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AutreFrance Culture — L'invité(e) des Matins (sur Site radio)· 7 août 2026 41 minMixteCulture, médias & sportSolidarités & famille

Honoré de Balzac à travers les siècles : entre postérité et usages politiques

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Présentateur

France Culture Les matins d'été, Julie Gacon

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Invité

Balzac est mort une nuit d'août en 1850 et de sa mort, Victor Hugo a fait ce récit. J'étais dans la chambre de Balzac, un lit était au milieu de cette chambre. Monsieur de Balzac était dans ce lit, la tête appuyée sur un monceau d'oreiller auquel on avait ajouté des coussins de dame à rouge empruntés au canapé de la chambre. Il avait la face violette, presque noire, incliné à droite, la barbe non faite, les cheveux gris et coupés courts, l'œil ouvert et fixe, je le voyais de profil et il ressemblait ainsi à l'empereur. Je pris la main de Balzac, je la pressais, il ne répondit pas à ma pression. Le garde me dit « il mourra au point du jour ».

Je redescendis en portant dans ma pensée cette figure livide. Rentrer chez moi, c'était un dimanche, je trouvais plusieurs personnes qui m'attendaient. Je leur dis « messieurs, l'Europe va perdre un grand esprit ». Il mourut dans la nuit, il avait 51 ans. Depuis sa mort cette nuit-là, Honorat Balzac a été enseigné, collectionné, adapté mais aussi revendiqué tout à la fois au cours du temps par des monarchistes, des intellectuels fascistes, des marxistes. Comment une œuvre se transmet-elle d'une génération à l'autre ? Que choisit-on d'en retenir ou d'en oublier ? Ce sont ces passionnantes questions que vous sulevez, Judith Lyon-Camp, dans votre livre. Bonjour. Bonjour. Merci d'être avec nous.

Balzac nous appartient. Une histoire politique de la transmission littéraire apparue en mai aux éditions du CNRS. Et je dois dire que c'est un bonheur. Vous êtes historienne directrice d'études à l'EHESS, spécialiste des usages de la littérature. Et en cela, ce qui vous a occupé, ce n'est pas une lecture critique personnelle de l'œuvre de Balzac, c'est la façon dont son œuvre s'est transmise depuis sa mort. Comment on transmet une œuvre ? Comment elle se diffuse ? Alors, merci beaucoup de cette présentation. L'objet du livre, c'est vraiment d'essayer de constituer la transmission littéraire en objet d'enquête, en fait.

Alors, Balzac, c'est à la fois un cas d'étude, évidemment, très intéressant et assez unique dans son genre, parce que la variété des appropriations auxquelles il a donné lieu est assez singulière, par l'ampleur, disons, du spectre politique qui a revendiqué Balzac, et aussi parce que, du fait d'avoir été le peintre de la société du XIXe siècle, d'avoir été une sorte d'historien du XIXe siècle par la littérature, c'est la mémoire littéraire et la mémoire historique qui se mêlent dans sa transmission. Donc, j'ai essayé d'enquêter, de comprendre comment une œuvre littéraire se transmet.

Ça veut dire aller du côté des apprentissages scolaires, des appropriations plus personnelles, familiales, amicales, du cinéma parfois, de l'adaptation. Donc, j'ai essayé d'élargir, disons, la palette des questions que l'on pose en général aux études sur la postérité littéraire ou sur la mémoire littéraire, pour essayer de comprendre comment la transmission se constitue dans la vie sociale. Il vous a fallu aussi partir à la quête de micro-traces, parce que la transmission littéraire, c'est aussi un parent qui dit à son enfant « Maintenant, tu es assez grand pour lire ce livre ». C'est aussi quand on cite un écrivain lors d'un enterrement, par exemple, en hommage aux défunts.

C'est juste aimer un livre, c'est en parler, tout simplement. C'est-à-dire que ce qui m'intéresse dans la transmission littéraire, c'est aussi que la littérature, c'est en partie ce qui prend en charge la transmission dans nos sociétés. Vous citez cette pratique qui consiste à lire des grands textes littéraires lors des funérailles, en particulier dans les funérailles laïques, où on cherche à créer des formes de sacralités non religieuses. Donc, c'est cette présence-là de la littérature qui m'intéresse et qui, selon moi, aussi sous-tend la possibilité des appropriations politiques. Dans des déclarations d'amour aussi, on utilise Balzac.

