IL FAUT SORTIR DE L'OBSESSION DE LA COULEUR - ARMAND GAUZ
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Propositif 70 %Attaque 20 %Défensif 10 %
Questions et réponses
Taux de réponse directe : 100 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)
- 2:00OuverteRéponse directe
Alors commençons par ton œuvre ton dernier livre, Camarade Papa, ton œuvre commençante.
- 4:00OuverteRéponse directe
Est-ce qu'il n'est pas finalement l’allégorie de cette pensée marxiste aujourd'hui abandonnée mais qui est toujours vivace et qui continue de s'affirmer ? Est-ce que le marxisme est mort ?
- 7:00OuverteRéponse directe
Alors tu te mets aussi dans la peau d'un petit agent du colonialisme naissant, une sorte de migrant blanc de l'époque et qui découvre l'Afrique.
- 11:00OuverteRéponse directe
Alors donc finalement il fait un pari qui est audacieux et quasiment suicidaire tout comme les petits Ivoiriens qui aujourd'hui traversent le Sahara et traversent la Méditerranée pour rejoindre l'Europe.
- 15:00OuverteRéponse directe
Alors tu poses des anti-héros, clairement. Disons que ce sont des personnes ordinaires alors qu'en Afrique, le récit anti-colonial qui était nécessaire à la moitié du XXe siècle a posé quand même une Afrique résistante alors que dans ton livre on a l'impression que l'Afrique s'est auto-colonisée par ignorance.
- 19:00OuverteRéponse directe
Est-ce que c'est pas finalement enlever une arme à l'opprimé africain que de lui demander de sortir de la couleur alors que c'est cette couleur qui l'a défini ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 8:00Armand GauzChiffre
« En deux ans, il y a 8 migrants européens qui meurent. – 8 sur 10. »
- 10:00Armand GauzFait
« Ceux qui bougent, tout ces migrants. Ceux de la colonisation comme ceux d'aujourd'hui, ils ne sont pas suicidaires. »
- 12:00Armand GauzFait
« Ils sont plus à respecter que ceux qui sont tranquillement à ronronner dans leur salon et à s'indigner devant ces migrants qui viennent prendre leur travail. »
- 14:00Armand GauzFait
« Aucun marin portugais, hollandais, norvégien, anglais ou français qui débarque sur une plage d'Assinie au XVe siècle ou au XIIIe siècle, il n'y a aucun élément qui montre que lui il pense que le gars qu'il rencontre sur la plage est un sous-homme ou un animal. »
- 21:00Armand GauzFait
« Moi je ne suis pas le descendant d'un Roi. Et j'ai pas besoin de ça pour me poser comme résistant au système colonial qui est un système capitaliste bourgeois. »
- 22:00Armand GauzFait
« Je n'oublie jamais ça, je n'oublie jamais ça du point de vue intellectuel, je ne me laisse pas distraire par les lampions de la grande résistance africaine tout comme de la négritude. »
- 24:00Armand GauzFait
« Moi ce que je veux fabriquer à côté, c'est de l'intelligence, c'est de la compréhension, l'Histoire avec grand H s'est écrite avec des hommes petit h, des hommes qui mangeaient, qui avaient la chiasse, qui tombaient amoureux, qui faisaient des enfants, qui se posaient des questions sur ce qu'allait être ce monde. »
- 26:00Armand GauzFait
« À partir du moment où le premier homme dit blanc a posé son pied sur la plage de Grand Bassam, c'était mort pour tout le monde. »
- 29:00Armand GauzFait
« Même le Black Panther Party est un parti d’obédience marxiste léniniste. »
- 32:00Armand GauzFait
« La francophonie c'est une langue qui n'existe pas, il existe une seule langue qui s'appelle le français. »
- 35:00Armand GauzFait
« Nous sommes le fruit de cette Histoire. Et donc cette chose-là, j'appelle ça clairement cette chose-là, personne n'en parle jamais. »
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[Musique] – Armand Gauz est l'écrivain que les médias s'arrachent en cette rentrée. Dans son premier roman Debout-Payé paru en 2014, il décrivait l'aliénation de la société de consommation à travers le regard d'un étudiant africain devenu sans-papiers et vigile dans les grands magasins. Il revient avec Camarade Papa où il raconte la conquête coloniale de la Côte d'Ivoire avec des partis pris très originaux.
