Israël-Palestine : les mots de la guerre 18/18 · Les fermes de Chebaa, un territoire contesté
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« Aurélie Daher, vous êtes enseignante, chercheuse à Paris Dauphine et à Sciences Po Paris. »
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« Les fermes de Sheba ont été occupées par Israël en 67, dans le cadre de la guerre des séjours. »
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« Et Israël les voit comme un territoire syrien. »
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« Le pépin étant que du côté libanais, on part du principe que non, non, non, non, les fermes de Sheba, c'est libanais. »
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« Le Hezbollah est tout à fait d'accord, oui c'est libanais. »
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« Plus ennuyeux, le régime syrien lui-même dit non, c'est pas à moi, c'est au libanais. »
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« l'ONU a fait un tracé qu'on appelait la ligne bleue pour grosso modo essayer d'établir qui est chez qui. »
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« Les fermes de Sheba appartiennent au Syrien. »
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« C'est les casques bleus de l'ONU qui sont là depuis 1978. »
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« Leur présence a été établie par la résolution 425 de l'ONU au moment de la première grande invasion israélienne du Liban. »
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« procède à des incursions au territoire libanais. »
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« La violation de la souveraineté territoriale libanaise, elle est quasi quotidienne par les Israéliens. »
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« Il n'y a absolument aucune lueur d'une possible négociation entre Israël et l'État libanais. »
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« L'ONU, pour l'instant, évidemment, ne s'intéresse pas du tout à revoir le tracé. »
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« Le gouvernement libanais lui-même n'est pas très intéressé à l'idée de récupérer le territoire. »
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Les mots du conflit israélo-palestinien.
Aurélie Daher, vous êtes enseignante, chercheuse à Paris Dauphine et à Sciences Po Paris. On vous doit le Hezbollah, mobilisation et pouvoir aux presses universitaires de France. Il faut nous expliquer ce que sont les fermes de Sheba.
Les fermes de Sheba, c'est un tout petit territoire. On parle de 10 à 15 bornes de large, une vingtaine de bornes de long. C'est une espèce de petite poche qui a une position extrêmement particulière puisqu'elle est quasiment à la rencontre des trois frontières, frontières libanaises, syriennes et israéliennes. Elle est en hauteur, c'est montagneux, on est à pas loin de 2 km de hauteur. Et c'est une région qui a versé beaucoup d'encre, à la fois chez les observateurs et puis chez les journalistes libanais parce qu'on lui a donné un peu le titre du village qui résiste encore et toujours à l'envahisseur, comme dans Astérix et Obélix. Et la petite histoire est la suivante.
Les fermes de Sheba ont été occupées par Israël en 67, dans le cadre de la guerre des séjours. Et Israël les voit comme un territoire syrien. Donc part du principe que le jour où Israël rendra ce territoire, il faudra le rendre aux Syriens et ce sera dans le cadre d'un accord éventuellement avec les Syriens. Le pépin étant que du côté libanais, on part du principe que non, non, non, non, les fermes de Sheba, c'est libanais. Le Hezbollah est tout à fait d'accord, oui c'est libanais. Plus ennuyeux, le régime syrien lui-même dit non, c'est pas à moi, c'est au libanais. Donc c'est parole de Syrie plus Liban plus Hezbollah contre parole d'Israël.
Mais l'ONU, à une époque, notamment suite à la fin de l'occupation israélienne du Sud-Liban, en 2000, à la libération de la zone libanaise qui avait été occupée par Israël pendant 22 ans, l'ONU a fait un tracé qu'on appelait la ligne bleue pour grosso modo essayer d'établir qui est chez qui, qu'est-ce qui est chez qui et quelle est la ligne qu'il ne va pas falloir traverser. Et l'ONU, à l'époque, avait considéré que, d'accord, on s'aligne sur aussi des vieux documents qui datent du mandat français. Les fermes de Sheba appartiennent au Syrien. En fait, ce qui complique la chose, c'est qu'il y a, quand on dit Sheba, on parle de deux choses.
