis au fonctionnaire parce qu’il applique un règlement que je suis censé reconnaître comme légitime. Weber parle de domination légale-rationnelle pour désigner l’administration bureaucratique de l’Etat ou de la grande entreprise capitaliste.
Dans ces structures le détenteur de l'autorité quel que soit son échelon tient son autorité d'un système de règles dont la légitimité est censée être reconnue par tous : le pouvoir est en quelque sorte impersonnel. Bon maintenant disons que je suis en entreprise. La direction nous saoule, les salariés sont énervés, mais ne savent pas quoi faire.
D’un seul coup, le responsable de la section syndicale prend la parole, chauffe les troupes, et déclenche la grève. Ici les grévistes suivent la personne même du leader, qui a réussi, par ses mots, par son attitude, à motiver les salariés mécontents. Les grévistes le reconnaissent comme légitime à commander temporairement, en raison de ses qualités propres : son courage, sa détermination.
C’est la légitimité charismatique. Weber prend comme exemples les prophètes, des héros de guerre, ou les grands législateurs. Dans la réalité concrète, ces trois formes de domination légitime se mêlent.
Par exemple notre régime de la Ve République combine des éléments de domination légale-rationnelle (c’est tout le système institutionnel) avec des éléments charismatiques (le président comme incarnation du peuple). On remarque une chose : c’est que les deux premières formes de domination reposent sur un certain respect des usages, une certaine habitude d’obéir. C’est vrai pour la tradition, qui est conservatrice.
Mais si vous prenez le grand système bureaucratique de l’État, il n’est pas nécessairement conservateur, mais néanmoins c'est une lourde machinerie qui impose une certaine routine, ou en tout cas une continuité dans la domination. En revanche, la domination charismatique introduit toujours une certaine rupture. Et c'est sur cette différence que va s’appuyer Weber pour définir le charisme.
La personnalité charismatique est censée être dotée de capacités extraordinaires, le prophète, ou le grand leader semblent en effet en mesure de produire de la nouveauté. Jésus, Jeanne d'Arc, Napoléon, Louise Michel, Hitler, Gandhi, Che Guevara. On croit en lui, on le suit parce qu’on a l’espoir qu’il va changer les choses, améliorer notre quotidien, à condition de rompre avec les formes de domination existantes qu'elles soient traditionnelles ou bureaucratiques.
Bonjour monsieur le Premier ministre. Revenons à Jean Castex. Non seulement il correspond mal à l’idée courante qu’on se fait du charisme, mais il ne correspond pas non plus à la définition de Weber qu'on vient de voir : difficile de voir en lui l’homme exceptionnel qui va rompre avec l’habitude, transformer le monde, voire le révolutionner.
C'est précisément pour ça qu'il a été choisi : il ne prend pas de place. Avec la nomination de Jean Castex, le nouveau Premier ministre, on voit bien qu’il y a cette volonté de faire émerger quelqu’un qui ne fera pas d’ombre à Emmanuel Macron et qui sera là aussi un super collaborateur. Et ça n'a pas loupé.
La première mesure du couple Macron Castex, c’est le plan de relance. On pourrait dire que c'est une rupture : injecter de l’argent public dans l’économie privée c'est pas ce que défendent d'habitude les partisans d'une politique libérale non interventionniste. Mais cette interprétation ne résiste pas à l’analyse.
Il y a déjà eu une précédente crise en 2008 où on avait déjà donné 25 milliards d’euros aux entreprises privées pour relancer l’emploi et ça n’a pas fonctionné. On a vu que les salaires avaient bloqué, pas d’emploi créé, par contre que les dividendes avaient explosé. Et donc là on refait un plan de 100 milliards d’euro.
Vous allez voir, les mots choisis par le Sénateur communiste pour critiquer le plan de relance font écho au vocabulaire de Weber pour décrire la rupture charismatique. Moi le terme je ne l’aime pas trop “plan de relance”. J’aurais préféré “plan de rupture”, parce que qui dit relance dit qu’on va continuer à produire, à consommer comme avant.
En effet, ces élites gouvernantes appliquent systématiquement les mêmes recettes, crise ou pas crise : Injection d’argent public sans contrepartie, rien ou peu pour les services publics, et pour créer des emplois on mise tout sur l’offre en diminuant cotisations et impôts au lieu de stimuler la demande. C’est ce qu’on avait demandé globalement. Donc on prend les mêmes, et on recommence, et sur un malentendu ça pourrait passer.
On a l’impression que tout est verrouillé. Et ça saute aux yeux durant le mandat de Macron. On a devant nous des murs : qu’ils soient institutionnels comme la Ve République où le président décide de tout, les bureaucraties françaises mais aussi européennes, ou encore que ces murs soient économiques - les fameux marchés.
Et alors là on peut prendre un max de drogues, et croire comme Richard Ferrand que “les Français ont le sentiment d’être gouvernés par une élite éclairée”. Mais d'autres chercheront une porte de sortie en passant par des leaders charismatiques. Dans cette situation où l'exécutif n'écoute que lui-même et déroule sans cesse la même politique, c’est pas étonnant que la première grande gueule qui émerge et qui dit “moi je vais tout changer” suscite l’intérêt et l’espoir.
On se souvient de l’emballement médiatique au printemps 2020 autour de figures dites populistes : Bigard qui se dit “intéressé” par 2022, le dépôt de la marque “Hanouna2022”, lorsque que Didier Raoult montait dans les côtes de popularité, lorsqu’Onfray annonçait son “Front populaire”, et que des propos de Macron “fuitaient dans la presse”. Bon apparemment on me dit que ca marche pas tellement. Parce que si le peuple en a ras-le-bol des ministres au charisme d’huître, il comprend cependant que grande gueule, dégaine qui emmerde les élites, et posture anti système n'impliquent pas changement réel.
À aucun moment je peux me mettre à côté de quelqu’un qui traite la police de nazis. Jérôme Rodriguez est allé trop loin, il a merdé donc je m’en désolidarise. Bah ouais, entre dire des gros mots pour faire prolo, et le dire dans son appart à moulures, y’a un moment il faut choisir.
Ca fait rien, laissez tomber. Bon. Et ouais, n’est pas Coluche qui veut.
Donc on voit que le sentiment d’impuissance politique pousse des populations entières à être tentées par l’aventure charismatique. Mais charisme au sens ordinaire ne signifie pas charisme au sens wébérien. C’est-à-dire véritable capacité à introduire une véritable rupture.
Françoise Castex