Armand Gauz est décrit comme un écrivain rouge, on imagine qu'il ronronne de plaisir quand il entend ça. Avec lui nous allons parler de ses livres mais aussi de ses idées et de ses deux pays ses deux amours, la Côte d'Ivoire et la France. Bonjour Armand. – Bonjour Théophile. – Alors commençons par ton œuvre ton dernier livre, Camarade Papa, ton œuvre commençante. – Voilà ! tout à fait. – Il ne faut pas mépriser les faibles commencements et là ce ne sont pas des faibles commencements, mais des commencements d'une certaine ampleur, plusieurs dizaines de milliers de livres vendus, un écrivain bankable comme ils disent.
Alors dans Camarade Papa tu mets en place un dispositif assez particulier. Deux personnes qui racontent, qui se racontent, deux Européens qui découvrent l'Afrique. Un Européen blanc qui découvre l'Afrique au XIXe siècle et un Européen noir qui découvre l'Afrique au XXe siècle.
Un Afropéen pourrait-on dire mais on va en discuter – Surtout pas de gros mots. – En commençant par le second, donc l'Européen noir qui découvre l'Afrique, c'est en fait un petit garçon qui est né en Hollande de parents Ivoiriens militants marxisants et qui arrive au pays parce que finalement ses parents ne peuvent pas vraiment s'occuper de lui et il parle avec une sorte de vulgate marxiste très carré, très Bim Bam Boum et aussi il porte sur le monde, sur l'Afrique qu'il découvre, un regard plein de candeur. On le sent un peu seul, un peu délaissé, un peu abandonné.
Est-ce qu'il n'est pas finalement l’allégorie de cette pensée marxiste aujourd'hui abandonnée mais qui est toujours vivace et qui continue de s'affirmer ? Est-ce que le marxisme est mort ? Est-ce qu'il renaît dans le monde d'aujourd'hui ? – Alors !
Avant d'en venir au nœud de ta question c'est-à-dire "Est-ce que le marxisme est mort ? ", j'aime bien comment mon livre t'a obligé à dire : "c'est l'histoire de deux Européens qui découvrent l'Afrique". C'est pour ça que j'ai pris ce parti pris esthétique et artistique en fait, pour obliger à oublier la couleur.
Parce que je considère que c'est l'une des plus belles arnaques de l'Histoire, le chiffon rouge de la couleur ou du racisme qui empêche de réfléchir, de pousser plus loin la réflexion historique ou bien politique parce qu'au final c'est une histoire de rencontre d'hommes. Maintenant est-ce que le marxisme revient ? En fait le marxisme n'est jamais mort.
Je vais citer mon fils avec qui on discutait comme ça… – Ton fils qui a un Camarade Papa lui aussi. – Oui il a un Camarade Papa mais lui il est tranquille. Il est à Sophie Germain dans un lycée parisien, je ne suis pas sûr qu'il rêve de lutte des classes et tout ça.
Mais en tout cas il a une éducation politique liée au fait que ce soit mon fils aussi qui fait qu'il a un avis sur ces choses-là et je lui parlais de la classe moyenne française à propos des grèves au début de l'année, on discutait, je lui parlais de la classe moyenne qui était un peu, selon mon avis, les collabos de la grande bourgeoisie française depuis le milieu des année 70 en fait, depuis que la consommation a pris le pouvoir, les grandes entreprises ont pris le pouvoir. Donc moi je considère que la grande classe moyenne française qui, avant était du côté de la classe ouvrière, aujourd'hui s'acoquine plus, s'acoquine carrément même, se vend à la grande bourgeoisie et que pour moi c'était plutôt ça le problème de la France. Donc tu vois le genre de discussion que j'ai avec mon fils.
