Découvrez Visage de l'actu "Vincent Bolloré : un milliardaire en croisades" épisode 1/4
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Ici se trouvait la papeterie Bolloré. Quand l'entreprise familiale fait faillite en 1981, il la rachète pour un franc symbolique. Breton de cœur, milliardaire, catholique pratiquant, génie des affaires, dans le business on l'appelle le smiling killer, le tueur au sourire.
Vincent Bolloré, t'as des grands industriels à tous. Avec une fortune estimée à 10 milliards de dollars, Vincent Bolloré est le 11e français le plus riche et se classe à la 202e place des fortunes mondiales. Un empire de 80 000 employés, 24 milliards d'euros de revenus annuels, un pied dans la logistique, un autre dans les médias, bâti depuis six générations. Un milliardaire dont le projet réactionnaire est clair et que de nombreux activistes, journalistes et voix de la société civile appellent à stopper. Ces idées seront évidentes, on voit très bien ce que produisent ces chaînes.
Quand on dit Vincent Bolloré, le plus grand prédateur de la place de Paris, ça, vous, vous reconnaissez ?
Je trouve ça très bien d'avoir une image un petit peu...
Qui fait peur ?
Oui, je n'aurais pas dit ça, j'aurais dit avec quelques cicatrices, voilà, ça évite que les gens viennent vous embêter, c'est plutôt mieux.
Les visages de l'actu, Vincent Bolloré, un milliardaire en croisade. Il est des hommes omniprésents dans l'actualité sans jamais vraiment y apparaître. Vincent Bolloré est de ceux-là. Pendant 40 ans, il a construit en silence l'un des empires les plus redoutables du capitalisme français. Un empire qui aujourd'hui ne se contente plus de peser sur les marchés. Il pèse sur les mots, sur les images, sur les idées. Il a commencé par sauver des papeteries en faillite dans le Finistère. Il a enchaîné avec des raids boursiers fulgurants, une conquête méthodique des ports et des chemins de fer africains, puis une entrée fracassante dans les médias français.
En mai 2026, 600 professionnels du cinéma signent une tribune dans Libération pour dénoncer son emprise sur le 7e art. Canal+, répond en annonçant qu'il ne travaillera plus avec aucun des signataires. Mais qui est Vincent Bolloré ? Pour comprendre cet homme, pour le décrypter, pour tenter de le saisir, j'ai choisi un interlocuteur singulier, Alain Minc. Économiste, essayiste, conseiller des princes depuis un demi-siècle. Alain Minc est l'une des rares personnes en France à avoir observé Bolloré de l'intérieur, à avoir participé avec lui à des opérations financières, à avoir traversé les mêmes cercles de pouvoir sans jamais s'y confondre.
Il connaît les mécanismes, il connaît les hommes, et il a sur tout cela des choses précises et dérangeantes à dire. Bonjour Alain Minc. Bonjour. Vous êtes économiste et essayiste. Comment avez-vous rencontré Vincent Bolloré ?
J'ai connu Vincent Bolloré il y a très longtemps à l'intérieur du village parisien, où tout le monde se connaît. Et puis je l'ai connu de manière beaucoup plus intime en 96 ou 97, quand il m'a dit, voilà, j'ai maintenant de l'argent liquide à dépenser, avant je n'avais que des dettes, est-ce qu'on peut bosser ensemble ? Et le type m'amusait, m'intéressait, me paraissait intelligent, et donc on a bossé ensemble pendant 20 ans dans une très grande concorde, avant que je me sépare de lui, quand j'ai eu le sentiment que lui-même se séparait de lui. Travailler ensemble, ça veut dire quoi ?
Ça veut dire que je lui ai amené des idées, il en a prises certaines, et on a fait 5 ou 6 très grosses opérations boursières, qui ont été hautement rentables pour lui, le tout dans un climat souriant, rieur, et où j'ai été marqué par le fait qu'il a de l'audace et du sang-froid.
Ces traits de caractère, en dehors de ces deux que vous venez d'évoquer ?
Moi, je vous parle du Bolloré que j'ai connu jusqu'à il y a 5-7 ans. Je ne suis pas sûr que le Bolloré d'aujourd'hui soit exactement le même homme. C'était un chef de meute, très fidèle aux gens avec lesquels il bossait, qui riait beaucoup, qui était aussi opportuniste et cynique qu'un bon capitaliste doit l'être, et qui, au titre de son propre positionnement politique ou idéologique, était un centriste de droite tout à fait empirique et prêt à traiter avec la gauche, et qui était un catholique assez classique, version un peu animiste, avec des images pieuses dans son portefeuille.
Les visages de l'actu, Vincent Bolloré, épisode 1, l'enfance d'un héritier et la naissance du petit prince du capitalisme. Il porte une chemise bleue, toujours la même depuis les années 1980, assortie à ses yeux. Il conduit lui-même sa voiture, ne boit presque pas d'alcool, glisse dans sa poche des images de saints catholiques et porte au cou une médaille miraculeuse. Taille moyenne, allure vive, débit rapide. À le croiser dans la rue, on ne verrait pas l'homme le plus redouté du capitalisme français. On verrait un bourgeois breton pressé. Voici Vincent Bolloré.
