Julien Damon : "Les deux tiers des Français pensent appartenir aux classes moyennes"
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Mais que recouvre ce terme de classe moyenne exactement ?
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Donc il n'y a pas de critères précis de revenus ?
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Est-ce que c'est aussi la France des gilets jaunes ?
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Vous vous dites les classes moyennes, pas au singulier.
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Le fait d'être propriétaire, ça change beaucoup de choses ?
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Est-ce que ces classes moyennes se sont paupérisées ?
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« Emmanuel Macron ces derniers jours et encore hier soir qui veut réduire leurs impôts, 2 milliards d'euros de baisse. »
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« Emmanuel Macron dit que ça se situe entre 1500 et 2500 euros, c'est ça ou pas ? »
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« Oui, mais alors, toujours pareil, quand on parle de revenus, là il parle de salaire. »
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« On peut faire simple, si vous dites que les classes moyennes, c'est les personnes qui ne sont ni les 10% les plus riches, ni les 10% les plus pauvres, vous avez donc une classe moyenne de 80% de la population. »
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« Vous pouvez faire le même exercice avec 20% des plus riches, 20% des plus pauvres, et vous avez 60% de la population. »
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« les gilets jaunes étaient, ou on peut le mettre au présent, sont plutôt des actifs »
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« Emmanuel Macron parle de décrochage et de déclassement. »
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« C'est le cadre, globalement le cadre. »
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« les deux tiers des Français qui pensent appartenir aux classes moyennes »
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« augmentation de la prime d'activité, augmentation des minima sociaux, d'une partie des minima sociaux, etc. »
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« ça relèverait plutôt d'une baisse des charges sociales. »
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« il y a des retraités qui sont class moyennes. »
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Il est 6h20, les classes moyennes concentrent en ce moment toutes les attentions du gouvernement depuis Gabriel Attal qui déclarait il y a un mois vouloir leur consacrer un plan Marshall jusqu'à Emmanuel Macron ces derniers jours et encore hier soir qui veut réduire leurs impôts, 2 milliards d'euros de baisse. Mais que recouvre ce terme de classe moyenne exactement ? C'est pour ça qu'on voulait échanger avec vous ce matin, Julien Damond, bonjour. Bonjour. Vous êtes sociologue et professeur à Sciences Po. C'est qui la classe moyenne en France ?
Alors, il n'y a pas de définition absolue ni totalement satisfaisante. Je propose un raisonnement simple en ni-ni. Les classes moyennes sont les ni riches ni pauvres. Ce sont les personnes qui ne vivent ni dans des quartiers huppés ni dans des quartiers défavorisés. Ce sont dans les entreprises les personnes qui exercent des fonctions qui ne sont ni des fonctions d'exécutant ni des fonctions de dirigeant. Alors voyez, c'est du ni-ni, ça rime.
Je sais que ceci peut être critiqué parce qu'on pourrait tenter de dessiner des frontières extrêmement simples, mais c'est au cœur de la société française les catégories qui se distinguent comme, et c'est ça la caractéristique essentielle en termes politiques, n'étant pas assez pauvres pour bénéficier des aides sociales et pas assez riches pour bénéficier des réductions fiscales.
Donc il n'y a pas de critères précis de revenus ? Emmanuel Macron dit que ça se situe entre 1500 et 2500 euros, c'est ça ou pas ?
Oui, mais alors, toujours pareil, quand on parle de revenus, là il parle de salaire. Et quand on est entre 1500 euros et 2500 euros de salaire, c'est à peu près 50% des salariés. Mais quand on parle de salariés, on ne prend pas en compte les indépendants qui pourtant sont une grande partie historiquement des classes moyennes, on ne prend pas en compte les retraités. On peut faire simple, si vous dites que les classes moyennes, c'est les personnes qui ne sont ni les 10% les plus riches, ni les 10% les plus pauvres, vous avez donc une classe moyenne de 80% de la population. Vous pouvez faire le même exercice avec 20% des plus riches, 20% des plus pauvres, et vous avez 60% de la population.
Mais non, l'idée forte, c'est que c'est, je pense, l'essentiel d'avoir un raisonnement nimi au cœur de la société française.
Est-ce que c'est aussi la France des gilets jaunes ?
En partie, oui, sachant qu'il y a les gilets jaunes des champs et les gilets jaunes des villes. Les gilets jaunes des villes ont été, disons, un peu plus bruyants, c'est le moins qu'ils puissent dire, et les gilets jaunes des champs et du périurbain ont été sur les ronds-points. Et c'est vrai qu'une partie de ces actifs, car les gilets jaunes étaient, ou on peut le mettre au présent, sont plutôt des actifs, se situent au-delà des dispositifs d'assistance, mais en deçà des aides fiscales. Donc c'est vrai que les gilets jaunes, c'est une partie des classes moyennes. On devrait plutôt dire même des classes moyennes inférieures.
Vous vous dites les classes moyennes, pas au singulier. On ne dit pas la classe moyenne, on l'a compris, ce n'est pas homogène.
Oui, alors on devrait dire qu'il y a peut-être deux écoles en matière. Mais ce qui est vrai, c'est qu'on parlait de la classe ouvrière au singulier. Personne ne parle des classes ouvrières. Les classes moyennes, on les met au pluriel, et ce n'est pas une coquetterie sémantique. C'est parce que je pense judicieux quand même de distinguer, et c'est vrai que dans les évolutions de la sociologie française, vous avez des classes moyennes supérieures qui ressemblent de plus en plus aux classes aisées, et des classes moyennes inférieures qui rencontrent, c'est vrai, davantage de difficultés.
