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interviewFrance Culture — L'invité(e) des Matins (sur Site radio)· 9 juillet 2026 10 min

Alex Alice pour "Les Chants du Cygne Noir"

Source d'origine 2 locuteurs

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:05
Présentateur

Si vous êtes fan de pop culture japonaise, c'est le moment de foncer au parc des expositions de Paris Nord-Villepinte pour la Japan Expo qui fête ses 25 ans à partir de demain et jusqu'à dimanche. Parmi les auteurs présents, voici un qui a décidé, c'est pas banal, de basculer de la BD au manga. Je dis c'est pas banal, peut-être que ça vous paraîtra si ? Eh bien non, Alex Alice vient présenter les Chants du Cygne Noir qui est paru le 20 mai dernier, une uchronie spatiale entraînante qui mêle aventure, piraterie et conquête coloniale. Depuis 30 ans, il enchaîne les succès en BD avec notamment le Troisième Testament de Siegfried et le Château des Étoiles.

Mais il passe donc au noir et blanc, aux scènes d'action. Alors comment un auteur installé en vient-il à changer de format, de rythme et de mode de narration ? On va lui poser la question. Bonjour Alex Alice. Bonjour.

0:57
Invité

Capitaine Albator.

1:01
Présentateur

Ça rappelle des souvenirs ça et je vois votre sourire jusqu'aux oreilles. Alex Alice, vous aviez 4 ans, je suis obligée de le dire. Enfin au début disons, ça date de 1974 mais ça dure ensuite. C'est ça qui vous amène à l'animation et au dessin tout de suite ?

1:41
Invité

Oui alors moi je suis effectivement, je fais partie de la génération Albator et pour tous ceux qui ont... Moi aussi. Voilà. Pour tous ceux, vous vous rappelez peut-être effectivement, moi je me rappelle la première diffusion, d'un coup on est devant la... On est devant la télévision, devant Recréadeux.

1:55
Présentateur

Et du coup vous dessignez des petits Albator partout.

1:57
Invité

Bah oui, c'est ça. C'est marqué à vie. L'espace infini entre dans le champ un drapeau pirate et on arrive dans ce romantisme incroyable de l'espace selon l'Eji Matsumoto.

2:10
Présentateur

Et plus largement à la pop culture japonaise, c'est ça aussi qui vous y amène assez naturellement ? Vous élargissez le champ ?

2:18
Invité

Bah en fait oui, on a effectivement découvert la pop culture japonaise à travers la télévision et puis après les mangas sont arrivés. Moi le double choc ça a été Albator, puis l'arrivée d'Akira, donc les bandes dessinées qui arrivent débuter les 90.

2:32
Présentateur

Kira, c'est Katsuhiro Otomo. Vous avez 15 ans. Et donc c'est publié en France quasiment tout de suite aussi.

2:40
Invité

En fait, c'est les premiers mangas qui arrivent en France à ce moment-là, diffusés largement par les éditions Glenar. Avant, ça paraît bizarre maintenant, mais avant on ne connaissait pas la bande dessinée japonaise en France. C'est arrivé à ce moment-là. Et comme c'était en plus des histoires de jeunes, de moto, avec de la violence. Et voilà, pour l'ado que j'étais, c'était absolument parfait. Et ça a été le début de la déferlante manga en France.

3:06
Présentateur

Alors, pas au point quand même de vous faire tout de suite aller vers ce métier, mais vous faites quand même une école de commerce. Pourquoi ? Pour les parents ?

3:13
Invité

Oui, exactement. Pour rassurer tout le monde ? Je vais passer mon bac d'abord.

3:16
Présentateur

En rongeant votre frein et en disant bon allez, je le fais.

3:19
Invité

En fait, oui, moi j'étais dans un...

3:20
Présentateur

Vous dessinez quoi ?

3:21
Invité

Je dessinais toujours. J'étais juste dans un lycée où il n'y avait même pas de sélection artistique. Je n'avais aucune idée de comment on pouvait prendre la direction, comment on pouvait devenir auteur de BD. Et donc, j'ai eu la chance de monter à Paris pour mes études et de rencontrer des dessinateurs. Et j'ai beaucoup appris en atelier, en fait, un peu à l'ancienne.

3:38
Présentateur

Alors, Les Chants du Cygne Noir, c'est donc ce livre que j'ai là, votre premier manga. Pourquoi avoir basculé finalement ? La BD ne permettait pas tout ce que vous aviez envie de raconter et la façon de le faire n'était pas adaptée ?

3:56
Invité

En fait, moi j'adore la bande dessinée à l'européenne, les grands formats en couleurs, voilà. Mais pour cette histoire-là, je savais, quand j'ai eu l'idée du récit, je savais que je voulais beaucoup d'émotions très fortes. Je savais que je voulais des scènes d'action et je savais que je voulais du spectacle. Et pour moi, quand l'idée s'est imposée de suivre ce personnage de jeune bergère en quête de vengeance, qui s'embarque dans un paquebot interplanétaire attaqué par des pirates, je voulais être très près d'elle, je voulais ressentir tout ça de manière très forte. Et pour moi, c'était évident que c'était un manga.

4:29
Présentateur

Pardon, mais pour moi, ça ne l'est pas. Pourquoi c'est évident qu'il faut que ce soit un manga ? Qu'est-ce qui est vraiment différent ?

