SERVICES DE RENSEIGNEMENTS PRIVÉS : AXIS À L'OMBRE DE L'ÉLYSÉE
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Est-ce que vous savez qu'en France, il existe des services secrets ? On les connaît sous le nom de boîtes d'intelligence économique. Derrière cette appellation un peu froide, se cachent des hommes et des femmes capables d'influer sur la vie politique et économique en France comme à l'étranger.
Parmi elles, vous avez peut-être entendu parler de l'ADIT, le mastodonte européen du secteur, ou d'Avisa Partners qui a défrayé la chronique en 2022 quand Mediapart et Fakir ont révélé ses pratiques de désinformation massive. Faux profils, manipulation de pages Wikipédia, articles commandités contre des personnalités politiques. Mais il en est une qui a su rester dans l'ombre, surtout depuis l'élection d'Emmanuel Macron.
Son : Axis. Vous n'en avez jamais entendu ? Et c'est normal.
Cette société a tout fait pour rester invisible. Nous avons contacté de nombreuses personnes qui nous ont parlé d'Axis, mais toutes ont exigé l'anonymat, par crainte professionnelle bien sûr, mais aussi à cause d'une réputation qui circule dans le milieu, celle d'une boîte à l'influence atteignant les plus hautes sphères de l'État. Tentative de coup d'État, guerre de l'information, écoutes sauvages, filatures, bienvenue dans le monde peu reluisant de l'État profond.
Les sociétés d'intelligence économique, il en existe des dizaines en France. Leur mission officielle, c'est de renseigner leurs clients sur des domaines précis. Une entreprise va en racheter une autre, elle fait appel à l'une d'elles pour se renseigner sur la cible.
Ça, c'est le côté pile. Le côté face est beaucoup plus sombre. Et parmi toutes ces sociétés, Axis s'est bâti au fil des années une réputation particulièrement sulfureuse.
Axis a été créé en 2006 par deux hommes, Jean-Renaud Fayol d'abord, ancien militaire diplômé de Saint-Cyr, et Bertrand de Turckheim, ancien officier des forces spéciales passé par la DGSE, les services secrets français à l'international. Aujourd'hui, de Turckheim gère les affaires depuis un bureau de Genève. Fayol, lui, est sur le terrain et c'est lui qui nous intéresse.
Avant de fonder Axis, selon nos informations, Jean-Renaud Fayolle a dirigé une section du Front national à Versailles jusqu'en 2003. Il passe ensuite par plusieurs sociétés d'intelligence économique, dont Géos, avant de se lancer à son compte. Bonjour Jean-Renaud Fayolle.
Axis est une société que j'ai créée avec des associés, que je dirige et qui fait effectivement l'intelligence économique, des enquêtes, des missions de recherche, de prospective et c'est mon activité commerciale dont je vis. Et pour se démarquer de la concurrence, il n'hésite pas à s'aventurer là où peu osent aller. Un ancien dirigeant d'une boîte concurrente nous a confié que leur réputation de barbouzes, qui a fait leur gloire, nous a incités à entretenir des relations de courtoisie pour éviter de les avoir contre nous.
Dans une interview accordée au portail de l'intelligence économique en 2022, Fayolle est d'ailleurs on ne peut plus clair. Il affirme être prêt, dans certaines situations, à aller jusqu'à la subversion, c'est-à-dire le renversement de régime. Je défends l'idée que la subversion, qui a mauvaise presse pour de bonnes raisons, est parfois légitime dans des situations exceptionnelles.
La subversion, Jean-Renaud Fayolle va tenter de la mettre en pratique en République du Congo, qu'on appelle aussi Congo-Brazzaville. Axis va participer à une tentative de coup d'État contre le président Sassou-Nguesso en faveur du général Jean-Marie Michel Mokoko, opposant historique au régime. Pour mener l'opération, les agents d'Axis se font passer pour des employés de Veolia au Gabon, pays frontalier.
Parmi eux, un nom retient l'attention, Stéphane Ravion, collaborateur de longue date d'Axis qui dirige aujourd'hui le bureau Moyen-Orient depuis Beyrouth. Ancien journaliste, il avait été aperçu pour la dernière fois à la télévision en 2015 lors d'une visite de députés français auprès de Bachar al-Assad en plein soulèvement populaire, une visite qui avait fait scandale. Malgré les polémiques franchement inutiles, on représente nous-mêmes, on ne représentait pas le gouvernement.
Trois autres parlementaires français étaient du voyage. Parmi eux, le député PS Gérard Bapt. À gauche, cette visite a été largement condamnée.
Des sanctions pourraient être prises à l'encontre du député du Parti socialiste. Cette initiative, je la condamne. En 2016, Ravion est donc au Gabon sous couverture Veolia.
Cette information nous a été confirmée par d'anciens dirigeants de Veolia, mais aussi par un ancien haut responsable gabonais qui l'avait rencontré à l'époque. Il ne sait pas qu'il est enregistré. Écoutez.
Ils sont venus dans le cadre de l'amélioration des réseaux et Veolia. Donc ils se sont présentés comme des agents de ? Oui, pour pouvoir améliorer les réseaux, les agents de tech technique.