Et donc il me répondait simplement en disant : "non mais papa t'as tort parce qu'en fait ce ne sont pas des collabos ce sont des paresseux, il y a une paresse dialectique qui s'est emparée de la classe moyenne française et ne t'inquiète pas papa, Marx est de retour, la lutte des classes est à nouveau tendance". – Dis donc c'est un fils qui mériterait d'être connu ! Alors tu te mets aussi dans la peau d'un petit agent du colonialisme naissant, une sorte de migrant blanc de l'époque et qui découvre l'Afrique. – Pas une sorte, c'est ce qu'il est.
Dans la définition médiatique et spectaculaire qu'on donne aux migrants avec tout ce qu'il y a de dramatique autour du fait que par exemple en traversant la Méditerranée ils mettent en jeu leur vie. C'est exactement la même chose qui se passe dans le petit personnel de Jules Ferry qui lance la France à la colonisation. En fait chacun y va pas pour accomplir le grand destin qu'on leur promet, celui d'apporter la civilisation par delà les mers etc.
Non non, chacun y va pour accomplir un destin personnel. Je fais exprès de prendre un personnage paysan, donc le lumpenprolétariat de l'époque, c'est encore en dessous des ouvriers, à la fin du XIXe siècle donc je prends ce paysan-là que j'emmène à Grand-Bassam. – Un paysan de la Creuse. – Oui de la Creuse, on va dire, du Sud de l'Indre et Loire pour être précis puisque le village Abilly que je prends existe vraiment.
Donc le centre de la France. Et donc lui il représente ce qu'on fait de pire, de plus bas dans l'échelle de la société française de cette époque-là. Et en plus il perd son père et sa mère.
Il est personnellement ruiné et puis socialement pauvre. Et donc il cherche à se reconstruire personnellement, à se fabriquer un destin personnel en partant en Afrique. C'est dangereux de partir en Afrique à cette époque-là !
Ce qui est dangereux ce n'est pas la guerre que tu vas y trouver, la colonisation n'est pas un acte guerrier en fait, ce qui est dangereux de faire quand on va en Afrique à cette époque ce sont les maladies, l'inadaptation au climat, l'espérance de vie, en deux ans, il y a 8 migrants européens qui meurent. – 8 sur 10. – 8 sur 10.
C'est énorme. En deux ans. D'ailleurs je crois que c'est de là que doivent venir les premiers contrats de fonctionnaire, ils tournent autour de 2 ans, ils ont pris des statistiques à peu près de cette époque-là. – Alors donc finalement il fait un pari qui est audacieux et quasiment suicidaire tout comme les petits Ivoiriens qui aujourd'hui traversent le Sahara et traversent la Méditerranée pour rejoindre l'Europe. – Alors c'est exactement ça mais seulement moi je prends ça d'un autre point.
Ils ne sont pas suicidaires tout ceux qui font ça, ceux qui bougent, tout ces migrants. Ceux de la colonisation comme ceux d'aujourd'hui, ils ne sont pas suicidaires. Quand il y a la guerre au Soudan, le Soudan ne se vide pas parce qu'il y a la guerre.
Quand il y a la guerre en Syrie, la Syrie ne se vide pas. C'est vraiment une infime partie de gens qui quitte la Syrie, le Soudan ou la Côte d'Ivoire. Ces gens sont hyper intéressants parce qu'ils savent exactement les risques qu'ils prennent et ils défient ces risques-là au nom d'un destin personnel. "Ça n'arrivera pas à moi ! " En cela ils accomplissent la destiné de l'humanité.
On a toujours été comme ça. Chercher à aller voir au-delà de l'horizon c'est quelque chose d'inaliénable dans tous les hommes. C'est pour cela qu'il y a des hommes au Pôle Nord, c'est pour cela qu'il y a des hommes dans le désert du Sahara ou dans le désert de Gobi.
