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interviewLe Monde (sur YouTube)· 28 juin 2026 12 min

Comment Donald Trump a été mis en échec par l'Iran

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

28 février 2026. Donald Trump diffuse une allocution très attendue sur son réseau social. Quelques minutes plus tôt, les États-Unis et Israël ont lancé une série de frappes massives contre la République islamique d'Iran.

Dans ce discours de 8 minutes, un passage est essentiel pour comprendre les motivations du président états-unien. Ici. Donald Trump invoque deux menaces pour justifier sa guerre : le régime iranien lui-même et la possibilité qu'il acquière l'arme nucléaire.

Deux obsessions qui structurent sa politique vis-à-vis de l'Iran depuis plus de 10 ans. Mais le 28 février 2026, Donald Trump a franchi une étape décisive. Une opération militaire, d'une ampleur inédite, censée lui permettre d'atteindre ses deux objectifs.

Pourtant, après 4 mois de guerre, au moment de signer un accord avec l'Iran, ses objectifs sont loin d'avoir été atteints. Alors, comment Trump a-t-il été mis en échec ? Dans cette vidéo, on va s'intéresser aux 4 éléments qui permettent de comprendre pourquoi l'attaque en Iran n'a pas eu les effets recherchés, comment le régime iranien a résisté et pourquoi cet échec pourrait entacher durablement la crédibilité du président des États-Unis à l'international comme dans son propre pays.

Avant le 28 février 2026, rien n'indique que Donald Trump envisage de frapper l'Iran. Dans les documents officiels énonçant les priorités militaires des États-Unis, publiés quelques mois plus tôt, l'Iran est mentionné de façon subsidiaire, après la Chine ou la Russie. Nulle part, l'Iran apparaît comme une priorité.

Pourquoi ? Parce qu'en juin 2025, au cours d'une brève guerre initiée par Israël, mais que les États-Unis ont rejointe, les bombardements ont, selon Washington, anéanti le programme nucléaire iranien qui était le plus gros sujet de contentieux entre Téhéran et Washington. Mais début 2026, deux événements vont changer la donne.

Une multitude d'explosions dans Caracas et ses environs. Le 3 janvier d'abord. Les forces spéciales états-uniennes pénètrent dans le centre de Caracas et enlèvent le président vénézuélien Nicolas Maduro et sa femme.

Pour les États-Unis, l'opération est un succès. Il semble que cette expérience vénézuélienne va jouer sur la psychologie de Donald Trump et sur sa perception de ce que l'outil militaire peut produire comme résultat. À 12 000 km de là, au même moment, le régime iranien semble vaciller.

Des manifestations d'une ampleur inédite secouent le pays. Fin février, dans ce contexte, Trump semble soudain convaincu qu'un changement de régime est à portée de main. Mais 4 éléments vont enrayer ses plans.

Le premier, c'est le choix, dès les premières heures, d'une campagne militaire par les airs et uniquement par les airs. En près de 40 jours, 24 000 frappes ont lieu sans qu'aucun soldat soit déployé au sol. Il y a toujours aux États-Unis le souvenir des guerres sans fin.

Guerres sans fin, en Irak et en Afghanistan, qui se sont accompagnées d'un nombre élevé de victimes. Donc la priorité, c'est si possible d'éviter les troupes au sol pour éviter de perdre trop de soldats. Cette stratégie n'est pas nouvelle.

Depuis les années 1920, des penseurs militaires défendent l'idée qu'une attaque aérienne massive au cœur d'un État suffirait à provoquer l'effondrement du régime. Dans les premières heures du 28 février, tout semble leur donner raison. Les plus hauts dirigeants iraniens, dont le guide suprême Ali Khamenei, sont éliminés et des centres de commandement sont détruits.

Sur le plan militaire, le succès paraît total. Mais le choix d'une opération exclusivement aérienne a des limites. Si l'adversaire résiste aux frappes, les moyens d'action sont vite restreints.

Malgré la mort des principaux dirigeants iraniens, c'est précisément ce qui va se passer. On voit pratiquement poste pour poste des remplaçants prendre les affaires en main et camper sur des lignes aussi radicales que leurs prédécesseurs, voire plus radicales encore. Alors, comment le régime iranien a-t-il pu survivre face à une telle force militaire ?

Parce que depuis 20 ans, Téhéran se prépare à ce scénario. La prise de Kaboul s'est faite pratiquement sans combat. Bagdad aux mains des Américains après 3 semaines de guerre.

Début des années 2000. À l'est, les États-Unis renversent le régime des talibans en quelques semaines. À l'ouest, le régime de Saddam Hussein s'effondre en 20 jours.