Par exemple, l'ouverture du livre se fait autour d'un texte de Proust qui a été ensuite repris dans ce qu'on appelle le Contre-Sainte-Beuve, où le narrateur de ce qui n'est pas encore la recherche s'adresse à sa mère, qui n'est pas encore la mère du narrateur de la recherche, et qui discute avec elle en lui disant « Je sais que tu n'aimes pas Balzac, mais je vais t'apprendre comment il faut aimer Balzac. » Et donc, il y a ensuite un très long texte sur la question de « Qu'est-ce que ça veut dire aimer Balzac ? » où apparaissent des personnages qui l'aiment ou qui ne l'aiment pas. Alors, vous voyez la question de « Qu'est-ce que ça veut dire aimer un auteur ?

» C'est une question qui est à la fois très difficile à saisir et en même temps dont j'essaie de comprendre l'historicité. Vous avez par exemple épluché la correspondance du journaliste et écrivain Pierre Abraham et de sa femme Hélène Bernheim. Il s'écrivait pendant la Première Guerre mondiale et elle voulait absolument le convaincre qu'il lise Balzac. C'était d'ailleurs surprenant, me semble-t-il. Si j'ai bonne mémoire, il venait d'un milieu où on devait à l'époque lire Balzac et lui non. Alors, Pierre Abraham, c'est un personnage très intéressant. Il y a plusieurs personnages comme ça qui traversent le livre.

Pierre Abraham, c'est intéressant parce qu'il est devenu un grand balzacien par la suite. Mais au moment où l'histoire commence, il est officier dans l'aviation. C'est un polytechnicien aviateur pendant la guerre, la Première Guerre mondiale. Et il vient d'épouser une jeune femme, ce sont tous les deux des enfants de la bonne bourgeoisie. Et Pierre Abraham est par ailleurs le frère d'un très grand écrivain très célèbre à l'époque, Jean-Richard Bloch, un peu oublié malheureusement aujourd'hui. Et donc Hélène veut absolument que son mari lise Balzac. Et donc le jour où il commence Balzac, elle écrit dans son journal, Pierre est entré dans Balzac comme une espèce de victoire.

Entré dans Balzac, c'est drôle. Et lui-même, dans son propre journal, ce sont tous les deux des écrivains de journaux personnels. Il dit qu'il est entré dans Balzac dès Maritatico, du fait de son mariage. Dès Maritatico, du fait de son mariage. Et c'est intéressant parce qu'il commence Balzac sagement par le début. Voilà, donc il commence par lire La maison du chat qui pelote, c'est-à-dire le premier roman du premier volume de la comédie humaine. Donc on voit aussi qu'il y a cette espèce de respect de l'œuvre, alors qu'on peut faire des parcours plus variés à l'intérieur de la comédie humaine.

Travailler sur ses archives, ses lettres, ses biographies, ses essais critiques, c'est aussi faire le deuil de tout ce qui n'est pas écrit, n'a pas laissé de traces, tous ceux qui ne lisaient pas Balzac, tous ceux qui ne l'aimaient pas nécessairement, qui s'ennuient à sa lecture. Mais c'est aussi, vous le disiez, éplucher des manuels scolaires, des carnets de lecture parfois d'un instituteur ou d'une institutrice, parce que la transmission se fait aussi beaucoup par l'école.

Mais ce que vous racontez dans votre livre, Judith Lionquin, c'est qu'entre l'école de la fin du XIXe siècle et celle d'aujourd'hui, ou en tout cas même plus tard au XXe siècle, Balzac n'a pas du tout été enseigné et transmis de la même façon. En fait, le livre commence quand Balzac est devenu un auteur classicisé. Donc il entre dans les programmes scolaires à la fin du XIXe siècle. Mais à la fin du XIXe siècle, quand l'école républicaine se constitue autour de corpus de littérature moderne, ce qui est tout à fait nouveau, le souci est de ne pas donner accès aux élèves à l'intégralité des textes, parce que Balzac, c'est un auteur un peu immoral, où on trouve des choses peu vertueuses.

