Judaïsme, politique, Europe : Daniel Cohn-Bendit raconte ses mémoires
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
On découvre que vos parents exilés allemands font partie de la même bande de philosophes passés à la postérité, W.Benjamin et H.Arendt.
Dans une lettre écrite en 1940, à votre père, H.Arendt écrit à propos de la persécution des minorités en Europe... ...
Votre dernier slogan, c'est: "L'Europe fédérale ou la barbarie." Vous avez été élu pendant 20 ans au Parlement européen. Vous avez élevé la voix contre les prémices de ce qui nous menace aujourd'hui.
Il a incarné au coeur de l'Europe la 1re dérive populiste autoritaire ou illibérale, le Hongrois V.Orban. - D.Cohn-Bendit: L'UE n'est pas un paillasson sur lequel on s'essuie les pieds, mais c'est une maison commune que nous construisons ensemble, monsieur V.Orban.
Nous vous disons que vous allez dans la direction des messieurs Chavez, Castro et de tous les gouvernements totalitaires et autoritaires de ce bas monde que nous combattons ensemble avec vous! Et vous n'avez pas la force de le combattre avec monsieur V.Orban! - P.Cohen: Vous vous adressez aux conservateurs du PPE, dont Orban faisait partie.
Il est encore en place. Il a fait des émules. On voit quand même qu'il a changé.
Il s'est épaissi. Vous, nettement moins. - D.Cohn-Bendit: Sympa. - A.-E.Lemoine: Il y a aussi un regard critique sur le personnage que D.Cohn-Bendit fut en mai 68. - P.Cohen: Critique et fier à la fois.
Fier de cette photo iconique. On vous en a tellement parlé...
Mais vous en parlez dans le livre...
Une photo iconique de l'histoire du XXe siècle de G.Caron qui correspond à ce que vous êtes à l'époque, insolent, narquois, souriant, libre face à l'autorité représentée par le CRS. Nous sommes le 6 mai 68.
Vous êtes convoqué en conseil de discipline au rectorat de Paris. Voici la version filmée de cette photo. Ecoutez bien la dernière phrase que vous prononcez. - D.Cohn-Bendit: Que perfide déclare que c'est une attaque du pouvoir, de l'Etat contre les étudiants.
Pourquoi a-t-il paru d'une mission universitaire qui soi-disant bénéficie des franchises universitaires? Dans ce cas, la police n'a qu'à se tailler. Ou alors, c'est un procès politique contre des étudiants et on le fait dans un palais de justice.
Vous pouvez me regarder. Vous avez ma photo... - Quel est votre sentiment? - D.Cohn-Bendit: Je crois qu'il y aura une manifestation. - P.Cohen: Vous dites: "Vous avez ma photo." Sans savoir qu'évidemment, la photo qui sera prise à ce moment-là, elle sera mondialement célèbre. - D.Cohn-Bendit: Caron m'a passé toutes ses photos.
Il a fait une planche contact. On avait une photo avec un mégaphone. Cette photo serait passée inaperçue.
C'est ce sourire...
C'est ce qui est extraordinaire dans cette photo. Ca a changé beaucoup de choses dans ma vie. - P.Cohen: Le sujet qu'on vient de voir est extrait d'un reportage du magazine "Zoom", l'un des seuls diffusés à l'ORTF en mai 68.
Ca fait l'objet d'un "Rembob'Ina" actuellement en diffusion sur LCP. Ce regard critique, c'est parce que vous reconnaissez avoir pris la grosse tête à 23 ans. Vous avez incarné une autorité.
Ca vous fait toujours horreur. Là-dessus, ça n'a pas changé. Vous avez toujours le refus de l'autoritarisme et le goût de la liberté. - A.-E.Lemoine: Vous dites que vous n'êtes rien et tout à la fois et que ça vous plaît. - D.Cohn-Bendit: J'ai 23 ans...
Janvier 68, personne ne me connaît. 3 mois après, je suis l'icône, par une photo, de quelque chose qui me dépasse. - A.-E.Lemoine: Vous avez été une star de téléréalité avant l'heure. - D.Cohn-Bendit: Oui...
Et j'étais une projection. C'est difficile...
Enfin, je ne veux pas me plaindre. C'était très agréable. Les femmes me regardaient autrement.
