Les Visages de l'actu 1/4 · Jordan Bardella, un jeune militant en quête de reconnaissance
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Je me souviens d'un soir de février 2012. Lors d'un débat à la télévision, j'ai adhéré aux paroles et aux convictions d'une femme qui osait parler différemment de toute la classe politique.
Les visages de l'actu. Jordan Bardella, le nouveau costume de l'extrême droite. Une qualité et un défaut pour qualifier Jordan Bardella.
Une qualité, ce n'est pas facile parce qu'il y en a beaucoup.
Jordan Bardella, un nom qui incarne l'avenir du Rassemblement National et peut-être plus encore. Car s'il n'est officiellement que le président du parti, il est désormais bien plus que cela. On l'appelle le plan B. Mais c'est un B qui pourrait très vite devenir A. En cas d'empêchement de Marine Le Pen ou de retrait stratégique, c'est lui qui porterait les couleurs du Rassemblement National à la présidentielle. Alors qui est Jordan Bardella ? Un jeune homme pressé, 29 ans, originaire de Seine-Saint-Denis, élevé par une mère célibataire, est devenu en quelques années la figure de la dédiabolisation version TikTok.
Diplômé en stratégie politique, il incarne celle de l'extrême droite contemporaine, sans aspérité, avec l'assurance lisse d'une campagne bien routée. Bardella, c'est le visage neuf d'une vieille idée, celle d'une France souverainiste, identitaire, mais ré-enrobée dans les codes du présent. Voilà la vérité que vous n'avez jamais entendue sur cet homme. Épisode 1, un jeune militant en quête de reconnaissance. Et pour comprendre qui est vraiment Jordan Bardella, je suis en compagnie du journaliste Pierre-Stéphane Faure, qui a publié Le Grand Remplaçant, paru aux éditions Studio Facts. Un titre qui dit tout. A seulement 29 ans, Bardella est déjà président du Rassemblement National.
Précoce, animal politique, spécialiste de la communication, il a gravi tous les échelons 1-1-1, depuis qu'il a adhéré au parti de Marine Le Pen en 2012, alors qu'il n'était encore qu'un lycéen de Seine-Saint-Denis.
Il a commencé son parcours en prenant sa carte au Front National. Il avait 16 ans. Il prend sa carte à la Fédération de Seine-Saint-Denis, puisqu'il vit à Saint-Denis avec sa mère. Et j'ai interviewé des anciens militants qui le côtoyaient à l'époque, et qui me décrivent un Jordan Bardella qui, déjà à 16-17 ans, arrivait à la FED, les cheveux gominés, en costume cravate, avec les chaussures cirées impeccables, depuis qu'il a l'âge de 16 ans. Donc c'est quelqu'un qui a tout de suite compris que l'apparence pouvait lui ouvrir les portes du Rassemblement National. Notre engagement politique, pour ma part, au Front National, c'est d'essayer d'apporter des solutions aux problèmes qu'ont les gens.
C'est le but de la politique. Et effectivement, quand on a des cas comme celui-ci, je peux comprendre que la famille soit assez gênée, qu'il y ait des partis politiques.
Comment devient-on, à l'âge de 16 ans,
militant du RN, militant d'ailleurs tout court d'un parti ? Alors, je ne suis pas dans la tête de Jordan Bardella, mais peut-être que son histoire familiale peut l'expliquer. Ses parents n'étaient pas politisés, mais ses parents ont divorcé quand il était tout petit. Il avait 2-3 ans. Et c'est vrai que pour avoir interrogé des spécialistes du Front National, notamment des jeunes militants, souvent, les jeunes militants qui s'engagent au Front National cherchent un ersatz familial, en fait. Parce que c'est comme ça que ça marche au Front National. C'est-à-dire que c'est un clan familial et en fait, on intègre un clan, une famille.
Et peut-être qu'il était, à l'époque, en recherche un petit peu d'autorité, puisque son père n'était pas très présent dans sa vie quotidienne, et puis d'un cadre pour grandir.
Voici un extrait de l'autobiographie de Jordan Bardella, un livre intitulé « Ce que je cherche » aux éditions Fayard.