Donc on présente Balzac sous forme de, et d'ailleurs tous les romanciers, sous forme d'extraits choisis, qui sont soigneusement calibrés, pour éviter justement même de donner envie aux élèves de lire les textes. Et alors Balzac pose évidemment un problème, parce que trouver des extraits qui tiennent la route dans des romans qui sont d'une contexture un peu compliquée, comme dit un des professeurs de l'époque, c'est un défi. Voilà.

Alors le temps passant, le souci des enseignants est devenu davantage de donner aux élèves l'envie de lire, ce qui n'est pas non plus évident avec Balzac, parce que sa langue devient difficile, parce que ses histoires sont compliquées, parce que comme chacun sait, il y a des digressions, il y a des descriptions, il y a des tartines. Tout ça peut faire partie d'un plaisir de lecture pour des lecteurs aguerris, mais quand on est un jeune élève, Balzac, ça fait quand même partie des auteurs qui peuvent profondément ennuyer.

Et en même temps, ça peut être l'occasion de découvertes bouleversantes, parfois un peu en dehors des chemins de l'école, c'est la figure d'Antoine Douanel lisant Balzac dans Les 400 coups. Dans Les 400 coups, Antoine Douanel dresse même un hôtel à la gloire de Balzac au-dessus de son lit. Il est fasciné par Balzac, il y a une passion pour Balzac de ce personnage qui est le double, entre guillemets, de François Truffaut. Donc la transmission se fait aussi par là. Alors bien sûr, si on entre par Balzac, par l'échouant ou splendeur et misère des courtisanes, on a du mal. Le père Gurieux, Eugénie Grandet, c'est tout de suite peut-être une porte d'entrée plus simple.

Mais en tout cas, ce que vous nous dites, c'est qu'il n'y a jamais de transmission neutre. Il y a toujours une sélection, mais aussi des oublis. C'est-à-dire que la mémoire littéraire, de manière générale, ce n'est pas propre à Balzac. C'est une grande machine à sélectionner des textes et à en oublier d'autres, à en redécouvrir parfois, à en enterrer certains. Balzac, aujourd'hui, par exemple, les programmes scolaires mettent en avant un roman qui a été très peu lu dans le monde scolaire, qui est la peau de chagrin, pour aussi son caractère transformateur, un peu fantastique, dont on pense que ça va davantage plaire aux élèves.

Donc, il y a des générations comme ça, balzaciennes, qui sont exposées à des œuvres différentes. Eugénie Grandet a été la figure du roman balzacien pour des générations d'élèves. Ce qui n'est pas nécessairement l'aspect le plus séduisant de l'œuvre de Balzac, au premier abord, en tout cas. Et puis, il y a tous ces savants, ces érudits, ces professeurs qui se sont passionnés pour Balzac, qui ont consacré parfois leur vie à une étude critique de son œuvre, dans leur travail à eux. Qu'est-ce qui vous intéresse, vous ? Alors, ce que j'ai essayé de faire, ce n'est pas une histoire de la critique balzacienne, qui, par ailleurs, a été faite, continue d'être faite, avec une grande érudition.

C'est plutôt de comprendre ce que c'est ce type social, pour parler comme Balzac un peu particulier, qui est un savant balzacien. Qu'est-ce que c'est que quelqu'un qui consacre sa vie à Balzac, c'est-à-dire qui aime Balzac, ou qui s'intéresse à Balzac en l'aimant, au point d'y consacrer son existence. C'est ce que j'ai essayé de faire, autour du lieu où sont conservées les archives, la plupart des archives de Balzac, c'est-à-dire la bibliothèque de l'Institut, ce qu'on appelle la collection Louvain-Joule, c'est de comprendre comment, au début du XXe siècle et dans l'entre-deux-guerres, on travaille concrètement sur les traces de Balzac.

Donc, c'est un travail aussi sur les lieux de savoir, sur les sociabilités savantes, sur tout ce qui fait un savant balzacien. Et parfois, les savants balzaciens sont surprenants, parce que, par exemple, ils jouent à Balzac. Ils se donnent dans les archives de l'un d'entre eux. J'ai compris qu'ils se donnaient des petits surnoms. Ils s'appellent Vautrin, ou voilà, D'Arthèse, etc. Et donc, c'est aussi cette part un peu ludique du savoir qui est intéressante, parce qu'en général, quand on travaille sur la critique littéraire, évidemment, on n'en parle pas. C'est considéré comme anecdotique.