Mais la tentative va échouer. L'information parvient aux oreilles du président gabonais Ali Bongo, qui craignant d'être mêlé à l'opération, prévient son homologue congolais. Selon nos informations, c'est Bernard Squarcini, ancien patron de la DGSI sous Sarkozy, reconverti depuis dans le privé, qui aurait mis la main sur des enregistrements téléphoniques entre Mokoko, Fayolle et Ravion évoquant ce coup d'État.
Contacté, Squarcini nous a confirmé avoir possédé ces enregistrements. Il faut dire qu'il a une vieille rancune contre Axis. Dans l'affaire LVMH Hermès, Squarcini travaillait pour le groupe de luxe LVMH et Axis pour Hermès.
Il tient sa vengeance. Ces écoutes auraient ensuite été transmises aux autorités gabonaises qui les ont transmis à Sassou Nguesso. Ce proche d'Ali Bongo nous le confirme.
Moi j'ai été j'ai eu à intervenir, à rencontrer le président Sassou Nguesso pour lui pour lui expliquer que selon les renseignements que nous avons reçus, il y avait des personnages qui qui sont entrés au Gabon et qui ont entretenu des actions subversives à l'encontre du Cameroun et contre le Congo. C'est tout ce que je sais. Mais ces gens-là c'était bien Stéphane Ravion et Jean-René Fayolle, on est ?
Oui. Le coup d'État est évité. La justice congolaise se saisit de l'affaire.
Un mandat d'arrêt international est transmis à la ministre française de l'époque, Nicole Belloubet, qui ne donnera pas suite. En mai 2018, un tribunal congolais condamne finalement le général Mokoko à 20 ans de prison et par contumace, Stéphane Ravion et Jean-Renaud Fayol de la même sentence. Contacté sur ce sujet, Fayol se contente d'évoquer des engagements internationaux au profit de militants pro-démocratie qu'il dit soutenir depuis 30 ans.
Quand on mène des actions en faveur de la démocratisation, on n'est pas très populaire chez les autocrates. Ouais. Sur certains chefs d'État qui n'apprécient pas vos actions.
Non, eux non. Hmm. En revanche, la société civile aime bien qu'on leur donne un coup de pouce.
Depuis cet épisode, un seul homme politique français a pris publiquement position en faveur du général Mokoko. Louis Aliot, maire Rassemblement national de Perpignan. Au lendemain de la condamnation, il interpellait Édouard Philippe à l'Assemblée nationale exigeant que la France intervienne.
Une position qu'il maintient encore aujourd'hui, jusqu'à recevoir une délégation du Mouvement pour agir congolais à Perpignan et à faire afficher dans la ville une banderole où il est écrit "Libérez Mokoko". Mais comment Axis a-t-il pu opérer sous couverture via Veolia, une entreprise dont l'État français est partiellement ? Selon un ancien dirigeant de Veolia qui supervisait notamment la branche Afrique, un homme est au cœur du dispositif.
Laurent Obadia, influent communiquant au sein de Veolia et ami proche de Jean-Renaud Fayol. Et pour finir notre Dircom du jour, Laurent Obadia, directeur de la communication et conseiller du président de Veolia, bonjour. Bonjour.
Alors, j'ai lu que vous étiez le directeur de la communication le plus apprécié des journalistes, c'est pas moi qui le dis, c'est l'étude biannuelle CAC 40 de V comme V. Ça fait partie intégrante de votre travail là de plaire aux ? Moi, je crois que c'est surtout la communication de Veolia qui qui a été appréciée euh des journalistes qui ont répondu à cette à cette étude.
Laurent Obadia est également très proche d'Ismaël Emelien, ancien conseiller d'Emmanuel Macron qui entretient toujours des bonnes relations avec le président. Aujourd'hui, le nom d'Obadia est redouté dans les milieux d'affaires et politiques. son réseau le rend particulièrement influent, notamment dans les cercles France-Afrique.
Longtemps conseiller à l'île Maurice, il était aussi très proche du pouvoir gabonais. On le retrouve dans l'entourage d'Ali Bongo lors de la conférence de l'ONU à Rio en 2012, comme en témoigne ce document que nous avons obtenu. C'est par lui que Fayolle a obtenu la couverture de Veolia.
Et la relation avec Veolia ne s'arrête pas là. Laurent Badia fait régulièrement appel à eux. Quand Veolia lance le rachat de Suez en 2020, c'est Axis qui est chargé de collecter des renseignements.
Les accusations arrivent vite. Les responsables de la sécurité de Suez et l'ancien président de l'entreprise Jean-Claude Chausade parlent de piratage informatique et de filature. Axis et Fayolle ont toujours nié.
Pourtant, d'anciens responsables de Veolia que nous avons contactés affirment qu'Axis a bien conduit ses opérations. Ces mêmes sources disent avoir été intimidées par d'anciens policiers, aujourd'hui employés chez Axis, lorsqu'elles se sont élevées contre la direction de Veolia. Rien de tangible ne permet de l'établir formellement, si ce n'est la parole des uns contre celle des autres, mais cela illustre jusqu'où ce monde peut parfois aller.