Mon histoire est celle d'un Français ordinaire dans laquelle beaucoup pourront se reconnaître. Je tiens à rassurer ceux qui voudront me lire et qui ne partagent pas mes idées. Ce livre n'est ni un essai, ni un programme. Il est le reflet de mon existence. Ce texte est d'abord un témoignage, celui d'une vie dans une cité HLM de Seine-Saint-Denis, la terre qui m'a vu grandir. Mon éducation et l'amour de mes parents m'ont forgé. L'école et les amis en nourrit mes passions, jusqu'à la découverte des vertiges d'un monde politique aussi grandiose qu'impitoyable. J'ai choisi d'entrer dans la fosse au Lyon. Là, j'ai dû lutter sans relâche pour porter mes idées.
Dans ce monde, chacun est debout, courageux, stoïque et encaisse les coups. Les candidats sont éliminés les uns après les autres, jusqu'au dernier. À la fin, le plus solide, le plus acharné l'emporte. J'ai vécu des choses violentes. Rien ne fut simple. Sans cesse, je gravissais la montagne, comme sisyphe son rocher. Tout commence avec ma famille. Les Bardella du côté de mon père, les Bertelli du côté de ma mère. Mon histoire ressemble à tant d'autres, mais la pudeur de ces deux familles est un modèle. Ils ont tant donné pour s'intégrer. Leur exemplarité a guidé mes premiers pas et forgé mes combats.
Ce qu'on remarque chez Jordan Bardella, c'est que très jeune, dès l'adolescence, il y a chez lui un besoin de considération, un besoin de briller un petit peu, notamment via la communication. Il animait à l'époque une chaîne YouTube. Il avait 15-16 ans sur le jeu Call of Duty. Il était un petit peu streamer avant l'heure. Pourquoi on a eu autant de mises à jour ? Il y en a eu quoi ? Il y en a eu moins trois des mises à jour. Trois en deux mois, c'est quand même assez énorme sur un jeu, de faire des mises à jour. Ça fait plus d'une mise à jour par mois. Pourquoi, avec ces mises à jour, il n'y a quasiment rien qui change ? Les FMG Lafakimbo ont soi-disant été patchés.
Honnêtement, avez-vous vu la différence ? Il avait sa petite communauté de fans. Je sais aussi qu'à l'âge de 15-16 ans, il s'essayait à des castings de voix off. Donc, il y avait chez lui, dès le plus jeune âge, quand même ce besoin un petit peu de reconnaissance. Jordan Bardella, jeune homme, ce n'est pas du tout quelqu'un d'extraverti. C'est plutôt un grand dadé, si j'ose dire, très introverti, qui n'exprime jamais ce qu'il pense vraiment. Ça, c'est vraiment les témoignages que j'ai recueillis au sein de la FEDE FN du 93. Même à 16-17 ans, Jordan Bardella ne se livrait jamais.
Il avait, dès le plus jeune âge, a pris par cœur les éléments de langage du parti, la ligne mariniste, et il l'a répétée tel un perroquet. Et même ses plus proches, je pense à Maxence Buté, dont il a été très proche à une époque, qui militait avec lui au FN 93, m'a dit, « Mais moi, je ne savais pas ce qu'il y avait dans la tête de Jordan Bardella. » Il ne se confiait jamais, jamais.
« Ceux qui me connaissent dans l'intimité savent que j'aime le silence. Cette solitude jamais ne me submerge. Elle est pour moi un refuge au cœur des tempêtes, une citadelle. En écrivant ces lignes, j'ai réalisé combien ma propre famille savait peu de choses sur moi. Je suis discret et montre difficilement mes sentiments. Certains amis pensent que je suis trop sévère avec moi-même. Ils n'ont pas totalement tort. J'ai pu être dur. Il m'a fallu du temps pour apprivoiser ma pudeur, mes doutes, mes craintes. »
Jordan Bardella, c'est aussi un animal politique très jeune. Il a compris que pour faire carrière au Front National, à l'époque, c'est encore le Front National, Marine Le Pen commençait à peine l'entreprise de dédiabolisation. Il a compris d'abord qu'il fallait bien présenter costume, gominage, chaussure cirée. Et il avait aussi compris qu'il fallait, pour survivre dans ce parti, coller à la ligne mariniste absolument, éviter tous les dérapages. Maxence Butet, l'ami militant à l'époque de Jordan Bardella, m'avait expliqué qu'on avait rencontré Florian Philippot, vice-président du Front National à l'époque. Et Philippot avait été très clair.
Pour les jeunes loups, si j'ose dire, présentables, il y a des places à prendre. Et ça, ce message-là, Jordan Bardella, il l'a reçu 5 sur 5, dès le début de sa carrière. Donc, il a toujours présenté un visage extrêmement lisse et sans dérapage.