Et en fait, moi, ce que j'essaye de faire venir dans le livre, c'est la part, disons, implicite, parfois anecdotique, microscopique, de ce qui fait qu'on va consacrer sa vie à un auteur, à une œuvre, qui, par ailleurs, est très exigeante, parce que pouvoir se promener savamment dans la comédie humaine, moi, je l'oublie tout le temps, par exemple. Donc, je ne suis pas une grande savante balzacienne. Mais voilà, c'est un engagement. Vous parlez d'une transmission portative aussi de tous ceux qui partent faire des conférences partout en France et qui ne cessent de parler de balzac et qui ont cette passion chevillée au corps.

Alors vous, Judith Lyon-Camp, vous êtes plongée dans des milliers de documents écrits ici à Radio France et j'imagine également sonores, mais ici à Radio France, c'est vrai qu'on a cette magie des archives sonores. Je vous propose d'écouter, il faut un petit peu tendre l'oreille, parce que c'est dans un café où le journaliste Michel Pollack pour l'émission Bibliothèque de Poche s'était rendu dans un village de Provence et il demande aux gens ce qu'ils lisent. Écoutez, j'ai repris. Si, j'ai souscrit. J'ai une collection de balzac, Juroly-Balzac. Vous aimez bien ? Oui, très bien. Quel est le balzac que vous aimez ? Le Cousin Ponce. Ah, mais c'est un des plus bons.

Si, c'est certainement celui qui est le plus poussé au point de vue d'études. C'est mon avis, quoi. Si vous aviez raconté Le Cousin Ponce, qu'est-ce que vous diriez à un téléspectateur pour lui donner le goût de le lire ? Je lui dirais que s'il recherche du sordide, il sera comblé. C'est cruel, comme c'est ça. Si, c'est cruel. C'est sordide, mais d'ailleurs, il fallait balzac pour arriver à écrire la cause de la France. Ça existe toujours ou pas ? Il y a des causes de la France. C'est courant dans la vie, c'est quelque chose qu'on voit tous les jours. Qu'est-ce que vous avez fait que vous étiez ? Maçon. Maçon. Et vous avez demandé un peu le soir ? Disons, en me couchant.

Je consacre demi-heure à peu près. Deux jours ? Oui, j'ai l'habitude. Vous avez pris le goût de la lecture quand ? Vous l'aviez déjà à l'école ? Jeune. Il faut dire, je suis la génération de pendant la guerre. On ne pouvait pas sortir, alors on lisait. Ah oui, c'est vrai. Un maçon, le jour, lecteur de balzac, le soir et la nuit, dans cette émission Bibliothèque de Poche de l'ORTF en 1968. Judith Lionquand, est-ce que balzac est lu au XXe siècle ? Et aujourd'hui, bien que votre livre n'aille pas aussi loin, est-ce qu'il est lu partout, dans tous les milieux, à tous les âges, où lire balzac, c'est quand même socialement situé, comme le disait Proust ? C'est difficile à dire.

Il faudrait relancer aujourd'hui une enquête assez fine en partant des archives, des données statistiques des librairies. Un libraire de Toulouse me disait qu'il n'y avait pas de jour où ils ne vendent pas un ou plusieurs volumes de balzac. Et il me disait que ce ne sont pas seulement les titres prescrits par l'école. Donc, je pense qu'il y a quand même une continuité de la lecture.

Le livre s'arrête, disons, dans les années 50, d'abord parce qu'on ne peut pas faire des livres de 800 pages, et ensuite parce qu'il me semble qu'avec la guerre, on va y revenir, il s'est quand même opéré une rupture très profonde dans la transmission, et surtout dans le rapport au temps que dessine la comédie humaine. On peut dire de manière un peu caricaturale que le XIXe siècle s'est vraiment éloigné. Alors, il est très émouvant, ce maçon-là qu'on a entendu. Il faut dire que le Cousin-Ponce n'est pas seulement une histoire sordide, c'est aussi une histoire de passion, de passion pour les objets, et puis d'amitié, presque d'amour entre deux personnages.

