Aller au contenu
Pourquijevote
Tous les transcripts
interviewLa chronique de Caroline Yadan· 4 mai 2026 7 min

La chronique de Caroline Yadan du 04/05/26

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:00
Présentateur

Nous sommes en direct et on est très heureux de la retrouver en studio. Elle est là, en chair et en os, en direct, Caroline Yadant. Bonjour Caroline. Bonjour Ilana. Et merci d'être avec nous ce matin. Alors vous souhaitiez revenir cette semaine sur les dernières déclarations de Boilem Sansal et sur sa volonté de quitter la France.

0:16
Caroline Yadan

Il a survécu à une prison algérienne et il survit à un cancer de la prostate. Il survivra aux éditorialistes parisiens. Boilem Sansal, 81 ans, le corps encore marqué par une année d'incarcération et par la maladie qui le ronge, envisage de quitter la France non par peur d'un régime mais par lassitude d'une meute. C'est le comble absolu et c'est le révélateur parfait. Car voilà ce que cette affaire dit de nous. Un homme a été emprisonné pour avoir pensé librement, pour avoir écrit sans permission, pour avoir dit dans une langue française magnifique des vérités que le pouvoir algérien ne supporte pas d'entendre.

Ce même pouvoir algérien qui vient de prononcer d'ailleurs une autre térime sentence contre un autre écrivain épris de liberté, Kamel Daoud. Pendant l'année de captivité de Boilem Sansal, les milieux dits progressistes, si promptes à se mobiliser pour les causes qui leur conviennent, ont remarquablement su se taire, tandis que nous élevions la voix. Alors on peut se réjouir de son retour parmi nous, non ? Bien entendu, il en a, mais aussitôt rentré dans le même camp qui s'était abstenu de le défendre.

Le même camp qui s'était abstenu de le défendre, s'étant pressé de lui intenter un second procès, plus insidieux que le premier parce qu'il se drape, dans les habits de la vigilance morale et de l'antifascisme. Les accusations sont connues, elles sont adominèmes pour mieux blesser et décrédibiliser. Or, la décrédibilisation est l'âme des esprits. En manque d'arguments, elle évite de débattre sur le fond, elle transforme le désaccord en suspicion morale et le contradicteur en suspect. Mais elle trahit aussi une faiblesse, celle de ne pas savoir convaincre autrement qu'en salissant.

Comme nous l'explique avec clarté et limpidité la philosophe Julia de Funès, la disqualification s'attaque à la personne pour éviter de répondre à son idée. Sansal aurait glissé vers la droite, pire, vers l'extrême droite. On brandit ses interviews accordées à des médias conservateurs, on comptabilise ses amitiés suspectes, on vérifie ses fréquentations, on scrute chaque phrase, on dissèque chaque mot pour y débusquer la preuve d'une compromission. Il a changé d'éditeur. Scandale. Il a signé chez Grasset. Trahison. Peu importe qu'un écrivain ait le droit élémentaire de choisir librement ses éditeurs.

Peu importe que Sansal ait déclaré ne jamais avoir rencontré Bolloré et n'avoir rien à faire de lui. Peu importe qu'Olivier Nora licencié scandaleusement de chez Grasset il y a quelques semaines et lui-même déclaré que son éviction n'avait rien à voir avec l'arrivée de Boilem Sansal dans la maison d'édition. Dans un procès à charge, tout devient suspect jusqu'aux actes les plus anodins d'une vie d'auteur. Et quand les arguments politiques s'épuisent, on descend plus bas encore. Une journaliste du Monde a affirmé sur France 5 le 15 avril dernier que Sansal n'est, je cite, « ni un très bon écrivain, ni un très gros vendeur ». Deux contre-vérités en une phrase, performance rare.

Certains de ses livres se sont écoulés à des centaines de milliers d'exemplaires. Quant à son talent, l'Académie française en a jugé autrement. Elle l'a élue le 29 janvier 2026 par 25 voix sur 26 au premier tour de scrutin. L'Académie royale de Belgique l'avait élue en octobre 2025 alors qu'il croupissait encore dans sa cellule, faisant dans cette élection un geste de résistance autant que de reconnaissance. Cela devrait imposer silence à ceux qui hiérarchisent les écrivains selon leurs opinions politiques. Mais non.

4:20
Présentateur

Est-ce qu'on peut considérer qu'il s'agit là, Caroline,

4:22
Caroline Yadan

d'une simple querelle littéraire ? Eh bien non, Ilana, ce qui se joue ici n'est pas une simple querelle littéraire. C'est une mécanique bien rodée que l'histoire intellectuelle française connaît par cœur. En 1989, quand Salman Rushdie fut condamné à mort par l'ayatollah Khomeini, une partie de la gauche s'empressa d'expliquer qu'il avait provoqué. Quand Solzhenistin publia l'archipel du Goulag, les communistes français le traitèrent de réactionnaire et mirent en doute la valeur de son témoignage. La tuerie des journalistes de Charlie Hebdo a immédiatement été suivie des « oui mais » de cette même meute toujours au nom des droits humains. Le procédé ne change jamais.

On salit la victime, on conteste son talent, on l'associe aux mauvaises fréquentations et l'on esquive la question centrale, celle de sa liberté. Ce qu'on ne peut pas réfuter moralement, on tente de le dissoudre esthétiquement. On ne démonte pas l'argument, on discrédite celui qui le formule. C'est plus simple, plus bête, plus rapide. C'est le meilleur moyen de ne pas faire avancer la vérité. Sansa lui-même a trouvé la formule juste. Les Français sont adorables, dit-il, dans la rue, des vieux, des jeunes, des adolescents viennent le remercier. Ce sont, je cite, « les oligarques de la pensée, les petits dictateurs de bureaux qui les puisent. » On les comprend, ces oligarques.

Un homme libre qui refuse de se laisser assigner est toujours encombrant. Un écrivain algérien qui ne joue pas le rôle qu'on lui a écrit, qui pense par lui-même et dit ce qu'il pense, qui dénonce les ravages de l'islamisme et qui, comble de l'inacceptable, s'est rendu en Israël à plusieurs reprises, voilà quelqu'un d'intolérable pour ceux dont le commerce intellectuel repose sur la distribution des bons et des mauvais points identitaires. Qu'on soit d'accord ou non, avec chacune de ses positions importe peu. La liberté ne se défend pas à la condition que le libéré partage nos opinions. Elle se défend absolument ou elle ne se défend pas.

Un homme de 81 ans, malade, est sorti de prison, envisage de quitter le pays où il a choisi de vivre et d'écrire parce que quelques plumitifs bien installés lui rendent l'existence insupportable. Il appelle ça « pire que la dictature en Algérie ». C'est une hyperbole, évidemment, mais une hyperbole qui dit quelque chose de vrai sur la violence sourde de certains ostracismes. Boilem Sansal, immortel sous les crachats, mérite mieux que ça. La France aussi.

7:06
Présentateur

Eh bien, merci beaucoup, Caroline Yadant, pour cet hommage à Boilem Sansal. On espère qu'il nous aura écoutés ce matin pour ce bel hommage. Merci infiniment, Caroline. Merci, Yana. Et je vous dis à très bientôt.

7:16
Caroline Yadan

À bientôt.