Jordan Bardella est né à Drancy. Il a grandi dans la cité Gabriel Péry de Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis. Il l'a dit partout. C'est même devenu sa marque de fabrique. Cette enfance dans le 9-3, il ne l'évoque pas en priorité pour en dénoncer les inégalités sociales ou les politiques d'aménagement urbain. Non. Il s'en sert comme d'un label d'authenticité. C'est par là qu'il légitime son discours contre l'immigration, contre la délinquance, contre le terrorisme. Il se pose en témoin direct d'une insécurité qu'il juge systémique.
Le terrorisme, enfin, que j'ai vécu chez moi, confiné en 2015 dans mon immeuble, lorsque les forces de l'ordre ont donné l'assaut contre les terroristes du Bataclan, à Saint-Denis, dans le quartier où j'ai grandi. Lorsque j'ai dit, il y a quelques jours, à la télévision, que j'appartenais à une génération qui pouvait mourir pour une cigarette refusée ou un mauvais regard, les belles âmes s'en sont offusquées. Je pense que tout le monde connaît un petit peu le narratif autour de la vie de Jordan Bardella, l'enfant pauvre qui est né à Saint-Denis. C'est à moitié vrai, à moitié faux.
C'est vrai que Jordan Bardella a grandi dans le quartier Gabriel Péry, qui est dans une petite cité dans le centre-ville de Saint-Denis. C'est vrai que sa mère était HATSEM, donc assistant territorial dans les écoles maternelles, donc avec un salaire modeste. Tout ça, c'est vrai. Mais Jordan Bardella, il parle très peu, voire jamais du rôle de son père, qui lui était chef d'entreprise, et qui a contribué notamment financièrement à son éducation. Jordan Bardella, il a fait toute sa scolarité dans le privé, dans des établissements catholiques assez préservés. Récemment, j'ai retrouvé une photo de Jordan Bardella en seconde.
Et franchement, quand on voit la photo de classe, ce n'est pas la submersion migratoire. Je me souviens que la professeure qui est présente sur la photo un petit pull sur les épaules, on pourrait se croire un œil.
L'école privée à Saint-Denis ressemble à n'importe quel autre établissement public. Une grande partie des élèves étaient comme moi, issus de l'immigration et de la condition modeste. Nos parents voulaient nous extraire du climat agité qui régnait à l'école publique. Je me rappelle le règlement strict. Portable interdit, tenue correcte exigée, souhait à capuche bannie, respect de l'équipe enseignante et tolérance zéro, cours de soutien en français et en mathématiques pour les élèves en difficulté. L'éducation civique, la culture, les projets d'entraide et de solidarité avaient une place importante.
L'exigence, le mérite, l'autorité, les savoirs fondamentaux et le respect de la hiérarchie sont des valeurs sur lesquelles on ne peut transiger.
Sauf que tout ça, il ne le raconte pas trop. Jordan Bardella, il préfère insister sur les pseudo-dealers encagoulés dans sa cage d'escalier qui tiraient des coups de feu la nuit et sur lui, un petit peu terrorisé, qui préférait ne pas sortir et puis travailler ses cours et puis qui était victime entre guillemets de cette submersion migratoire un petit peu fantasmée par le Rassemblement National, victime de l'islamisme radical qui croisait partout à chaque coin de rue. Voilà, tout ça en fait, moi j'ai rencontré Pascal Humeau qui a été son coach média et en fait, c'est Pascal Humeau qui a créé ce storytelling pour Jordan Bardella.
Il me le décrit de manière très franche d'ailleurs dans le livre en interview et il me dit en fait, c'était de l'or en barre l'histoire de Jordan Bardella parce qu'on pouvait tordre la réalité, raconter simplement la moitié de l'histoire. Cosette, qui a grandi dans un quartier très pauvre, qui s'est élevé grâce à son travail, grâce au Rassemblement National et qui a connu de près tous les problèmes migratoires, de l'islam, etc. et qui donc est légitime pour vendre les solutions et les solutions, c'est quoi ? C'est le programme du Rassemblement National. C'est la moitié de l'histoire. Le prénom en tout cas est un marqueur culturel et c'est vrai que je pense que...