Il y a quelque chose de bien plus fort que toutes ces espèces de récupérations politiques et médiatiques. Donc eux, pour moi, ce ne sont pas des désespérés ce sont des espérants. Ce qui les motive, ce n'est pas la guerre ou bien le désespoir, non c'est l'espoir !
Ce sont des supra-espérants. Le gars qui est sur la plage de Tripoli, il voit bien que le canot, il est pourri et qu'il est fait pour 22 personnes, qu'ils seront 220 dedans. Il sait le risque qu'il prend.
Mais il se dit bien au-delà de tout ça, en espérant au-delà de tout ça : "Ça n'arrivera pas à moi ! " C'est ça qui est formidable, c'est ça que je trouve beau. Et ces gens-là, ils sont plus à respecter que ceux qui sont tranquillement à ronronner dans leur salon et à s'indigner devant ces migrants qui viennent prendre leur travail. – Et dans "Camarade Papa" on a des personnages que je pourrais qualifier comme à ras d'humanité.
Le narrateur ne décrit pas des bons sauvages oppressés par des méchants civilisés ni des civilisés glorieux qui civilisent des sauvages stupides. Les Blancs comme les Noirs sont presque aveugles en fait au grand jeu de l'Histoire qui est en train de se jouer. Chacun se cherche comme on dit à Abidjan. – Exactement ça !
Je ne connais personne, même les plus grands administrateurs coloniaux qui sont arrivés en Afrique en se disant vraiment qu'ils apportaient la civilisation à des espèces de bêtes sauvages. Je vais encore plus loin : au-delà de l'esclavage, en parlant d'esclavage par exemple. Tout le monde dit c'est une espèce de racisme suprême et tout ça parce que les gars ils ont fait ça, ils arrivent à se justifier en se disant qu'à l'époque on considérait les hommes noirs comme étant des sous-hommes.
Moi je vais dire aujourd'hui, je peux dire avec certitude, qu'aucun marin portugais, hollandais, norvégien, anglais ou français qui débarque sur une plage d'Assinie au XVe siècle ou au XIIIe siècle, il n'y a aucun élément qui montre que lui il pense que le gars qu'il rencontre sur la plage est un sous-homme ou un animal. Impossible. – Tu le dis sur la base de quoi ?
Des archives ? – Des archives ! Le discours raciste vient après, en fait. – Il vient comme pour justifier une stratégie capitaliste. – Tu peux pas te tromper sur ce qu'est un homme devant toi.
Tu peux pas te tromper. Tu vas voir, tu vas rencontrer quelqu'un, vous ne vous entendez pas, vous allez faire des efforts pour vous entendre, tu as des choses à proposer, lui aussi, et puis vous échangez sur cette base. Même si vous ne vous êtes jamais vus, même si le gars il est de couleur noire, d'emblée tu vois que le gars il a une femme, des enfants, comme toi, et que même il est peut-être plus malin que toi.
Il n'y a rien tout de suite qui peut te faire dire "Oh ben quand même, je viens de rencontrer un sauvage ! " Même quand il est nu, toi tu sais pourquoi tu es habillé, tu es habillé parce qu'il fait froid chez toi. – Alors tu poses des anti-héros, clairement.
Disons que ce sont des personnes ordinaires alors qu'en Afrique, le récit anti-colonial qui était nécessaire à la moitié du XXe siècle a posé quand même une Afrique résistante alors que dans ton livre on a l'impression que l'Afrique s'est auto-colonisée par ignorance. C'est-à-dire que les chefs locaux qui jouaient leur jeu perso ne se sont pas rendus compte qu'on avait dépassé le stade de l'économie des comptoirs et qu'on entrait dans une domination bien plus franche. Et quelque part ça déconstruit aussi le récit panafricain, quelque part. – Moi, je ne cherche même pas à déconstruire quoi que ce soit.
Le récit panafricain tout comme le récit colonial sont des fictions. Les deux, ce sont des fictions donc dire que j'apporte la civilisation et que je colonise les terres c'est une fiction. Tu n'apportes aucune civilisation.