Vincent Bolloré et Thierry Ardisson, bain de minuit, la 5, 23 octobre 1987. Quand on lit dans le journal, Vincent Bolloré, le matin, il va à son bureau à 5h, puis après, il va prendre à 8h le petit déjeuner avec ses enfants, et puis il a une compagnie aérienne, mais il n'a pas de chauffeur, enfin, tu vas à la messe, en fait, comme ça, plein de qualités, t'es un héros moderne, quoi. Alors, la seule question que je voulais te poser, c'est est-ce que t'as des défauts ? Ah oui, beaucoup. D'abord, les bretons sont tous têtus, donc c'est le premier des défauts. Ça, c'est une qualité dans les années-là. Mais on peut en trouver d'autres.
Il suffit d'aller demander aux personnes qui travaillent avec moi, il y en a beaucoup. Deuxième défaut, sûrement trop gentil. On dirait que c'est pas un défaut, c'est ce que De Gaulle avait dit de Pompidou, mais non, c'est vrai, un peu gentil, c'est-à-dire que je m'occupe beaucoup de ce que font les gens. Et puis, troisième défaut, je crois à un certain nombre de choses et j'essaie de les appliquer coûte que coûte, même quand l'histoire me donne un peu tort.
Vincent Bolloré naît dans une famille d'industriels catholiques bretons, bretons mais parisiens, et il est entouré dès sa plus tendre enfance d'hommes de pouvoir.
Le cas de Bolloré est très inhabituel, parce que c'est un entrepreneur qui, sur le plan de la construction de son empire, est parti de zéro, puisqu'il a racheté pour un franc à l'époque l'entreprise qui portait le nom familial et qui était en faillite. Et simultanément, c'était un prince, parce qu'il avait, depuis son enfance, vécu au cœur de la plus grande bourgeoisie française. Il sautait sur les genoux de Marcel Dassault, sur les genoux de Marcel Blustenbranchet. Et ça, c'est très très rare. Il est d'habitude, les entrepreneurs qui partent de zéro sont des autodidactes et fabriquent leurs tissus de relations sociales au fil du temps.
Et souvent, les héritiers sont inaptes à être autre chose qu'à dilapider l'héritage. Lui, il a hérité du capital social, et par ailleurs, c'est un entrepreneur qui est parti de zéro, sur le plan des chiffres, comme François Pinault ou Xavier Niel.
Écoutons Vincent Bolloré en 1986, interviewé sur France Inter. Il propose déjà son récit de presque self-made man, presque breton.
Pour nous, Bolloré, c'est le papier Bible, c'est le papier à cigarette, c'est le papier carbone. Alors quand on dit ça, on passe pour un vieux. Non, ça prouve qu'on ne passe pas assez dans les médias. En fait, effectivement, c'est une entreprise qui faisait tout ça. Et puis le monde a évolué, les campagnes anti-tabac ont fait que les gens ont fumé moins. La photocopieuse a remplacé le papier carbone, et puis même la chute de la pratique religieuse a fait qu'on utilise moins de micelles. Alors vous voyez, on est obligé de se reconvertir. Et puis même s'il y a des micelles, il y a toujours des micelles, maintenant ils ne sont plus en papier Bible. Absolument. Les dons Lefèvre, par exemple.
Absolument, exactement. Bien, alors que racontez-nous un peu votre parcours, Vincent Bolloré, parce qu'il y a donc au départ une entreprise familiale, prospère, et puis qui prospère de moins en moins. Vous n'en faites pas partie puisque vous êtes dans la banque, dans le secteur bancaire. Tout à fait, j'ai passé 10 ans dans la banque, j'ai fait un doctorat en droit. Et en 1980, l'entreprise qui avait été créée par un arrière-arrière-arrière-grand-père était en difficulté. Et puis on m'a proposé d'y aller parce que pas beaucoup de gens voulaient y aller à l'époque et perdaient beaucoup d'argent.
Et à l'intérieur de cette entreprise, il y avait des hommes et des femmes tout à fait compétents qui se sont mobilisés. Et on a pratiquement transformé totalement cette entreprise, sans faire de licenciement, en se lançant sur de nouveaux secteurs d'activité dont les prototypes étaient déjà dans l'entreprise. Les prototypes étaient là, mais personne n'avait l'audace. Vous savez, quand on est prisonnier d'un métier, Bolloré, ça avait toujours été le papier depuis 166 ans en Bretagne. Alors dire tout d'un coup qu'on n'allait plus faire de papier, mais qu'on allait faire des films plastiques, c'était un peu sacrilège. Alors il a fallu un peu renverser les idoles.
Donc les Bolloré sont une famille de marins-pêcheurs de Concarneau qui sont devenus industriels jusqu'au père, qui est né en 1922 et qui est mort en 1997, Michel Bolloré, qui était, disons, plus un viveur qu'un manager.
