Arundhati Roy : "Macron travaille avec Modi, même s'il sait que c'est pratiquement un criminel"
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Chapitres
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Questions et réponses
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Ce livre raconte votre parcours, votre enfance dans le Kerala, votre succès littéraire, vos combats contre le gouvernement indien, mais c'est aussi le récit d'une relation avec votre mère. Pourquoi est-ce qu'elle était à la fois votre refuge et votre orage ?
- 1:43OuverteRéponse directe
Ce qu'elle vous allégait, c'est notamment un papillon poilu qui arrive parfois dans votre esprit. Qu'est-ce qu'il représente, ce papillon ?
- 4:49OuverteRéponse directe
Vous avez des phrases très fortes sur ces petits flotteurs dans vos veines, sur ces hameçons encore accrochés au tissu, tandis que votre cœur, votre sang circule vers et hors de votre cœur. C'est ce qui vous a permis aussi la prise de distance, l'écriture. Vous parlez de votre mère. L'expression est très marquante dans le livre. C'est un sujet d'études le plus passionnant. Il est inépuisable pour vous ?
- 6:30OuverteRéponse directe
Alors ça n'excuse pas votre mère, mais ce qu'elle faisait à l'époque, c'était impensable en tant que femme divorcée. C'était une marginale, elle était vue comme une marginale. Dans un pays, à une époque où les femmes n'avaient pas de statut, à part celui de mère et d'épouse, vous racontez-vous comment aller travailler à vélo, pour vous, était très différent que d'aller travailler pour les hommes. Cela impliquait d'être poursuivie, sifflée, dévisagée.
- 8:05OuverteRéponse directe
Est-ce qu'il vous arrive de perdre espoir ou même d'avoir peur à Runda Tiroi ? Vous racontez une scène inouïe des membres de la milice du parti au pouvoir de Narendra Modi qui hurle autour de vous « Runda Tiroi est une traîtresse, c'est une amie du Pakistan ». Vous n'avez cessé depuis des années de dénoncer, de vous engager contre le nationalisme hindou et l'islamophobie dont vous parlez dans votre livre.
- 9:57OuverteRéponse directe
Quel regard vous portez sur ce genre de déplacement, sur ces pays occidentaux qui essayent de se rapprocher de ce gouvernement que vous dénoncez ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 10:16InvitéFait
« Emmanuel Macron est déjà allé souvent en Inde et il a souvent été voir Modi et il essaie de travailler avec lui, même s'il connaît la vérité sur lui. »
- 10:21InvitéFait
« Il sait que cette personne est pratiquement un criminel. »
- 10:36InvitéFait
« C'est un gouvernement fasciste qui est dirigé par une organisation fasciste. »
- 10:56InvitéFait
« le met presque dans une forme d'esclavage qui pour moi est presque pire que l'époque coloniale. »
- 11:38InvitéChiffre
« Ils possèdent les aéroports, les ports, les mines. C'est l'homme le plus riche d'Inde. »
Temps de parole
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Notre première invitée ce matin fait partie des 20 auteurs anglo-saxons les plus significatifs du XXe siècle, selon le New Yorker, architecte, autrice, militante. Elle a reçu le prestigieux prix Booker en 1997 pour son roman Le Dieu des petits riens. Elle vient de publier aujourd'hui un nouveau livre, un récit très personnel, lumineux, grave. Ça s'appelle Mon refuge et mon orage et c'est chez Gallimard. Bonjour Arwanda Tiroi.
Bonjour.
Thank you. Bonjour. Merci. Ce livre raconte votre parcours, votre enfance dans le Kerala, dans le sud de l'Inde, votre succès littéraire, vos combats contre le gouvernement indien, mais c'est aussi le récit d'une relation avec votre mère. Vous l'avez quittée, c'est ce que vous racontez, pour pouvoir continuer à l'aimer. Pourquoi est-ce qu'elle était à la fois votre refuge et votre orage ?
C'était quelqu'un que je devais quitter, comme je l'explique dans le livre, pour pouvoir continuer à l'aimer. Mais je suis partie quand j'avais presque 18 ans, et au bout de 7 ans, je suis rentrée, femme adulte, et là, j'ai pu la voir comme quelqu'un qui n'était pas seulement une mère, mais aussi une femme magnifique, avec des côtés très sombres, en particulier vis-à-vis de ses propres enfants. Mais je voulais écrire ce livre pour parler aussi de ses combats publics en tant que femme, des combats pour moi également, alors que sa relation de mère avec moi, sa fille, était beaucoup plus complexe.
Je voulais vraiment partager un portrait de cette femme magnifique avec les lecteurs, et je pense qu'elle a sa place dans l'histoire et la littérature.