Mais moi, ce que j'entends dans cette archive, ce qui m'intéresse, pour vous donner un exemple de ce que je travaille, c'est le fait qu'il a souscrit à une collection. Donc, c'est la matérialité de la transmission. Alors, évidemment, on aurait aimé savoir à quelle collection il a souscrit, dans les années 60, c'est le grand moment des livres clubs, qui ne passent pas par le réseau des libraires. Les gens s'inscrivent, souscrivent à des collections qu'ils achètent par correspondance, et qui permettent la constitution de bibliothèques assez belles, parfois avec une certaine qualité bibliophilique, à bas coût. Alors ça, ça m'intéresse beaucoup.

Et il y a aussi tous ceux qui, dans des milieux plus populaires, se sont constitués leurs propres bibliothèques. C'est Henri Poulaille, par exemple, dont vous racontez l'histoire, qui est né en 1896 dans le monde ouvrier, parisien autodidacte, et qui s'était fait, je ne sais pas exactement comment, mais en tout cas, il avait fait sa propre collection. Alors, Poulaille, ses archives sont conservées, ses très belles archives, ils sont conservés à Cachan. Et en fait, dans ses archives, il avait acheté chez les libraires d'occasion des petits fascicules de Balzac populaire. Et on voit comment il s'est fabriqué des couvertures en carton, en écrivant, en calligraphiant lui-même les titres.

Et il explique dans ses mémoires que ça a été vraiment, c'est un autodidacte en partie, Poulaille. Il devient ensuite le chef de file de ce qu'on a appelé la littérature prolétarienne. Il a été un grand éditeur par la suite. Mais vraiment, ce qu'on voit aussi, c'est comment, pour quelqu'un qui veut rentrer dans le monde intellectuel, le passage par Balzac est absolument indispensable. Alors, on parlera après le journal de la façon dont Balzac a été élu et transmis, en particulier dans l'entre-deux-guerres et pendant l'occupation, par de nombreux intellectuels collaborationnistes, mais aussi par des figures du marxisme. Mais cette histoire-là, Judith Léon-Camp, commence à la mort de Balzac.

Petit rappel peut-être du contexte politique. 1850, c'est deux ans après la révolution de 1848, qui a mis fin à la monarchie de Juillet. Comment Balzac avait-il vécu cette révolution et les quelques mois de la Deuxième République avant qu'il ne meure, ou peut-être qu'il n'en meure de cette Deuxième République en cette nuit d'août ? Oui, il est d'abord mort de son travail. Son corps était épuisé de toutes les manières. Alors, il a été assez peu présent, en réalité, pendant les deux années de la Deuxième République, puisque c'est le moment où il est parti en Ukraine pour se marier avec la célèbre Mme Anska. Donc, il est revenu assez tardivement dans un très mauvais état.

Mais la conjoncture de l'été 50, donc d'août 1850, est intéressante, parce que c'est un moment où Louis-Napoléon Bonaparte, qui va devenir Napoléon III, est en voyage pour... C'est lui qui invente le voyage présidentiel. Donc, il voyage pour convaincre les Français qu'il va falloir faire une réforme constitutionnelle et il essaye de préparer les esprits à un coup d'État. Et à Paris, il y a Victor Hugo, qu'on a entendu tout à l'heure, qui a un journal politique et qui est en train de devenir un des chefs de file de l'opposition démocrate et qui, en fait, s'empare de la mort de Balzac pour en faire un événement politique. Mais oui, c'est incroyable, parce que...

Alors que Balzac lui-même, franchement, dans les deux années précédentes, bon, il a râlé comme tous les gens de lettres en février 48 parce que le lectorat s'est déplacé de la littérature vers la politique, parce que les théâtres étaient vides, parce que le spectacle, on va dire, du monde était plus intéressant que ce qui se passait pour une fois sur les planches. Donc, voilà, il a été affecté, on va dire, financièrement par la révolution de 1848 et surtout, dans ces dernières périodes de son existence, il était très attaché au régime monarchique. Donc, ce n'était pas un soutien du parti républicain.