Tout le monde me regardait...
Donc ce n'est pas ça. Mais en même temps, il y en a qui voulaient voir en moi un grand leader révolutionnaire et je n'étais pas ça. - A.-E.Lemoine: Et vous l'êtes devenu? - D.Cohn-Bendit: Non.
Je ne suis pas un leader révolutionnaire. Je le dis dans le livre, je suis quelqu'un qui cherche à avoir de l'influence, mais pas le grand Lider Maximo. Je suis à l'opposé, par exemple, d'un Mélenchon.
Lui, il rêve d'être le grand Lider Maximo. Moi, ça me fait horreur. - A.-E.Lemoine: Parce que vous avez horreur de l'autorité et vous voulez garder votre liberté de parole et d'action.
C'est aussi une des raisons pour lesquelles vous détestez toutes les revendications nationales ou identitaires, le fait d'être tout et rien et que ça vous plaise? - D.Cohn-Bendit: Oui.
Ca n'a aucun sens, cette histoire de se définir simplement par une identité. C'est pour ça que je dis que j'ai une identité nomade. On a plusieurs identités.
Il faut comprendre la multitude de nos identités. La réduction dans tous les débats aujourd'hui identitaires à une identité est complètement... - A.-E.Lemoine: Une essentialisation... - D.Cohn-Bendit: C'est ridicule.
On passe à côté de sa vie, si on fait ça. - A.-E.Lemoine: Dans ce livre, vous consacrez plusieurs chapitres à votre judéité.
Vous en parliez très peu avant, mais tout a changé au lendemain des attaques du 7-Octobre avec cette phrase que vous ruminez: "Nous, les juifs, nous sommes seuls." C'est-à-dire? - D.Cohn-Bendit: Ce n'est pas tout à fait ça.
J'avais déjà fait un film à la télévision qui s'appelait "Nous sommes tous juifs allemands". Mais c'est vrai que je me suis posé cette question ces dernières années. Quand je dis que nous sommes seuls...
Après le 7-Octobre, il y a eu très peu de réactions. Les juifs étaient angoissés. Je n'ai jamais été sioniste.
Je n'ai jamais été antisioniste. Je comprends les juifs qui disaient qu'ils voulaient un territoire, qu'ils se défendent. C'est ce que n'a pas fait le gouvernement de B.Nétanyahou.
Il n'a pas protégé les juifs en Israël, avec l'attaque du Hamas. Dans cette situation, il y a eu un silence incroyable autour de nous. Il n'y a que les juifs qui se cherchaient.
Après, ça continue dans cette solitude. Nous, les juifs de gauche, on peut les appeler comme on veut...
Vu la soif de revanche à cause de la peur du gouvernement israélien et du parti de la société israélienne, ça a été l'horreur de Gaza. Là encore, on s'est sentis seuls. Peut-on dénoncer en même temps...
On doit dénoncer le Hamas et dénoncer la réponse israélienne, qui est vraiment inacceptable. - A.-E.Lemoine: Du coup, vous tournez en rond. - D.Cohn-Bendit: J'ai dit ça, oui. - A.-E.Lemoine: Le président du RN, J.Bardella, est actuellement en visite en Israël.
Il va participer demain à une conférence sur la lutte contre l'antisémitisme, invité par un ministre d'extrême droite du gouvernement de B.Nétanyahou. - J.Bardella: Je suis venu ici d'abord parce que je crois que c'est vital pour nous de ne jamais oublier ce qui s'est passé le 7 octobre 2023 ici, en Israël, et ce dont a été capable l'islamisme et le mouvement terroriste du Hamas.
L'antisémitisme est une cause qui dépasse les frontières françaises. Je m'inquiète de voir cette recrudescence d'un antisémitisme d'atmosphère en France et en Europe depuis une dizaine d'années, mais aussi depuis le 7-Octobre. - A.-E.Lemoine: M.Le Pen n'a jamais pu se rendre en Israël.
Son entrée lui avait été refusée en 2006. Cette visite médiatisée est une victoire symbolique pour un parti qui veut faire oublier d'où il vient? - D.Cohn-Bendit: Le parti du gouvernement israélien fête chaque année l'assassinat de Rabin.