Mais c'est un prénom français, non, Mohamed ? Lorsqu'on arrive... Là, vous me posez une coche, je ne sais pas si c'est sur le calendrier, je ne crois pas, mais lorsque vous arrivez dans un pays, c'est bien de prendre le prêt. C'est sur le calendrier, Jordan ? Ça doit être sur le calendrier américain. Mais Jordan est davantage un marqueur social.
Il considère que son prénom est un atout,
c'est sa meilleure carte de visite ? Je pense qu'il n'est pas le seul à considérer que le prénom Jordan est très porteur électoralement, dans l'électorat, disons, modeste, parce qu'effectivement, Jordan, ça sonne souvent classe populaire comme prénom. Et ça, je pense que Marine Le Pen, elle l'a compris très vite. Non seulement, il s'appelle Jordan, mais en plus, il s'appelle Bardella, c'est-à-dire un nom à consonance italienne, donc venant de l'immigration italienne. Contrairement à Marine Le Pen, qui, elle, est avocate et a grandi dans un confort bourgeois total, notamment à Saint-Cloud, etc., qui n'a jamais eu de problème d'argent dans son enfance.
Et en fait, Jordan Bardella, Marine Le Pen, c'est un peu les deux faces du Rassemblement National, encore une fois, pour essayer d'aller chercher les électeurs le plus largement possible. Jordan Bardella, Jordan, ça parle aux classes populaires et donc, c'est un atout électoral pour son parti. Plus que jamais, le duo que nous avons formé repose sur la confiance, le respect, le partage de convictions profondes. Il s'est forgé dans les batailles, s'est renforcé dans les épreuves et se déploiera demain, j'en suis convaincu, dans la grande victoire pour la France. Ce qui veut dire qu'il a une grande maîtrise de lui-même.
Jordan Bardella, quand vous vous intéressez à lui, vous comprenez vite que c'est un coffre-fort, Jordan Bardella. C'est aussi un caméléon. Il est capable, sans problème, de changer de discours selon l'interlocuteur, selon qu'il est avec des journalistes qu'il estime être peut-être de gauche ou alors, dans un meeting avec des militants fervents. Alors là, il va avoir des accents nationalistes, identitaires, beaucoup plus forts. C'est vraiment un caméléon, Jordan Bardella. Je pourrais vous raconter une anecdote si ça vous intéresse. Première rencontre avec Jordan Bardella pour moi, au siège du Rassemblement National. C'était à la fin de l'hiver 2023.
J'avais négocié des semaines pour avoir droit à cette rencontre et puis finalement, Victor Chabert, son attaché de presse, m'introduit dans le bureau de Jordan Bardella et là, je suis surpris par sa tenue parce qu'il m'attend dans le canapé. Il est en train de lire un magazine et il est habillé avec des baskets blanches immaculées, avec un sweat à capuche blanc immaculé. Vraiment, on croirait qu'il y a encore l'étiquette sur le sweat à capuche. Il est tout neuf et je suis étonné qu'il me reçoive au naturel comme ça, etc. On discute pendant une heure. On a droit à un entretien. Il est très chaleureux, je dirais même séduisant.
Vous voyez, il vous tape dans le dos, il vous fait des grands sourires, il vous demande votre avis, il vous considère. Et en fait, je sors du bureau, j'appelle un ami journaliste qui suit le Rassemblement National depuis des années et je lui dis c'est bizarre, il m'a reçu, il était en sweat à capuche et mon ami journaliste explose de rire et il me dit t'as fait le coup du sweat à capuche. Je dis mais c'est quoi ? Il me dit quand il reçoit un journaliste trentenaire qu'il estime être de gauche, il s'habille comme un jeune pour faire décontracté et sympa et pour essayer de créer une empathie, une relation avec le journaliste. Pourquoi ?
Parce que le fond de commerce de Jordan Bardella depuis toujours, c'est le rapport au journaliste, le rapport à la presse et la communication. Il a besoin de séduire.
Jordan Bardella ne vient pas d'un milieu aussi populaire qu'il voudrait le faire croire. En revanche, dès ses débuts dans la sphère militante, il comprend parfaitement les codes de la politique, l'image, le discours, la stratégie. Il sait qu'il faut séduire et il va séduire Marine Le Pen. Ensemble, ils forment très vite un duo quasi fusionnel où chacun trouve son intérêt. C'est ce lien particulier que nous allons explorer dans le prochain épisode. Jordan Bardella, un fidèle dévoué de Marine Le Pen.
Jordan Bardella