Toi maintenant pour résister en t'inventant une espèce d'Afrique idéale tout ça, c'est une fiction de la fiction qu'on t'a fabriquée. Tu vois c'est ça la subtilité, c'est pour ça que le panafricanisme ou bien cet espèce de "On voit la grande résistance" c'est très pervers parce que ça nourrit, ça encense finalement le discours colonial. Par exemple quand tu dis, en tant que résistant africain quand tu clames urbi et orbi que "Moi aussi mes parents ils ont connu la civilisation, on avait l'écriture avant, les pharaons étaient noirs", c'est scandaleux de dire ça. – Parce que tu présupposes qu'au cas où ils n'avaient pas connu l'écriture, ils étaient vraiment des sauvages. – Voilà !
Donc tu vois, c'est ça la subtilité dialectique que les gens n'ont pas. – En fait, l'Histoire, tout le monde s'invente des ancêtres glorieux. – Exactement, tout le monde s'en invente.
Moi je ne suis pas le descendant d'un Roi. Et j'ai pas besoin de ça pour me poser comme résistant au système colonial qui est un système capitaliste bourgeois. Je n'oublie jamais ça, je n'oublie jamais ça du point de vue intellectuel, je ne me laisse pas distraire par les lampions de la grande résistance africaine tout comme de la négritude.
Je n'ai pas à justifier le fait d'être en face de qui que ce soit. – Tu te trouves ici et maintenant. – Moi je me vois ici et maintenant comme appartenant à une frange de la population exploitée par une toute petite branche, la grande bourgeoisie internationale, le grand capital international, ce n'est pas un terme grossier, c'est comme ça que c'est, pas autrement, une majorité qui détient les moyens de production de biens et de richesses et qui exploite l'ensemble du reste de la planète au nom d'un pouvoir quasiment divin.
Donc c'est ça qui est important à signaler. Je ne déconstruis pas cet édifice qui est gigantesque. Ça fait des siècles que les gars ils ont monté leur truc.
Ils ont eu les moyens et le temps. Moi je ne suis pas dans leur système. Moi ce que je veux fabriquer à côté, c'est de l'intelligence, c'est de la compréhension, l'Histoire avec grand H s'est écrite avec des hommes petit h, des hommes qui mangeaient, qui avaient la chiasse, qui tombaient amoureux, qui faisaient des enfants, qui se posaient des questions sur ce qu'allait être ce monde.
C'est ça qu'il faut rappeler. Et je vais plus loin en disant que de toutes façons, quand on parle de panafricanisme, on est encore plus dans la légende parce que de toutes façons à partir du moment où le premier homme dit blanc a posé son pied sur la plage de Grand Bassam, c'était mort pour tout le monde. Parce que l'Afrique n'existait pas dans la tête de mon grand-père.
Cette Afrique-là n'a jamais existé. Mon grand-père il était en Afrique définie par les blancs, par le discours colonial. – Oui mais dès lors que cette Afrique a été définie par le discours colonial, dès lors qu'elle a été unifiée par les douleurs qui ont été infligées à travers l'Histoire, est-ce que c'est pas finalement enlever une arme à l'opprimé africain que de lui demander de sortir de la couleur alors que c'est cette couleur qui l'a défini ?
Est-ce que c'est seulement possible de sortir de la couleur alors qu'il y a eu des siècles de constructions, d'amalgames entre la classe et la race ? Parce qu'aux États-Unis au XVIIIe ou au XIXe siècle et même au XXIe siècle, il y a eu quand même un effort qui a tenté d'amalgamer classe et race et en fait aujourd'hui on essaye de manière assez intelligente de faire hisser des figures des minorités qui représentent la bourgeoisie et qui permettent de dés-amalgamer mais quelque part, au départ, il y a un amalgame classe et race et c'est difficile d'éluder cette construction qui demeure. – Mais je n'en suis pas responsable, je laisse ceux qui veulent rester dedans.