Malgré tout ça, les opérations ratées, les zones grises, Axis continue de prospérer. Et peut-être que cela tient à une relation particulière, celle de Jean-Renaud Fayolle avec Emmanuel Macron. Alors, où se situe politiquement Jean-Renaud ?
Son passé au Front National est connu. Mais dans sa réponse par mail, il affirme n'avoir milité dans aucun parti politique, pas plus au Front National qu'ailleurs. Au fil de notre enquête pourtant, un nom revenait sans cesse, Emmanuel Macron.
Plusieurs sources indiquent que les deux hommes sont proches, que Fayolle appellerait familièrement le président "patron". Ils se seraient rencontrés en 2016, quand Macron avait installé ses premiers bureaux de campagne à la Tour Montparnasse, là où se trouvaient également les bureaux d'Axis. Les preuves tangibles sont rares, mais nous en avons trouvé une.
En 2022, lors de la célébration de la réélection d'Emmanuel Macron, Jean-Renaud Fayolle est venu le féliciter en personne, comme en témoigne cette vidéo. Regardez bien, à droite de l'écran, c'est Jean-Renaud Fayolle. Cette porosité entre les cercles du pouvoir et les sociétés d'influence privée n'est pas propre à Axis.
En 2020, Avisa Partners, rebaptisé aujourd'hui Forward Global, débauche Sylvain Fort, ancien conseiller en communication de Macron. Il restera 2 ans associé avant de partir suite aux révélations sur les opérations de désinformation. Entre ces sociétés, c'est une véritable guerre d'influence qui se joue dans l'ombre.
Axis entretient aussi des liens avec d'autres figures de la Macronie, Laurent Obadia, Ismaël Emelien comme nous l'avons évoqué ou encore Rodolphe Saadé, patron de CMA CGM, propriétaire aussi de BFM TV et soutien de la première heure d'Emmanuel Macron qui serait l'un de leurs clients, selon nos informations. Alors reste une question en suspens. Mais pourquoi la presse n'a-t-elle jamais parlé ?
Jean-Renaud Fayolle a compris quelque chose d'essentiel, l'information a une valeur marchande. En fournissant régulièrement des renseignements à des journalistes, il s'en fait des obligés, une source qu'on ne peut pas citer et encore moins attaquer. Un journaliste qui tient à garder l'anonymat et qui l'a rencontré plusieurs fois nous raconte.
Il y a Fayolle, il joue vraiment oui le il joue la presse à fond quoi. Et tu passes à des jeux avec Fayolle, tu as pas poser un certain intérêt. Il est prêt à donner beaucoup de choses quoi non.
Jean-Renaud Fayolle va même plus loin. En 2020, il recrute directement Mélanie Delâtre, alors journaliste au Point. Avant de rejoindre Axis, elle avait co-signé plusieurs articles dans Mediapart et Vanity Fair, notamment avec Clément Fayolle, le frère de Jean-Renaud.
Les deux journalistes avaient même écrit un livre ensemble sur Jean-Luc Mélenchon et fait la tournée des plateaux télé. Et Mélenchon, il est là depuis tellement longtemps, on a tout le monde a l'impression de le connaître, il est très clivant alors tout le monde a déjà un peu son opinion sur lui, mais personne n'avait vraiment cherché à à essayer de comprendre comment ça fonctionne, comment comment il en arrivait là. On est sur sur un homme tout en contradiction.
On se dit que l'homme du en même temps au terme de notre enquête, c'est l'homme du en même temps, c'est lui. Clément Fayolle est toujours du responsable des enquêtes à la revue 21. Contacté, il assure n'avoir joué aucun rôle dans ce recrutement.
J'ai collaboré avec des dizaines de journalistes dans toutes les rédactions en France et à l'étranger. Leurs parcours leur appartiennent. Je n'étais pas informé de son embauche et n'ai joué aucun rôle.
Et il insiste sur le fait d'avoir aucun lien professionnel avec Axis. Je n'ai aucun lien professionnel avec mon frère, n'ai jamais évidemment été rémunéré par lui ou par quiconque autre que par des rédactions, éditeurs ou écoles de journalisme. Politique, médias, grandes entreprises, le terrain de jeu d'Axis est décidément vaste.
Axis n'est pas une anomalie. C'est le symptôme d'un système bien rodé dans lequel des sociétés privées, opérant en dehors de tout cadre légal, avec la bienveillance tacite et parfois la complicité active du monde politique et des milieux d'affaires. Des dirigeants qu'on tente de renverser, des entreprises qu'on espionne, des journalistes qu'on rend dépendants.
Tout cela se déroule dans l'ombre, loin des tribunaux et des caméras. Jean-Renaud Fayolle affirme n'opérer que dans le strict respect de la loi. Peut-être.
Mais quand des intérêts privés disposent de tels moyens d'influence sur l'information, sur les institutions, sur les hommes, c'est le fondement même de notre démocratie qui mérite d'être interrogé. !
Emmanuel Macron