Chaque année, ils sont fiers que Rabin ait été assassiné par l'un des leurs. Ce sont donc des fascistes qui reçoivent des fascistes. Ce qui est incroyable pour moi, je suis parfois un peu simple d'esprit...
Je ne croyais pas que des juifs puissent être des fascistes. Aujourd'hui, on découvre en Israël des forces politiques qui sont au gouvernement qui sont des fascistes. Que des fascistes reçoivent des fascistes...
Ce qui les lie, c'est une instrumentalisation...
L'islamisme, ça existe. L'islamo-fascisme, ça existe. Ils accélèrent donc dans leur pensée pour instrumentaliser contre leur haine des musulmans et des Palestiniens.
Le parti au pouvoir en Israël, ce sont des racistes! Si vous allez aujourd'hui en Cisjordanie, si vous voyez ce qui se passe, vous êtes horrifié. Donc que monsieur Bardella se sente bien avec des fascistes, ça ne m'étonne pas.
Et que des fascistes se sentent bien avec monsieur Bardella, c'est logique. - E.Tran Nguyen: Le racisme, l'extrême droite, les populismes...
Vous avez toujours combattu l'extrême droite au Parlement européen. Mais il faut dire qu'ils n'ont pas été les seuls à essuyer vos coups de gueule. - D.Cohn-Bendit: Il faut que ce Parlement dise que monsieur Le Pen est une honte pour ce Parlement d'avoir dit ces paroles!
La Politique agricole commune doit être au service de tous les agriculteurs européens et non pas d'une minorité de l'agroalimentaire! C'est ça, ce qu'il faut dire! La réalité dans le monde, c'est que l'Europe n'est pas à la hauteur de la crise économique!
Vous êtes tous contre ce budget pluriannuel. Vous trouvez qu'il est mauvais, mais vous allez tous le voter. Vous êtes ridicules et vous vous ridiculisez.
Vous ridiculisez l'Europe et c'est ça, votre mandat de député européen? - E.Tran Nguyen: Vous dites ceci dans votre livre.
C'est sain, mais on voit que le populisme et les nationalismes montent en Europe. Est-ce que c'est un échec de l'UE? - D.Cohn-Bendit: C'est un échec dans différents pays.
C'est un échec dans nos démocraties. Il y a une angoisse généralisée. La complexité du monde a fait que le refuge sur soi, donc sur son pays et sa nation, sur le nationalisme, devient une possible solution.
Ca s'est accéléré avec le corona. Après la solitude de beaucoup de corona, la peur, l'angoisse, il y a la réaction des "laissez-nous vivre comme on veut". Les populistes ont dit: "Vous voyez?
Ils veulent vous imposer quelque chose." Ils sont rentrés là-dedans et c'est ce qui fait leur succès aujourd'hui. C'est un combat difficile.
Si on perd ce combat, on aura des pays qui auront perdu leur souveraineté. L'histoire est simple, aujourd'hui. Quand vous voyez Poutine, Trump, Xi Jinping, Erdogan et tout ça, ou on défend une souveraineté...
Mais la souveraineté nationale, c'est du bidon. Ca n'existe plus. Donc soit on arrive à inventer cette souveraineté européenne dont on parle...
J'en parle depuis 10 ans. Maintenant, ça devient une tarte à la crème. L'Europe de la défense, tout d'un coup, c'est une évidence.
Voilà le combat. Si on suit les populistes ou les nationalistes, nous allons nous effondrer. Nous serons à la merci de Poutine et de Trump. - P.Cohen: Qu'est-ce qui vous fait dire que Trump et Musk sont les fiers héritiers du marxisme et du léninisme? - D.Cohn-Bendit: J'appelle ça le trumpisme-muskisme.
Ils ont une idée. Cette idée devient une idéologie, qu'ils imposent à la réalité. Les marxistes-léninistes disaient que le pouvoir était au bout du fusil.
Trump et Musk disent que le pouvoir est au bout de l'argent. C'est la différence. Mais la même chose, c'est: "On a la force capable de vous détruire." Eux, c'est l'argent. "Vous voulez le Groenland?
On va l'acheter. Le Canada? On va l'acheter.
La Côte d'Azur, on va l'acheter si nécessaire." - P.Cohen: Comment on résiste à ça?