Qu'ils nagent dans leur construction, moi ce n'est pas mon problème. Moi ce que je fais, je fabrique à côté ce que je considère comme une nouvelle fiction. Ce sont des symboles qui vont casser d'autres symboles.
Il n'y a pas de discussion sur le fait que la couleur c'est un chiffon rouge brandi à un taureau ensanglanté qui va se précipiter dedans. Même le Black Panther Party est un parti d’obédience marxiste léniniste. Même eux avaient compris.
Pourtant c'est aux États-Unis des années 60. C'est en cela d'ailleurs qu'ils étaient dangereux, ils avaient bien compris que le problème c'était pas le fait d'être noir ou pas noir, le problème c'était pas la douleur, elle est déjà là. C'est pas ça le problème.
Le problème c'est "qui exploite qui ? ". – Alors ce que tu dis risque d'être mal entendu par justement les Afropéens, le terme que tu récuses, c'est-à-dire les gens qui comme tes enfants sont des identités remarquables au point de vue colorimétrique et qui peuvent estimer que toi qui es né en Afrique et d'une certaine manière qui a vécu une bonne partie de ta vie en Afrique, tu as réussi à te construire en dehors de la couleur alors que eux ils sont pris au piège de la couleur.
Je te donne par exemple à écouter cette phrase de Chimamanda Ngozi Adichie qui est une écrivaine nigériane qui a écrit le livre Americana qui raconte l'histoire d'une immigrée nigériane aux États-Unis, qui découvre les États-Unis et qui retourne à Lagos. Et elle dit : "En descendant de l'avion à Lagos j'ai eu l'impression d'avoir cessé d'être noire". Parce que finalement l'oppression psychologique qu'on peut vivre en tant que noir ou bien "racisé" le mot est assez compliqué en ce moment ici au Média en plus, l'oppression psychologique elle n'est pas vécue pareillement par toi ou moi qui sommes à la fois européens et africains que par des Européens qui ont l'air d'être Africains mais qui sont totalement européens, qui ne connaissent rien de l'Afrique.
Il y a quand même une différence. – C'est pour ça que le plus grand service que je peux rendre moi à ma descendance et à tous ces gens qui ressemblent à mon fils c'est de sortir le débat de la couleur en fabriquant des fictions nouvelles. C'est ça l'idée.
Tu t'imagines tous ces gens assignés à réflexion à résidence dans leur propre épiderme ? C'est quand même incroyable, il faut bien qu'on en sorte un jour. C'est vraiment ça l'idée.
Les gens ils ont bossé, ils ont vraiment bossé pour qu'on en arrive là, même en Afrique. Aujourd'hui il y a des gens qui se sont racisés en Afrique. Parce qu'aujourd'hui la lutte raciale semble médiatique donc ils ont l'impression que les problèmes de Venus Williams sont leurs problèmes colorimétriques, je ne sais pas on peut en citer d'autres.
Ou bien ils ont l'impression que ce film qui s'appelle Black Panther, ce mauvais film-là, ils ont l'impression d'être concernés par cette histoire-là de façon autre que juste l'alignement spectaculaire d'images. – D'un point de vue purement esthétique, effectivement ça remet en cause les canons esthétiques des siècles précédents qui étaient caractérisés par le racisme. – Mais ce sont des canons esthétiques précis qui appartiennent à Hollywood.
On peut pas leur demander de faire autre chose. Mais nous, nous… Je ne cherche pas à déconstruire quoi que ce soit comme discours, j'insiste dessus, parce qu'ils ont vraiment fait le boulot. Même en Afrique ils nous ont filé cette bourgeoisie nègre qui a donné entre autres choses cet espèce de pseudo panafricanisme, cette espèce de négritude de Saint-Germain-des-Prés, ils ont essayé de nous filer ça.