Ça dépend de quels paramètres. Par exemple, le fait d'être propriétaire, on a parlé des salaires, des revenus. Le fait d'être propriétaire, j'imagine que ça change beaucoup de choses ?
Oui, ça change beaucoup de choses, sachant que la variable essentielle de la propriété, c'est quand même l'âge. C'est-à-dire que les jeunes de 20 ans sont très rarement propriétaires, leurs parents et grands-parents le sont davantage. Donc ça ne distingue pas quand même essentiellement les classes moyennes.
Est-ce que ces classes moyennes se sont paupérisées ? Emmanuel Macron parle de décrochage et de déclassement. Est-ce que vous êtes d'accord ?
Disons qu'on raconte que les classes moyennes se paupérisent et se déclassent depuis que l'on parle des classes moyennes. Karl Marx lui-même, qui n'est pas forcément un contemporain, ça c'est vrai, ni un ami d'Emmanuel Macron, estimait que la leçon de l'histoire, c'était que les classes moyennes se paupérisent et rejoignent le prolétariat pour faire la révolution. Ça n'a jamais tellement marché. Si on est plus concret et plus contemporain, vous avez des difficultés accrues pour une partie de la classe moyenne qui, dans ces métiers, on peut le dire à l'anglo-saxonne, de management intermédiaire... C'est quoi par exemple ? C'est le cadre, globalement le cadre.
En France, on a un droit du travail qui distingue le cadre du reste de la population salariée. Ces cadres intermédiaires sont ceux qui rencontrent le plus de difficultés.
En ce moment, on ne peut pas l'ignorer, le gouvernement est au petit soin pour cette classe moyenne, ces classes moyennes, et ce n'est pas le seul, c'est un classique de la vie politique.
Alors, c'est un classique de la vie politique française, c'est un classique de la vie politique occidentale, et principalement aux Etats-Unis. Le président Joe Biden, lorsqu'il était vice-président des Etats-Unis, il était à la tête d'une middle class unit, il était en charge des classes moyennes. Et c'est important dans ces pays, les deux que je viens d'évoquer, France et Etats-Unis, parce que vous avez, et c'est une autre dimension des classes moyennes, les deux tiers des Français qui pensent appartenir aux classes moyennes, et qui d'ailleurs déclarent appartenir aux classes moyennes, ce n'est pas simplement qu'ils le pensent.
C'est quelque chose d'identitaire, ils s'estiment être classés moyennes. S'ils s'estimaient être martiens, s'ils y croyaient, eh bien ce serait quand même une caractéristique très importante de leur représentation. Donc, ils peuvent être plus pauvres que la majorité des gens, ils peuvent être plus riches que la majorité des gens, et donc ne pas appartenir vraiment aux classes moyennes, pourtant ils y appartiennent subjectivement. Et ça, c'est capital en termes politiques. C'est que lorsque vous dites, je vais m'intéresser aux classes moyennes, vous vous intéressez en réalité à la majorité des gens.
Sur un point précis, je pense qu'Emmanuel Macron a été beaucoup décrié, beaucoup critiqué comme étant un, entre guillemets, président des riches. Il a été, et on l'oublie peut-être, un président des pauvres. La formule est là un peu pour choquer, bien sûr, mais c'est parce qu'après l'épisode de Gilets jaunes, il y a eu énormément d'efforts faits, peut-être insatisfaisants, enfin bon, ce n'est pas dans le sujet, mais en volume, énormément a été faits pour les plus défavorisés, pour les plus modestes, augmentation de la prime d'activité, augmentation des minima sociaux, d'une partie des minima sociaux, etc.
Je pense que, oui, il y a une sorte de volonté d'ouvrir un nouvel épisode en disant, sans l'annoncer ainsi, j'ai été président des pauvres, j'ai été président des riches, maintenant je voudrais être président des classes moyennes.
Et à propos de ces 2 milliards d'euros de baisse d'impôts, quels impôts pourraient baisser ? Quels sont les leviers possibles pour les classes moyennes ?
Alors là, ça paraît très compliqué, surtout que si j'ai bien compris, parce que pour le moment c'est assez flou, ça relèverait plutôt d'une baisse des charges sociales. Sachant que les charges sociales, presque comme leur nom l'indique, ne pèsent que sur les salariés, il y en a aussi sur les indépendants, par exemple, il y a des retraités qui sont class moyennes. Si on baisse les charges sociales, ça ne changera rien pour eux. Et puis si on baisse des charges sociales, si on baisse des prélèvements obligatoires, il faudra quand même bien continuer à financer les services publics, et il ne faudrait pas qu'ils se dégradent.
Donc ça veut dire que comme la catégorie est homogène, il va falloir multiplier les mesures si on veut toucher tout le monde, c'est ça ?
Alors je pense qu'on risque de beaucoup décevoir lorsque l'on tente de faire pour les classes moyennes. Ce n'est pas du tout une aberration que de vouloir se concentrer sur le milieu de la société française, mais c'est compliqué. Et de surcroît, ceux qui touchent des avantages, qu'il s'agisse de prestations spécialisées ou bien de réduction d'impôts, ne sont pas forcément reconnaissants. Donc c'est un grand pari.
Julien Damont, merci sociologue et professeur à Sciences Po. Merci d'être venu ce matin dans 5-7.