Il y a effectivement les fermes de Sheba, qui sont une espèce de grand territoire agricole avec des fermes, des exploitations, il y a de l'élevage, etc. C'est une zone qui est très très riche. Et puis, il y a le village de Sheba qui, lui, est un peu plus loin, quelques bornes plus loin. Donc là, c'est résidentiel. Et notamment, c'est là où habitent les propriétaires d'une grande partie des fermes de Sheba. Ce qui fait dire, justement, au Liban et puis aux habitants de Sheba, c'est à nous. Et nous avons les titres de propriété.
Mais alors, pourquoi y a-t-il, à chaque conflit, pratiquement, une focalisation sur ce lieu ? Parce qu'à chaque fois qu'on entend des bombardements, des échanges de tirs à la frontière libanaise, on peut pratiquement être sûr que ça se déroule dans les fermes de Sheba.
Parce que c'est encore là qu'il y a une présence militaire israélienne. Vu qu'Israël a évacué en 2000, sauf cette petite poche, à part dans cette petite poche, chaque fois que le Hezbollah a envie un peu de prendre la température, savoir dans quel état d'esprit sont les Israéliens, ou chaque fois que les Israéliens ont envie aussi de tâter le terrain Hezbollah, est-ce qu'ils ont envie de se castagner ou pas, on fait ça à Sheba.
Alors, la sagesse n'est pas forcément ce qu'il y a de plus répandu dans cette région du monde. Mais on pourrait imaginer, vu qu'Israël n'a pas véritablement d'intérêt à conserver ses fermes de Sheba, les productions agricoles vont aux propriétaires des fermes de Sheba, enfin bref, on se demande en fait pourquoi Israël persiste à demeurer dans ce lieu-là.
Alors, il y a la version officielle et puis la version officieuse.
Vous allez nous donner les deux.
Non, je vais vous donner les deux. Alors, il faut garder à l'esprit que... Alors, côté Hezbollah, on est très content d'avoir encore cette poche, parce qu'évidemment, en 2000, que ce soit l'ONU, que ce soit aussi une partie du gouvernement libanais, on a dit, bon, très bien, merci beaucoup Hezbollah, vous avez fait votre taf, merci maintenant de désarmer, puisqu'il n'y a plus rien à libérer. Évidemment, on comprend pourquoi le Hezbollah, du coup, s'attache à cette poche, en disant, non, non, non, il y a encore quelques kilomètres carrés à libérer, donc on tient à garder nos armes. Côté israélien, c'est un peu plus compliqué. Bon, d'abord, il y a une question aussi de...
Il ne faut pas perdre la face, c'est-à-dire qu'on est Israël, on a dit que c'était syrien, c'est syrien. On a l'ONU, en plus, pour nous, donc il n'y a aucune raison qu'on fasse marche arrière. Il y a aussi la question de maintenir un levier. Il faut garder un levier sur l'ennemi en face. Et puis, alors, quand je parlais de la version officieuse, j'ai eu une discussion, en fait, avec la question que vous m'avez posée, je l'ai posée, littéralement, mot pour mot, un ancien gradé de l'armée française qui avait été actif à un moment dans les forces de la Finule.
Et il m'a dit, mais Aurélie, tu ne comprendras jamais aussi ce que c'est pour un militaire le plaisir de garder la possibilité d'en kikiner ceux d'en face.
Donc, il faut juste rappeler que les soldats de la Finule sont les soldats qui gardent les casques bleus.
C'est les casques bleus de l'ONU qui sont là depuis 1978. Donc, leur présence a été établie par la résolution 425 de l'ONU au moment de la première grande invasion israélienne du Liban.
Mais alors, dès lors, ce qui est très étonnant, c'est qu'en fait, ces conflits pour les fermes de Sheba, ils sont incessants. C'est-à-dire qu'il y a une régularité dans les échanges de tirs, dans les échanges de roquettes, qui est quand même assez hallucinant, on peut continuer à y...
C'est quand même plus on and off que ce qu'on voit là depuis quelques temps. Je dirais qu'entre 2000, donc au moment de la Libération et aujourd'hui, on a eu quand même des années où il ne s'y passait rien. C'est vraiment, il faut qu'il y ait une crispation politique, l'envie de jouer à ce que j'appelle gorille dans la brume.
Gorille dans la brume.