Et c'est Victor Hugo, Hugo à qui Balzac avait reproché sa passion soudaine pour la République. En tout cas, c'est ce que raconte Victor Hugo dans ses écrits. Il se disputait beaucoup sur la politique. Ils étaient néanmoins très proches. Mais comment cela s'est décidé, que c'est lui qui prononcerait l'horizon funèbre, dont on peut dire quelques mots ? Alors, c'est très beau, ça commence. L'homme qui vient de descendre dans cette tombe était de ceux auxquels la douleur publique fait cortège. Dans les temps où nous sommes, toutes les fictions sont évanouies. Les regards se fixent désormais non sur les têtes qui règnent, mais sur les têtes qui pensent.

Et le pays tout entier tressaille lorsqu'une de ses têtes disparaît. Mais surtout, il a ses mots. Victor Hugo au sujet de Balzac. A son insu, qu'il le veuille ou non, qu'il y consente ou non, l'auteur de cette œuvre immense et étrange est de la forte race des écrivains révolutionnaires. Il est drôle, Victor Hugo, de faire de Balzac un révolutionnaire alors que lui est déjà si pieds sous terre et il ne peut pas répondre. C'est surtout que la question qui va se poser, c'est qu'est-ce que Victor Hugo avait en tête en disant écrivain révolutionnaire, sachant que lui-même, à ce moment-là, appartient, disons, à l'opposition démocratique libérale. Ce n'est pas un socialiste, le Victor Hugo de 1848.

Donc, il y a une espèce d'énigme dans cette prise de possession vraiment du Balzac mort par l'homme-siècle que Victor Hugo et qui, au fond, se penche sur la tombe de Balzac pour dire ce qu'il sera et qui va évidemment faire immédiatement réagir la droite en la personne de Barbé de Revie et c'est lui qui donne le titre du livre puisqu'il réagit le lendemain dans un autre journal en disant « Balzac nous appartient, nous, c'est-à-dire les catholiques et les monarchistes parce que ses idées politiques et ses idées sociales étaient des idées royalistes et catholiques. » On a une sorte de scène de transmission qui se met en place et qui va traverser le temps.

Sur la tombe de Balzac à peine refermée, écrivez-vous « De nous » s'affrontent l'une à l'insu de Balzac, l'autre au nom d'une fédélité peut-être opportunément exagérée parce que ce Barbé de Revie c'était un légitimiste qui se rêvait en chouant de la plume donc il a peut-être un petit peu exagéré. Mais donc ces « De nous » s'affrontent au nom pour celui-ci d'idées religieuses et politiques pour le camp des légitimistes et c'est là que commence cette histoire politique de transmission littéraire qu'on poursuivra après le journal. Vous restez avec nous, Judith Lionquant, il est 8h.

21:14
Présentateur

7h-9h, les matins d'été, Julie Gacon.

21:18
Invité

Nous sommes toujours avec notre invitée Judith Lionquant, historienne, directrice d'études à l'EHESS, spécialiste des usages de la littérature. Nous vous recevons ce matin pour votre livre « Balzac nous appartient », une histoire politique de la transmission littéraire parue aux éditions du CNRS. « Balzac nous appartient », ce n'est pas vous qui le dites, c'est entre guillemets, car c'est ce qu'ont dit tous ceux qui ont voulu s'approprier Balzac. Vous nous faites entrer par Balzac dans l'histoire politique de la France. Alors cette histoire commence à la mort de Balzac, on en parlait avant le journal. Elle commence surtout quand il tombe dans le domaine public en 1900.

Il fait d'abord et avant tout figure de classique. Il est enseigné à l'école, c'est le Balzac de Génie Grandet. Il est aussi le gros Balzac, c'est comme ça qu'on l'appelle, c'est une figure en soi, l'honnête homme de bonne humeur qui frémit devant un beau panier de poires. Mais dans les années 20, Judith Lyonquand, les années 20, des érudits de la littérature commencent à avoir de Balzac une lecture et une transmission plus politique. Au service de quels discours à ce moment-là ? Alors j'essaye de suivre cette politisation qui va aller s'accroissant dans les années 20, les années 30, jusqu'à la guerre.

