Alain David : "Nous voulons une pression beaucoup plus forte de la France sur la Chine"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Il est 6h20, cessons de détourner le regard, ne soyons pas complices d'un génocide en cours. Voilà l'appel que lancent 43 députés, ils veulent que la France reconnaisse et dénonce le massacre des Ouïghours en Chine. Un projet de résolution sera soumis ce matin à l'Assemblée. Vous êtes l'un de ces députés qui portait cette initiative. Alain David, bonjour.
Bonjour.
Député PS, vous êtes vice-président de la Commission des Affaires étrangères. Avec nous également Dilno Reyyan, bonjour. Bonjour. Vous êtes présidente de l'Institut Ouïghours d'Europe. Alain David, votre texte appelle l'Elysée à prendre clairement position. Vous trouvez qu'Emmanuel Macron est beaucoup trop frileux sur cette question du génocide des Ouïghours ?
Je ne dis pas frileux, mais nous tenons absolument à attirer son attention, et en particulier du gouvernement aussi, pour que des réactions soient manifestées le plus rapidement possible pour faire cesser cette situation que connaissent les Ouïghours.
Il a déjà réagi, Emmanuel Macron a dans le passé critiqué des pratiques inacceptables. Son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, lui a dénoncé un système de répression institutionnalisé à grande échelle. Ces mots ne suffisent pas selon vous ?
Nous voulons que le gouvernement adopte des mesures, adopte des mesures nécessaires, contacte la communauté internationale, adapte sa politique étrangère également à l'égard de la République populaire de Chine. Bref, une pression beaucoup plus forte pour faire cesser ces crimes.
Mais la France est quand même loin d'être la seule, il n'y a finalement que 7 pays au monde qui reconnaissent ce génocide.
Oui, mais pas des plus petits. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, un certain nombre d'autres pays actuellement sont en train d'étudier leur possibilité d'intervenir. Je pense à la Belgique, l'Allemagne, la Nouvelle-Zélande. Bon, bref, le Canada a réagi, les Néerlandais également. Bon, bref, il y a quand même une prise de conscience d'un certain nombre de pays et qui dénoncent cette situation.
Et donc la position de la France, vous l'expliquez comment ? Ce n'est pas parce qu'il y a un doute sur la véracité de ce génocide. Ça, c'est acté, tout le monde le dit depuis des années. Donc c'est quoi ? C'est parce qu'il ne faut pas se fâcher avec la Chine ?
Écoutez, moi je ne peux pas aujourd'hui en l'état actuel en tirer des conclusions. Nous faisons cette démarche justement pour aboutir à une prise de conscience, mais aussi pour de réelles interventions et de la mise en place de vraies mesures.
Et quelles mesures, quelles interventions ? Profiter par exemple des JO de Pékin le mois prochain pour faire quelque chose ?
C'est au gouvernement et au président de la République d'adapter les mesures.
Mais vous aimeriez quoi vous par exemple ? Qu'est-ce qui vous semblerait à la hauteur de l'enjeu ?
Moi je pense qu'une réaction au niveau des JO serait peut-être efficace. C'est-à-dire ne pas être représenté sur le plan officiel.
Un boycott diplomatique ?
Oui, peut-être.
Comme le font l'Australie et les Etats-Unis, mais donc pour le moment pas la France. Voilà. Alain David, restez avec nous, mais je vais donner la parole maintenant à Dilnour Reyyan. Je rappelle que vous êtes président de l'Institut Ouïghour d'Europe, vous êtes né dans le Xinjiang. Aujourd'hui vous vivez en France et vous ne cessez de dénoncer ce que subit votre peuple. On parle de génocide des Ouïghours, mais qu'est-ce qu'il y a derrière ce mot concrètement ?
On parle de génocide depuis notamment en fait 2020, depuis les révélations et les études, les rapports juridiques qui sont sortis. Tous ces rapports, toutes ces études qui énoncent un génocide se basent sur la convention de l'ONU sur le génocide de 1948. C'est-à-dire qu'ils se basent sur cinq critères de cette convention, sachant que l'un de ces cinq critères suffit de qualifier les crimes de génocide.