Alors, il faut raconter cette mère, Marie Roy, vous l'appelez Madame Roy, c'est une femme libre, qui est extravagante, qui est divorcée. Elle dénote complètement avec l'Inde de l'époque, des années 70, elle monte sa propre école, où elle enseigne aux filles à égalité avec les garçons. Et en même temps, c'est une mère violente, elle peut vous dire des choses comme « tu n'es qu'une pierre de meule à mon cou », comme si vous alliez la faire couler. Ce qu'elle vous allégait, c'est notamment un papillon poilu qui arrive parfois dans votre esprit. « Qu'est-ce qu'il représente, ce papillon ? »
Et bien, ça a toujours été ce papillon, un symbole de peur. Quand j'étais enfant, ma mère était très imprévisible et on vivait dans une société extrêmement conservatrice qui ne nous acceptait pas totalement, mon frère et moi, parce qu'elle s'était mariée en dehors de la communauté, on ne savait pas qui était notre père. Donc, ce n'est pas uniquement ma mère, en fait. Il fallait en permanence que j'essaye d'anticiper ce qui allait m'arriver dans ce village, dans cette ville. Et cette peur, cette anticipation, c'est ce petit papillon poilu et froid qui se posait sur mon cœur de temps à autre. Il le fait toujours, mais maintenant, nous sommes amis. Vous êtes amis.
Dans ce roman, il est question de cette relation avec votre mère. Il y a cette figure paradoxale où vous racontez la fusion physique. Ma réponse était toujours la même. Je vais respirer pour toi, maman. C'est ce que j'essayais de faire. Respirer pour elle. Je suis devenu ses poumons, son corps. Je me suis attachée à elle d'une façon dont elle n'avait pas conscience. Vous lui avez insufflé la vie au-delà du deuil. C'est ce que permet l'écriture à Runda Thiroi. Oui, elle était très gravement asthmatique, ma mère. Et donc, voir votre seul parent, même cruel, même imprévisible, l'avoir, avoir du mal à respirer, elle me disait ça tout le temps. Je vais mourir et toi, tu feras quoi ?
Alors, je lui disais, je respirerais pour toi. Je me voyais comme une sorte de paire de poumons supplémentaires à son service. Et donc, j'étais attachée à elle d'une manière très particulière. Moi, quand j'étais petite, je me disais, si elle meurt, je devrais mourir aussi. Quand je suis devenue adolescente, puis que je suis partie à Delhi pour étudier l'architecture, mes poumons ont réintégré mon corps. Et j'ai compris que je pouvais survivre sans elle. Et elle aussi l'a compris. Elle a compris que cette dépendance était terminée. Et c'est devenu une relation très stressante pour elle. C'est presque comme si je m'étais réapproprié mon corps.
Et vous avez des phrases très fortes sur ces petits flotteurs dans vos veines, sur ces hameçons encore accrochés au tissu, tandis que votre cœur, votre sang circule vers et hors de votre cœur. C'est ce qui vous a permis aussi la prise de distance, l'écriture. Vous parlez de votre mère. L'expression est très marquante dans le livre. C'est un sujet d'études le plus passionnant. Il est inépuisable pour vous ? Toute ma vie, en dehors de cette peur et de tout ce qu'on vient d'évoquer, ma mère m'a aussi fait beaucoup de cadeaux. Et l'un de ces cadeaux, c'était le cadeau de la littérature. On a grandi dans un petit village où il n'y avait pas de commerce, pas de cinéma, pas de théâtre.
Mais tous les quelques mois, une cargaison de livres arrive. Et je lisais Shakespeare, je lisais Kipling, et tout ça avec elle. Pour survivre à mon enfance, j'ai dû quelque part m'en éliminer par l'écriture, m'en sortir par l'écriture. Une partie de moi vivait cette vie, et l'autre partie l'observait comme si j'étais au plafond et que je me regardais faire à mes pieds. Et c'est en écrivant que je me suis sauvée. L'écriture m'a sauvée de tout. Ça m'a permis d'être à la fois une personne qui existe, qui vit dans le monde, mais en même temps, les écrivains, on le sait, sont aussi des gens complètement déracinés.
Et dans le livre, vous me verrez détruire un tas de choses fabuleuses parce que j'avais besoin justement d'espace, de vide pour écrire. Donc j'ai passé mon temps à détruire mes refuges pour devenir l'écrivaine que je suis.
Alors ça n'excuse pas votre mère, mais ce qu'elle faisait à l'époque, c'était impensable en tant que femme divorcée. C'était une marginale, elle était vue comme une marginale. Dans un pays, à une époque où les femmes n'avaient pas de statut, à part celui de mère et d'épouse, vous racontez-vous comment aller travailler à vélo, pour vous, était très différent que d'aller travailler pour les hommes. Cela impliquait d'être poursuivie, sifflée, dévisagée. Ma seule option était de subir les attouchements deux fois par jour dans un bus bondé. Est-ce qu'on pourrait encore dire ça aujourd'hui ?