Oui, enfin, il a repris l'entreprise portant le nom familial à la barre du tribunal en faillite. Et en effet, tout ce qu'il dit correspond à la réalité. Il l'a redressé avec les équipes en place. Quand il se balade dans ses usines en Bretagne, il est un patron paternaliste, respecté et aimé par son environnement. Par exemple, ses relations avec le maire socialiste de Quimper, Bernard Poignan, étaient absolument excellentes, ce qui montre son empirisme à l'époque. Ses relations avec le président de la région Bretagne, qui était Jean-Yves Le Drian, grand notable socialiste, étaient excellentes. Donc, ce Bolloré-là était entreprenant, entrepreneur et ouvert au monde.
Contrairement aux héritiers de sa génération, il va entrer très tôt dans la vie active, il travaille le jour, il étudie le soir. Ce n'est pas fréquent pour un héritier ?
Non, mais ce n'est pas un héritier banal. Je veux dire, parce qu'il a hérité des relations, il a hérité du nom, il a hérité d'une position sociale, mais il part de zéro. Alors, ce n'est pas un autodidacte, il a fait des études supérieures. Comme c'est d'ailleurs un type fidèle à titre humain, il a gardé de cette époque, en particulier l'univers de droit, toute une série de relations.
Oui, puisqu'il a obtenu un DESS de droit des affaires.
Oui, mais il était à la fac avec beaucoup de ceux qui sont devenus les grands magistrats français, auxquels il est resté lié. Donc, de cette manière-là, il est totalement atypique.
Bon, il fait des études, mais en 1975, surtout, il devient directeur adjoint chez Rothschild. Il va y rester six ans.
Qui faisait-il ? Rien, comme un jeune banquier. Qu'est-ce qu'ils font ? Ils font des notes, ils essayent de repérer les bonnes affaires, et ils déjeunent avec des clients pour les convaincre de venir. C'est un boulot de base que des centaines de jeunes banquiers ont fait. C'est un boulot sans aucun intérêt.
À 29 ans, il décide de quitter Rothschild et il rachète avec son frère Michel-Yves l'entreprise familiale. Il va redresser l'entreprise, mais aussi assez vite remercier son frère.
Oui, mais ça, c'est le propre du capitalisme. Il y en a toujours un qui prend l'ascendant. Et il avait, à l'époque, tout le talent. C'était le petit génie des affaires. Il a eu le prix, je ne sais plus comment ça s'appelait, à l'époque, de l'entrepreneur de l'année. Et puis, après, il a été aidé par un certain nombre de parrains du capitalisme qui avaient repéré le talent du jeune entrepreneur, en particulier Claude Bébéard. Vincent Bolloré a beaucoup fait usage de ce qu'on appelle les poulies bretonnes.
Cette méthode, il l'a pratiquée et elle a été pour lui mise en place par quelqu'un qui a été un de ses parrains en affaires, qui était un personnage légendaire de la banque Lazare et qui s'appelait Antoine Bernheim. Les poulies bretonnes, c'est très simple. Quand vous n'avez pas d'argent, vous trouvez un minoritaire qui prend 40% à côté de vous. Puis, pour faire les 60%, vous n'avez toujours pas d'argent. Vous prenez 50 d'une société au-dessus. Puis, vous trouvez un autre minoritaire ou plusieurs autres minoritaires pour faire les 49 autres pourcents. Puis, pour arriver quand même à partir avec un sou pour faire plusieurs sous, vous trouvez encore des minoritaires.
Alors, ce système paraît génial, mais il y a une condition. C'est qu'il faut que les gens qui ont accepté de vous donner de l'argent, en aidant à ce que vous ayez le pouvoir pour leur compte, s'y retrouvent. Donc, ça ne marche que si vous êtes bon et efficace. Et c'est ce qui permet aux gens ambitieux d'adapter à leurs ambitions leurs moyens. C'était la seule manière de lever un argent à la mesure des ambitions que l'entrepreneur avait. En l'occurrence, l'entrepreneur, c'était Bolloré. Antoine Bernheim, c'est lui qui lui a appris cette méthode ?
C'est lui qui l'a mise en place pour lui, auquel il a d'ailleurs été extraordinairement fidèle toute sa vie, au point de propulser Antoine Bernheim à l'âge de 80 ans, à la tête de la plus grande compagnie d'assurance italienne et un acteur majeur du capitalisme italien qui s'appelait Generali. Et il lui a été incroyablement fidèle. On l'appelait à l'époque le petit prince du cash flow. Qu'est-ce que ça veut dire ? Était-ce mérité ? Oui, c'était le petit prince. Il était jeune, fringant, rapide, vif. Il faisait des profits. Il a été la jeune coqueluche du monde capitaliste des années 80.
Vincent Bolloré n'a pas changé de nature au fil des décennies. Il s'est agrandi. L'enfant qui a vu son père perdre le respect des autres a construit un empire exactement à la mesure de cette peur originelle. Assez grand pour ne jamais devoir revivre la faillite. La méthode est là, déjà entière, dans ses premières années bretonnes. Prendre vite, tenir fort, ne partager avec personne. Mais en attendant, Vincent Bolloré regarde du côté de l'Afrique où il va chercher des marges importantes et aussi trouver quelques ennuis.