Et donc ça veut dire que vit votre peuple, que vivent les Ouïghours en Chine au quotidien ? C'est quoi la vie d'un Ouïghour là-bas ?
Déjà il y a environ trois millions de Ouïghours qui sont enfermés dans des camps de concentration depuis fin 2016. Et nous avons un certain nombre de survivants de ces camps. En Occident nous en avons dix et au Kazakhstan il y en a deux mille Kazakhs qui sont sortis. Parce qu'en fait, à part les Ouïghours, il y a des Kazakhossais qui sont dans les camps de concentration. À part les camps, d'après le récit, on sait, les stérilisations, les viols et les tortures à l'intérieur des camps. Mais aussi c'est le cas à l'extérieur des camps. Pour la population, une persécution, et ce n'est pas une persécution.
La persécution, c'est un mot non adapté parce qu'on parle depuis 70 ans une politique de colonisation et de persécution. Là maintenant, depuis fin 2016, ce qui se passe, c'est une politique génocidaire qui vise à éradiquer la population. Notamment, en fait, la stérilisation massive des femmes Ouïghours dans toute la région Ouïghour, qui concerne entre 2017 et 2019, a entraîné la chute de 50% de démographie Ouïghour. Et cette chute concerne 84% même dans deux préfectures les plus importantes des Ouïghours. En dehors de la stérilisation massive, il y a aussi la séparation des enfants de leur famille.
Ici, on parle de 900 000 enfants Ouïghours qui ont été séparés de leur famille pour être placés dans des camps pour enfants que l'État chinois appelle orphelinat.
Et tout ça, c'est des choses que vous avez vues. Je précise que vous êtes née en 1983, vous êtes restée 20 ans là-bas avant de venir en France. Et déjà, dans votre enfance, vous constatiez tout ça ?
C'est pourquoi je parle de, depuis 70 ans, il y a une colonisation, une politique coloniale de persécution. Parce que moi-même, en tant que Ouïghour, j'ai passé mon adolescence dans mon pays et que j'ai vécu moi-même aussi des injustices quotidiens et des discriminations raciales à l'égard des Ouïghours dans notre propre pays. C'est la raison pour laquelle j'ai quitté, je suis venue en France pour des études.
Et aujourd'hui, vous avez la nationalité française même. Est-ce que vous vous sentez protégée en France ?
Non, pas vraiment. Pour ma vie propre en France, oui, je suis française. Cependant, l'outil de la Chine pour intimider la diaspora Ouïghour, même lorsqu'on est français ou américain ou autre, c'est d'utiliser notre famille qui est restée là-bas pour nous menacer. C'est-à-dire ? Quand vous appelez votre famille, une demi-heure après, elle est la visite de policiers ? C'est surtout, enfin, depuis ces derniers cinq ans, la majorité d'entre nous, dans la diaspora, on est sans contact de la famille. Et que le contact a été coupé et que les gens qui peuvent contacter leur famille, ça se passe par des applications chinoises.
Ça veut dire que ça fait combien de temps que vous n'avez pas eu votre mère au téléphone, concrètement ?
Je n'ai pas de contact avec elle depuis février 2019.
Parce que vous avez peur, en fait ? Parce que ce n'est techniquement pas possible ? Ou parce que si vous l'appelez, elle va subir des brimades ? Tout simplement, depuis février 2019, son téléphone ne sonne plus. Merci, Dylnouré. Yann, une dernière question, Alain David. Votre projet de résolution appelle le gouvernement à protéger les Ouïghours qui vivent en France. Mais de quelle façon ? Comment on peut les protéger ?
Écoutez, les protéger en indiquant que le gouvernement français est bien conscient de cette situation et que sur son territoire, il n'entend pas voir la diaspora Ouïghour mise en danger par quelconque pression.
Merci Alain David. Je rappelle que vous êtes le vice-président socialiste de la Commission des Affaires étrangères et que donc un projet de résolution va être soumis à l'Assemblée ce matin pour faire reconnaître et dénoncer le massacre des Ouïghours en Chine. Et merci beaucoup pour votre témoignage. Elle dit Ednouré Yann, présidente de l'Institut Ouïghour d'Europe. Vous étiez les invités du 5-7.
Alain David