Sauf que nous, finalement, on est bien autre chose. Et c'est ça qu'il faut construire symboliquement, c'est cette fiction nouvelle là qu'il faut rendre au monde. – Donc tu es pour un non alignement esthétique, il y a eu des non-alignés pendant la période de la guerre froide… – Exactement ils nous ont montré le chemin, ils nous ont montré le chemin tous ces grands leaders, c'est ça, c'est ça qu'il faut voir. – Alors il y a une fiction qui essaye de sortir en fait de cette obsession colorimétrique héritée des siècles précédents, c'est la francophonie, la francophonie pourtant que des écrivains comme toi, comme d'autres, contestent parce que les francophonies du Sud sont très informées sur celles du Nord mais elles ne les comprennent pas vraiment en réalité et les francophonies du Nord, c'est-à-dire la France, la Belgique, la Suisse et le Canada, le Québec, ne savent rien des francophonies du Sud.
Le Sud est inondé en fait d'images, de signifiants qui viennent du Nord et qui sont francophones, les gens regardent TV5, écoutent RFI, regardent France 24, ont l'impression de connaître cet autre francophone riche, mais ne le connaissent que très peu, alors et quand finalement il se rend compte que ce francophone riche ne le connaît pas du tout il y a une sorte d'une amertume profonde. Est-ce qu'il est possible de postuler en fait une sorte d'identité francophone aujourd'hui, par delà l'histoire coloniale et toutes les blessures du passé ? – Moi je vais être assez rapide et radical sur cette question, la francophonie c'est une langue qui n'existe pas, il existe une seule langue qui s'appelle le français.
Elle s'est répandue dans le monde comme toutes les autres langues… – Mais en tant qu'espace culturel, est-ce qu'elle existe ? – L'espace culturel, ça c'est autre chose, on parle bien de la francophonie, donc ça n'existe pas comme langue c'est… moi ce que je connais c'est le français, tout le reste là je connais pas. Je connais le français.
Le français c'est un véhicule, c'est une langue, un véhicule qui donne des moyens de réfléchir le monde, une langue comme une autre, comme il y en a des centaines et des centaines en Afrique, d'accord ? La manière dont elle se répand, voilà c'est le fruit de l'histoire de tout ce qu'on veut, il n'y a pas de problème, on est là nous tous on parle français. Nous parlons tous français, nous ne sommes pas francophones, il ne viendrait pas à l'idée de dire d'un écrivain québécois que c'est un écrivain francophone ou belge que c'est un écrivain francophone.
Même au sein… En France même ici en France, la culture parisienne n'est pas celle de de Marseille ou de Bayonne ou de Strasbourg, d'accord ? Même en France, la France est traversée de diversités, de contradictions culturelles très fortes et très vieilles, même en France, on ne cherche pas unifier les gens autour d'un système qui s'appelle la francophonie non, non, non, on constate ça, et on dit qu'on a le même destin national. Donc on peut pas fabriquer ça de façon artificielle à travers le monde, c'est impossible.
Chacun désormais a son histoire, chacun d'eux s'est approprié la langue de la même façon, enfin… à sa manière à lui, moi je parle un français d'Abidjan. Mes amis camerounais parlent un autre français, mais nous nous comprenons tous au-delà… l'objectif c'est quand même de se comprendre et en plus c'est super riche. – S'entendre ou bien se comprendre ? – Ah non, "se comprendre", vraiment, c'est un vrai véhicule de pensée. – Par exemple, tu es français, tu es ivoirien, entre la France et la Côte d'Ivoire, il y a aujourd'hui des abîmes de compréhension qui sont comment dire… – Ce n'est pas lié à la langue. – Oui ce n'est pas lié à la langue mais en fait, vu qu'intuitivement, ils ont l'impression qu'ils se comprennent quand il se parlent puisqu'ils parlent la même langue, mais ils ne disent pas la même chose par exemple on va parler de la crise politique en Côte d'Ivoire qui n'est toujours pas finie, et qui en fait est structurée autour de la présence française, de l'intervention française donc c'est un président ivoirien Laurent Gbagbo à La Haye à la Cour pénale internationale envoyé par la France, les Ivoiriens passent leur temps à penser à ce que la France a fait dans leur pays mais les Français, quand ils se réveillent le matin ne pensent pas du tout à ce que la France a fait en Côte d'Ivoire. – Mais Théophile, c'est normal ça en fait, c'est normal et ça n'a rien à voir avec la francophonie ou le français, absolument rien à voir.