Ce qu'on observe après la Première Guerre mondiale, alors que la France de Balzac déjà s'éloigne dans le passé parce que les tranchées de la Première Guerre mondiale ont introduit une sorte de coupure d'expérience radicale, c'est que le Balzac est revendiqué pour ses opinions politiques, ses soi-disant opinions politiques et sociales, par toute une droite monarchiste, traditionnaliste, conservatrice, réactionnaire, par la mouvance d'action française et qui va opérer une sorte d'actualisation politique de Balzac en reprenant des thèmes ou en cherchant à tirer des fils autour par exemple de la décentralisation, de la grandeur de la vie provinciale, de la peur des partageux qui va être mise au goût du jour à cause de la peur de la révolution bolchévique.

Donc il y a une sorte de, comme Balzac fait partie, on peut dire, d'une sorte de tissu conjonctif culturel et qu'au fond, il est très largement partagé, en tout cas dans les élites bourgeoises et petites bourgeoises, on peut parler de politique en parlant de Balzac. Voilà, donc c'est ça que je commence à observer dans des conférences, par exemple tenues par celui qui est le professeur de littérature dans la cagne de Will Grand. Donc il y a un rôle très important à cette époque où les classes préparatoires forment vraiment les élites et qui est un membre du mouvement d'action française.

Dans ces milieux conservateurs, monarchistes, on se repaie par exemple de la phrase d'un personnage du roman Les Paysans qui dit « Les lois, donc les lois de la République, sont des toiles d'araignée à travers lesquelles passent les grosses mouches » et alors ça, ils s'en font des gorges chaudes. Mais alors où est-ce qu'il est dans les années 1920 ? Le Balzac révolutionnaire malgré lui qu'invoquait Hugo lors de l'enterrement de Balzac quand il a prononcé son oraison funèbre.

Alors en réalité, la gauche n'a jamais arrêté de lire Balzac, la gauche socialiste, mais ce qui apparaît dans les années 1920, et là mon enquête se déplace en dehors de France, ce qui apparaît, c'est la lecture marxiste, c'est la fabrication, la construction plutôt d'une esthétique marxiste de la littérature qui va se fonder sur une lettre d'Engels de 1888 à une romancière anglaise.

Alors c'est devenu pour les communistes dans le catéchisme communiste une lettre très importante, donc la lettre de Engels à Miss Harkness 1888, dans laquelle Engels, qui est évidemment un lecteur de Balzac, du temps de Balzac, il est né dans les années 1820, il a grandi, on va dire, avec Balzac, et dans lequel il explique à cette romancière britannique que pour faire du bon roman social, il faut faire comme Balzac. Et cette lettre, qui n'était pas connue en fait, elle commence à être publiée dans des revues communistes, marxistes, d'abord en Union soviétique, et puis ensuite, elle circule dans toute l'Europe jusqu'à être publiée en France au début des années 30.

Les intellectuels marxistes à ce moment-là admirent un écrivain qui sait mieux que personne ou qui savait mieux que personne raconter son époque, dominée par la puissance de l'argent, par la brutalité des rapports de classe et par les travers de ses aristocrates, pourtant chéris par Balzac, pense-t-on, en dépit en tout cas de ses propres convictions politiques, je vous cite par exemple quand il parle des aristocrates, c'est quand même toujours un régal, dans le Lys, dans la Vallée par exemple, « La marquise de Listomère était une grande dame cérémonieuse qui n'eut jamais la pensée de m'offrir un écu, vieille comme une cathédrale, peinte comme une miniature, elle vivait dans son hôtel comme si Louis XV ne fut pas mort.

» Il parle aussi dans « Les illusions perdues » de M. Duchâtelet qui possédait toutes les incapacités exigées par sa place. Et ça, les intellectuels marxistes l'utilisent en quelque sorte pour dire « Voyez, il était, même si ses convictions politiques, on les connaît, l'écrivain était suffisamment subtil pour raconter la société telle qu'elle était. » Et c'est en cela que l'analyse marxiste est très forte parce qu'en fait, elle trouve à s'intéresser à ce qui fait la force littéraire propre du texte.

Et donc, en ce sens, elle n'a pas du tout une lecture, on va dire, à thèse de Balzac, au contraire, puisque tout le Balzac contre Balzac que promeut la lecture marxiste, c'est une lecture qui fait confiance au texte et donc, qui va pouvoir donner lieu à des analyses littéraires extrêmement profondes, subtiles. Et donc, cette lecture marxiste qui se construit dans les années 20, elle va ensuite avoir une postérité qui va être accompagnée en France après la guerre par la traduction des œuvres de Lukács.