Ce qui est assez remarquable, c'est que ma mère n'était pas une outsider. Elle était membre de sa communauté, mais elle était traitée comme telle à cause de son divorce. Alors que mon frère et moi, nous n'avons jamais vécu cette sensation d'appartenance à la communauté. Mais les gens comme nous n'avaient pas l'occasion de vivre la vie que nous menions au village, de comprendre le système de caste, de classe. Et quand je suis arrivée à Delhi, j'arrivais du sud vers le nord. Donc encore une fois, je venais d'ailleurs, et en même temps, je vivais dans la rue, dans des rues où d'autres personnes n'avaient pas accès. Et ça a été ça mon histoire d'écrivaine.
J'étais toujours complètement à l'extérieur et complètement à l'intérieur en même temps. Et c'est une place très privilégiée pour un écrivain. Et complètement engagée parce que ce livre est d'un courage inouï comme beaucoup de vos textes. En l'occurrence, est-ce qu'il vous arrive de perdre espoir ou même d'avoir peur à Runda Tiroi ? Vous racontez une scène inouïe des membres de la milice du parti au pouvoir de Narendra Modi qui hurle autour de vous « Runda Tiroi est une traîtresse, c'est une amie du Pakistan ». Vous n'avez cessé depuis des années de dénoncer, de vous engager contre le nationalisme hindou et l'islamophobie dont vous parlez dans votre livre.
Il y a eu une période, celle où j'ai écrit « Le dieu des petits riens », où j'ai été célèbre, j'ai fait la couverture des magazines. Et les nationalistes ont revendiqué mon appartenance. Et il a fallu que je me distingue d'eux, il a fallu que je me détache, je ne suis pas d'accord avec eux. Et là, j'ai commencé à écrire ces textes politiques. Vous avez fait sécession. Pardon, je vous interromps. Vous avez fait sécession. Je déclare mon indépendance et je me constitue en République ambulante. Je n'ai ni territoire ni drapeau. Vous êtes une république ambulante. Oui, j'ai fait ça. Et tout de suite, j'ai été insultée. Tout de suite, on m'a dit de partir, de quitter l'Inde, d'aller au Pakistan.
Et c'était quelque chose de très familier parce que toute ma vie, ma mère m'avait dit « Mais sort de là, quitte la maison ». Donc j'étais tout à fait à l'aise quand on essayait de me chasser. Et j'ai dit « Mais non, je reste ».
Et le gouvernement hindou, le gouvernement nationaliste, vous ne cessez de le dénoncer, celui de Narendra Modi, avec les lynchages publics, avec les flagellations publiques. Notre président, Emmanuel Macron, doit se rendre en Inde la semaine prochaine parce qu'il y a un sommet mondial de l'intelligence artificielle, sans doute aussi pour une commande d'avions de combat Rafale français. Quel regard vous portez sur ce genre de déplacement, sur ces pays occidentaux qui essayent de se rapprocher de ce gouvernement que vous dénoncez ?
Emmanuel Macron est déjà allé souvent en Inde et il a souvent été voir Modi et il essaie de travailler avec lui, même s'il connaît la vérité sur lui. Il sait que cette personne est pratiquement un criminel. Encore la semaine dernière, le gouvernement Modi a signé un accord avec les États-Unis qui est une rédition totale. Mais vous dites qu'il est fasciste, ce gouvernement. C'est un renoncement à la dignité de l'Inde. Oui, c'est un gouvernement fasciste qui est dirigé par une organisation fasciste. et cet accord qu'ils ont signé avec les États-Unis vend littéralement le pays, le met presque dans une forme d'esclavage qui pour moi est presque pire que l'époque coloniale. C'est une vraiment...
On dirait presque le résultat d'un chantage. Je ne sais pas quelles sont les motivations, mais par exemple, les associés les plus proches de Modi, Adani, qui est un industriel qui fait partie des proches de Modi, il avait été inquiété aux États-Unis pour des pots de vin. Et dès qu'on a vu cette information, on a compris qu'il y aurait un accord qui serait signé parce que Modi et cet industriel sont extrêmement proches et viennent du même état. Ils possèdent les aéroports, les ports, les mines. C'est l'homme le plus riche d'Inde. En tout cas, il l'a été à un moment. Aujourd'hui, la politique internationale, elle est vraiment dirigée par le chômage, par le chantage.
Et donc, je sais que Macron le sait. Je sais qu'il sait à qui il a affaire, mais la politique internationale, c'est ça. Il n'y a aucune morale qui gouverne la politique internationale. Uniquement des petits arrangements. Et c'est extraordinaire de raconter cette grande histoire géopolitique et votre histoire intime avec l'histoire de votre mère. Mon gangster, elle va vivre. Elle était mon refuge et mon orage. Arunda Tiroi.
Arunda Tiroi, vous signez donc chez Gallimard. Ce récit magnifique, mon refuge et mon orage. Merci beaucoup de nous avoir répondu ce matin sur France. Merci infiniment. Et merci à Marguerite Capelle pour la traduction. Merci.
Merci. Merci. Merci. Merci.