Gorille dans la brume. C'est-à-dire que je donne un bon coup de poing dans mon torso, je gueule, j'intimide. Voilà, donc là, tout n'est pas à voir.
Il y a parfois des morts, pas beaucoup, mais bon, il y a des morts.
Alors après, il y a aussi autre chose. C'est-à-dire que l'armée israélienne, par ailleurs, et malgré le tracé de la ligne bleue, régulièrement, quand je dis régulièrement, c'est au moins une fois tous les deux jours, procède à des incursions au territoire libanais. La violation de la souveraineté territoriale libanaise, elle est quasi quotidienne par les Israéliens. Régulièrement, on a des bergers, on a des touristes aussi, qui se font ramasser par les Israéliens, interrogés en Israël.
C'est-à-dire des gens qui font du tourisme dans les fermes de Sheba ?
Disons que ça se balade. On a des fois des touristes étrangers qui jouent un peu avec le feu, qui veulent se faire un petit selfie sur le bord de la frontière et qui ne sont pas très prudents. Ils se font ramasser, interroger. Et puis après, on les renvoie de l'autre côté de la frontière. De même que d'ailleurs, on a l'aviation militaire israélienne dans l'espace aérien libanais, de la même manière, tous les jours. Donc des fois, le Hezbollah se fait plaisir, va taper un petit peu là-bas, ou vice-versa, c'est les Israéliens, quand on a envie de taper du poing sur la table, en disant bien, j'ai pas envie d'escalader.
L'avenir des fermes de Sheba, quel peut-il être Aurélie Daher ?
On va faire du temporaire à la moyenne orientale. Le temporaire à la moyenne orientale, ça peut durer très longtemps.
C'est-à-dire en fait, rester...
La situation, elle va rester comme ça pendant un moment. Il n'y a absolument aucune lueur d'une possible négociation entre Israël et l'État libanais. L'ONU, pour l'instant, évidemment, ne s'intéresse pas du tout à revoir le tracé. On ne voit pas très bien d'ailleurs sous quelle pression. Le gouvernement libanais lui-même n'est pas très intéressé à l'idée de récupérer le territoire, même si effectivement, publiquement, on annonce que c'est un territoire libanais. Moi, je vois sur ma carte d'identité libanaise, c'est marqué que je suis de Sheba. Parce que vous, vous êtes de Sheba. Ma famille libanaise, effectivement, est originaire de Sheba.
Vous avez conservé le meilleur pour la fin.
La petite surprise de l'indicité.
Ils y sont encore dans les familles de Sheba.
Tout à fait, la famille est à Sheba. Malheureusement, ils n'ont pas accès au territoire. C'est-à-dire qu'on ne peut plus aller les cultiver. Donc, frustration. Peut-être aussi problème économique. Ce n'est pas tellement ça. C'est surtout aussi qu'il y a l'exode des jeunes. Dans le village, il n'y a pas grand-chose à faire. Donc, voilà, les jeunes sont partis pour la ville. Et c'est surtout, c'est plutôt les grands-parents et les grands-oncles et les grandes-tantes qui restent au village. Mais je vois, par exemple, moi, sur ma carte d'identité libanaise, c'est marqué, donc, originaire de Sheba.
Chaque fois que j'arrive à l'aéroport de Beyrouth, j'ai un commentaire de la part de l'appareil de sécurité. Alors, en fonction s'ils sont ceux-ci ou ceux-là, tout d'un coup, c'est bienvenue à la maison. Mais s'ils ont un autre point de vue sur la question, c'est, tu n'as pas envie d'être syrienne, toi ? Tu n'as pas envie de... Allez, on balance tout ça de l'autre côté de la frontière. On solutionne le problème. À chaque fois, je dis, tu veux vraiment que je sois syrienne ? Je prends mes petits yeux de petits chiots malheureux. Et là, bon, d'accord, OK. On va te garder libanaise.
Merci beaucoup, Aurélie Daher. Le Hezbollah, mobilisation et pouvoir, c'est le livre que vous avez publié aux presses universitaires de France.
Hors série, les matins de France Culture, Israël-Palestine, les mots de la guerre. Ferme de Sheba.