L'Iran, pris en étau entre ces deux guerres, observe et imagine une stratégie pour survivre en cas d'attaque similaire, centralisée sur son commandement. Au total, 31 cellules de commandement sont créées, une dans chaque province de l'Iran. Chacune d'entre elles dispose d'une véritable armée avec son arsenal et son propre système de commandement.

Et dans les jours qui suivent le 28 février, alors même que les principaux dirigeants iraniens ont été tués, c'est cette organisation en mosaïque qui permet à l'Iran de contre-attaquer. Et ce qui est encore plus intéressant, c'est la stratégie que ces unités de commandement vont adopter pour riposter. C'est le troisième élément qui a permis de mettre en échec les États-Unis et il s'est révélé particulièrement efficace.

La guerre qui commence le 28 février est une guerre immédiatement asymétrique. On a, d'un côté, des moyens hyper puissants et de l'autre côté, un outil militaire qui a été dégradé par des frappes israéliennes pendant toute l'année 2024, également en 2025, et qui ne peut pas donc rivaliser avec les mêmes moyens. Dans sa stratégie de riposte, l'Iran ne cherche pas à empêcher les frappes.

Il n'en a pas les moyens. À la place, il trouve une autre façon de rivaliser : bombarder les pays alliés des États-Unis. Dès les premières heures du conflit, le régime iranien frappe des bases militaires états-uniennes qui se trouvent dans les pays du Golfe, mais aussi des infrastructures énergétiques et des centres urbains.

C'est une stratégie que le chercheur Daniel Sobelman appelle la coercition triangulaire. En frappant les pays du Golfe, alliés des États-Unis, l'Iran les inclut de force dans le conflit. L'objectif : qu'ils fassent pression pour faire cesser la guerre.

Et cette stratégie atteint son apogée le 18 mars. Ce jour-là, l'armée israélienne bombarde le champ gazier de South Pars en Iran. Le régime réplique alors en bombardant Ras Laffan, au Qatar, le plus grand gisement de gaz de la planète, ainsi que des raffineries au Koweït et en Arabie Saoudite.

Pour ces alliés des États-Unis, c'en est trop. Donald Trump doit alors désamorcer. "Les États-Unis n'étaient pas au courant de cette attaque en particulier." "Israël ne mènera plus aucune autre attaque." Même si les frappes mutuelles se poursuivent, l'escalade semble atteindre un plafond.

Ce bombardement israélien du 18 mars et la riposte iranienne constituent une sorte de tournant dans la guerre. En fait, on observe une inversion du rapport de force avec un régime iranien qui a tenu, qui a encaissé la première salve de bombardements américains et qui, en se contentant de résister, prend la main et prend l'avantage. Grâce à sa défense en mosaïque, le régime tient bon.

Et ses frappes sur les pays du Golfe lui permettent d'équilibrer le rapport de force face aux États-Unis. Mais pour amener Donald Trump à la table des négociations, l'Iran va dégainer une nouvelle arme : le détroit d'Ormuz. Dès les premiers jours du conflit, l'Iran bloque et attaque des navires qui s'y trouvent.

Ici, c'est entre 20 et 25 % du commerce pétrolier maritime mondial qui transite. Résultat, les prix de l'énergie grimpent et le commerce mondial est fortement affecté. En jouant sur la fermeture d'Ormuz, les Iraniens se dotent d'une nouvelle arme, une arme de dissuasion vis-à-vis cette fois-ci des opinions publiques mondiales.

Et notamment l'opinion publique américaine, parce qu'ils savent que l'opinion publique ne peut que forcer Donald Trump à trouver une issue, le plus rapidement possible, à la guerre qu'il a déclenchée et qui se transforme en bourbier. Donald Trump est mis en échec. Le régime résiste.

La fermeture d'Ormuz fait monter la pression économique. Et le choix d'une opération militaire sans troupes au sol limite sa marge de manœuvre. Le 18 juin 2026, près de 4 mois après le début de la guerre, il se résout à signer un protocole d'accord avec l'Iran.

Pourtant, la République islamique est toujours en place. Et si, dans ce texte en 14 points, elle s'engage à ne pas développer d'armes nucléaires, rien ne garantit, comme par le passé, qu'elle ne continuera pas à le faire en secret. C'est en fait pour Donald Trump se contenter d'un succès qui serait la réouverture du détroit d'Ormuz.

Mais évidemment, tout le monde doit lui faire valoir que ce détroit d'Ormuz, était ouvert avant la guerre. Donc, comment revendiquer un succès ? Cette guerre choisie par Donald Trump le laisse dans une position inconfortable.

Le régime iranien, certes affaibli, a trouvé un moyen de lui résister. Et à quelques mois des élections de mi-mandat, une question demeure : comment, pour Trump, justifier cette guerre coûteuse qui a déjà fait, fin juin 2026, plus de 3 000 morts en Iran ?