Comment on résiste spécifiquement sur le conflit ukrainien au moment où Zelensky arrive ce soir à Paris? Il est reçu ce soir à l'Elysée par E.Macron pour préparer un sommet de sécurité demain.
Zelensky va s'expliquer ce soir sur France 2 dans une interview avec C.Roux à 21h. Quelle issue vous voyez pour le conflit ukrainien dans le basculement qu'on vit aujourd'hui? - D.Cohn-Bendit: On voit Trump qui fait des deals...
Il peut imposer des choses, mais il a devant lui un Poutine qui ne peut rien lui imposer. Même ce qu'ils viennent de décider sur la mer Noire...
Poutine dit que c'est à condition qu'on lève des sanctions, comme l'intégration dans le Swift. - P.Cohen: Oui, c'est incroyable.
C'est les sanctions bancaires. - D.Cohn-Bendit: Ca ne peut se faire qu'avec l'Europe.
Trump peut faire des pieds et des mains, si l'Europe décide de ne pas réintégrer Poutine...
Donc de toute façon, l'Europe sera demain dans les négociations. Zelensky a raison. Il faut qu'il maintienne ce lien avec l'Europe.
On est prêts à assurer la sécurité de ce qu'est l'Ukraine et à intégrer l'Ukraine à l'UE. C'est pour cela qu'il n'y aura pas de paix possible, d'accord quel qu'il soit signé par l'Ukraine s'il n'y a pas l'Europe dedans. Comme personne ne veut garantir la sécurité de l'Europe à part aujourd'hui...
C'est ça qui est extraordinaire. Dans l'Europe, d'un coup, on a réintégré la Grande-Bretagne. C'est formidable! - P.Cohen: Elle est même leader. - D.Cohn-Bendit: Donc on voit bien qu'aujourd'hui...
Si j'étais cynique, je dirais merci à Trump et à Poutine. Ils ont réveillé les Européens. Ils ont dit aux Européens: "Vous voulez sauver votre liberté?
Votre idée de démocratie? Vous ne pouvez le faire qu'ensemble. Sinon, vous allez être écrasés." Qu'aujourd'hui, se mettre avec Zelensky, c'est l'obligation...
Je crois qu'on a, aujourd'hui, une prise de conscience d'imposer, dans les jours qui viennent, les mois qui viennent, les semaines qui viennent, la présence de l'Europe aux côtés de Zelensky. Sinon, il n'y aura pas de signature de cessez-le-feu. - A.-E.Lemoine: Dans le livre, vous abordez également l'accusation de pédophilie qui vous poursuit encore.
Vous racontez de manière provocatrice les 2 ans que vous avez passés à travailler dans un jardin d'enfants. Vous écrivez: "Je trouvais ça drôle dans ces années-là de choquer le bourgeois." Vous regrettez aujourd'hui d'avoir écrit ce livre? - D.Cohn-Bendit: Oui.
C'est bête. C'est formidable...
Ce livre a 270 pages. On parle de 3 lignes. Je regrette peut-être d'avoir écrit ces 3 lignes.
Je ne regrette pas d'avoir écrit ce livre. Je ne décris pas des faits réels. J'invente.
On peut me reprocher et on doit me le reprocher. D'ailleurs, je le dis...
Ce n'est pas scandaleux qu'on scandalise ceci. Ce qui est scandaleux, c'est qu'on n'écoute pas. On n'écoute pas les enfants, les parents qui, 20 ans après, disent qu'il n'y a rien eu.
On doit donc me reprocher cette provocation, cette volonté de provoquer...
Ca peut être maladif. C'est déglingué. Je ne sais pas si je suis bipolaire ou pas, mais ce n'est pas ça.
Ca, on peut me le reprocher. C'est marrant parce que quelqu'un...
Un journaliste de "Paris Match" m'a interviewé. Il m'a dit que j'en parlais comme si j'essayais de justifier...
J'ai dit: "Si je n'en avais pas parlé, vous seriez arrivé en disant que j'avais honte." - A.-E.Lemoine: Je vous ai juste demandé si vous aviez regretté. - D.Cohn-Bendit: C'est évident.
Il manque une phrase. Il n'y a rien eu. Je décris un peu le jeu des enfants.
C'est idiot. Il faut accepter que ce soit une tache. - A.-E.Lemoine: "Souvenirs d'un apatride",
Daniel Cohn-Bendit