4:35
Invité

Alors ça, c'est effectivement, c'est une question que je me... Au-delà de l'évidence qui a fait que je me suis lancé, j'ai eu le temps de réfléchir pendant que je faisais les pages. J'imagine. Oui, c'était... Alors, moi, mes conclusions, c'est qu'en fait, il y a quelque chose d'un flux de lecture qui est différent. Et moi, je le ressens en tant que lecteur de manga. Le manga, je le tiens plus près de moi. On ne voit pas très loin dans le futur parce que les pages sont petites. Donc, voilà, on ne se projette pas très très loin. Donc, on est complètement happé par le flux de lecture. En plus de ça, on est très près des personnages. Il y a beaucoup de gros plans.

Il y a beaucoup, beaucoup de plans qui sont très resserrés sur l'émotion. C'est pour ça, je pense que ça crée une espèce d'état de trance, de lecture très très absorbée qui, à mon avis, font le charme et le succès du médium. Et alors, il y a des récits pour lesquels j'ai besoin de quelque chose de plus contemplatif et c'est ce que j'ai fait en BD. Et là, au contraire, je veux être au milieu de l'action. Je veux être très près des personnages. Et je veux pouvoir vivre à travers eux tout le spectacle de cette histoire.

5:35
Présentateur

Est-ce que vous allez être le premier auteur de manga à m'expliquer pourquoi ça s'écrit et ça se lit en partant de la fin d'un livre classique ou d'une BD classique ?

5:43
Invité

En fait, c'est le sens de lecture japonais classique. C'est un des pays qui prend le livre dans ce sens-là.

5:53
Présentateur

C'est japonais, on fait comme les japonais.

5:56
Invité

Moi, c'est mes habitudes de lecture manga. Je pense que maintenant, les habitudes de lecture sont prises dans ce sens-là. Donc, pour moi, c'était une évidence de le faire dans ce sens-là. Et c'est vrai que ça permet aussi de ne pas déstabiliser les lecteurs qui sont très très habitués à ce sens de lecture. On a maintenant des lecteurs. Le manga a un énorme succès en France. Moi, je lis tout, tous les types de BD. On a maintenant des lecteurs qui ne lisent que du manga. Alors ça, je trouve ça un petit peu dommage parce que la bande dessinée internationale, c'est extrêmement riche.

Et un des avantages de ce livre, ce que j'ai pu commencer à voir en festival, en dédicace, c'est effectivement des gens, souvent des jeunes, qui ne lisaient que du manga, qui lisent celui-là, qui découvrent mon univers et qui vont voir ce que j'ai fait par ailleurs en bande dessinée dans le même univers. Et ça, pour moi, c'était un des intérêts de faire ce livre aussi. C'est de recréer des ponts entre les univers de la bande dessinée. On est dans un moment, effectivement, où il y a aussi des Japonais qui commencent à faire de la bande dessinée cartonnée. Donc, c'est bien. Je trouve qu'on raccroche les wagons en ce moment.

Et Japan Expo, justement, c'est le moment aussi d'aller rencontrer ce public et raccrocher la création japonaise et la création française.

7:10
Présentateur

Je précise que Japan Expo, c'est un endroit où vous êtes allé très tôt. C'est la 25e. Dès la 2e, vous y étiez.

7:18
Invité

Oui, oui, oui. En fait, je fais partie, effectivement, des premières générations qui ont vu arriver la pop culture japonaise de manière massive en France. et j'étais dans le circuit festival, convention. Et oui, j'étais venu dédicacer des BD à l'époque, mais pour aider un peu l'organisation qui me disait qu'on a besoin de faire venir du monde. Bon, il s'est avéré qu'il n'y avait pas besoin et que le succès ne s'est pas démenti.

7:43
Présentateur

C'est compliqué de trouver sa légitimité. C'est un monde un peu fermé, le manga. Ce n'est pas réservé aux Japonais ou aux Asiatiques. Et notamment, je lisais que vous aviez un peu hésité longtemps. Vous y pensiez depuis longtemps, mais que le rythme de parution et de production des mangas, vous vous disiez qu'un auteur européen ne pouvait pas s'aligner. Ça veut dire quoi ?

8:07
Invité

En fait, quand vous voyez un manga, ça ressemble à des petits romans. Mais en fait, la publication originale, c'est en magazine au Japon. Des magazines qui ressemblent à des annuaires, pour ceux qui ont connu ça. Et dans lesquels, on publie les séries par paquet de 20 pages par semaine. Et moi, en tant qu'auteur de bande dessinée, je tournais, comme la plupart de mes collègues, plutôt autour de 8-10 pages par mois. Donc, le rythme me semblait impossible à tenir. Et en fait, je m'y suis mis. C'est faisable. C'est une découverte pour quelqu'un comme moi.

8:43
Présentateur

Alors, vous êtes allé vous équiper directement au Japon. En quoi ? Ça veut dire quoi ? En vous rapprochant des outils de travail des mangakas ?

8:52
Invité

Oui, en fait, j'ai essayé de me mettre le plus possible dans les conditions du réel, si je puis dire. Et de me mettre dans... Adopter le format, adopter les outils. Des outils qui peuvent être très, très précis, notamment pour faire des décors extrêmement crédibles. Là, je vais emmener mes personnages dans l'espace au 19e siècle. Donc, je suis dans un univers à la Jules Verne, assez technologique, mais avec une technologie, voilà, un peu de cette époque. Donc, j'ai besoin de traces ellipses, de stylos techniques ultra pointus. Toutes ces choses que les Japonais ont développées et font très bien. Et qu'on ne trouve pas ici. Et qu'on ne trouve pas forcément ici.

Et tout ça me met aussi dans une espèce d'urgence de création qui me fixe le temps, l'impulsion, l'inspiration du récit et la concrétisation sur les pages. En fait, c'est très resserré. Et ça, je pense que ça fait partie de l'énergie du médium.

9:44
Présentateur

Les chants du cygne noir. Merci Alex Alice et la Japan Expo à Villepinte.