C'est le destin, enfin… l'Histoire entre deux nations et c'est normal que l'on se sente plus touchés, c'est normal qu'en France ici personne n'en ait rien à foutre, d'accord, mais moi mon rôle d'écrivain c'est quoi ? C'est de fabriquer l'abîme intellectuel dans lequel les gens vont se sentir à l'aise et penser le monde de l'autre, les uns des autres, c'est un peu ça, c'est un peu ça, donc là vraiment je ne veux vraiment pas parler de la francophonie parce que d'abord c'est une institution techniquement, la francophonie c'est une institution. – Mais ce n'est pas que ça. – C'est d'abord ça, ce n'est que ça.
Ils se sont dit : "On va maintenir ce truc où tout le monde parle français donc partage la même culture." Donc voilà c'est une espèce de théorie du milieu des années 80, le premier d'ailleurs, le premier président de la francophonie je crois que c'est Abdou Diouf, ça permet de recaser ce grand fils de Léopold Sédar Senghor, ce grand fils au sens propre comme au figuré de Léopold Sédar Senghor. – Léopold Sédar Senghor qui est un des apôtres de la négritude, qui est le premier président sénégalais… – C'est quand même marrant qu'on mette facilement la conception de la négritude qui est un concept complètement bourgeois avec ce truc de la francophonie et donc c'est un instrument institutionnel.
Le patron de la francophonie, il a le rang de chef d'État. Tout de suite c'est suspicieux pour tout le monde. Je ne sais plus qui est le patron là, quand ils viennent en Côte d'ivoire, ils parlent avec le Président, et quand ils vont au Congo ils parlent avec le Président, quand ils vont au Gabon ils parlent avec le Président, tu m'étonnes qu'Alain Mabanckou dise comme ça à la boutade, que c'est un instrument qui parle entre dictateurs en fait, ils se parlent entre eux et puis nous ils ne font que descendre des espèces d'instruments, donc vous allez faire du sport, vous allez écrire des livres, vous allez faire du cinéma et de la télé, on va vous financer et tout ça.
Vous allez faire des rencontres internationales entre vous, voilà. C'est ça, c'est un instrument, une institution qui n'a rien à voir avec ce qui se passe, l'appropriation culturelle qui se passe à Adjamé, à Korhogo, Treichville même à Bangkok ou bien, je sais pas, à Toronto, en Haïti, ça n'a rien à voir. Ils ont créé leur truc, qu'ils s'amusent avec ça, nous on se gère dans notre façon de parler dans notre façon de vivre, dans notre façon de nous rencontrer les uns et les autres.
Que les Français n'en aient rien à foutre de la politique en Côte d'Ivoire, qu'ils se laissent abuser par les grands termes des grands médias français, c'est normal, c'est fait pour les embêter eux, nous on est beaucoup plus intelligents que ça, puisque nous, nous avons désormais, donc à partir du moment où le premier blanc a posé son pied sur la plage de Grand Bassam là, ça a donné une chose qui n'est plus totalement l'Afrique, qui n'est pas du tout l'Europe, ça a donné nous, nous, là, comme on est aujourd'hui, toi, moi, nous sommes le fruit de cette Histoire. Et donc cette chose-là, j'appelle ça clairement cette chose-là, personne n'en parle jamais. Et nous, c'est nous les Superman, nous qui sommes capables de comprendre dans la même journée, avec grande finesse, ce qui se passe dans la politique française, belge ou américaine, tout en comprenant ce qui se passe au Tchad, au Congo et en Côte d'Ivoire par exemple, voilà, nous sommes les humains d'après et ils ne se rendent pas compte mais ça va venir on va leur sauter à la gueule bientôt. – Merci Armand Gauz. [Musique]
Dominique Theophile