Et même avant la guerre, quand il s'agira de monter un front commun de gauche contre le fascisme, le communisme réintègre alors ce qu'on pourrait appeler le patrimoine bourgeois en quelque sorte, mais le cœur de votre livre, Judith Lionquant, c'est Balzac sous l'occupation et on peut concentrer le propos en un lieu, cette librairie rive gauche où tout le pari collaborationniste se presse, Robert Brasillac, Lucien Rebattey, Lucien Daudet, le fils d'Alphonse, Maurice Bardèche. Là encore, pourquoi Balzac ? Pourquoi ces hommes ? Comment racontent-ils leur fascination pour Balzac et au service de quoi ?

Alors en fait, si on repart de cette lecture d'Action Française de Balzac qui se construit surtout dans les années 1920, elle connaît une évolution avec l'évolution des jeunes intellectuels d'Action Française qui sont séduits par le fascisme dans les années 30 et Balzac les accompagne, on va dire, dans ce tournant et donc le cœur du livre, c'est vraiment le Balzac occupé et donc là, en fait, une des questions dont je suis partie, c'est l'affaire, on va dire, de l'arianisation de la maison Calman-Lévy.

Donc la maison Calman-Lévy qui était historiquement les grands éditeurs de Balzac, Michel Lévy a été le grand éditeur de la première édition complète de la comédie humaine à la fin du 19e siècle et donc Balzac faisait partie du patrimoine historique de la maison et au moment de l'arianisation de Calman-Lévy, il y a un petit groupe donc de, d'hommes qui sont très proches disons de l'occupant du parti, enfin des nazis, très collaborationnistes donc qui créent une structure édition Balzac qui va permettre l'arianisation de Calman-Lévy et donc Calman-Lévy est effacée au profit de cette structure qui s'appelle édition Balzac et donc je me suis demandée au fond pourquoi, quelle était cette valeur investie par ce groupe d'hommes pour effacer on va dire Calman-Lévy sous Balzac et vous supposez qu'il s'agissait à l'époque de rendre à l'édition française un patrimoine littéraire débarrassé des juifs la famille Calman-Lévy qui avait d'après ce trio qui reprend les éditions qu'il avait exploité ce patrimoine comme s'il ne leur appartenait pas à eux aussi enfin à l'époque c'est ce qu'il disait comme à nous tous on lit noir sur blanc d'ailleurs dans Je suis partout cette année-là Calman-Lévy disparaît vive les ariens voilà alors bien sûr oui pardon donc on est au coeur du processus d'arianisation avec cette idée qui est donc que le trésor national littéraire a été exploité par les juifs comme si un auteur existait indépendamment de son éditeur si on peut dire et donc il faut Balzac va être le symbole de ce retour on va dire du patrimoine littéraire national aux auteurs mais en réalité il faut dire quand même que ce trio est financé par les allemands le rachat de Calman-Lévy est complètement voilà il est financé par le groupe de presse allemand à Paris et autour de cette librairie la librairie Rive Gauche qui était sur la place de la Sorbonne qui était donc la librairie franco-allemande et où tout le pari collaborationniste faisait ses emplettes Balzac lui écrivez-vous ne peut pas être tenu comptable des manipulations dont il fait l'objet d'autant que Judith Lioncamp pendant que ses collaborationnistes péroraient sur Balzac Balzac était lu en secret dans le ghetto de Varsovie dans les camps de concentration quelles traces vous avez trouvées de cette lecture-là et que dit-elle ?

Alors donc d'un côté il y a cette prise en charge de Balzac par disons une extrême droite fasciste dont la figure érudite centrale c'est Maurice Bardèche donc un grand balsacien qui va construire un Balzac ancêtre du fascisme et puis d'un autre côté pendant cette période de la guerre et d'ailleurs l'auditeur interrogé par Pollack dont on parlait dans la première partie de l'émission disait j'ai commencé à lire Balzac pendant la guerre parce qu'on avait du temps et c'est vrai qu'il y a eu toutes les traces font penser que ça a été une période de grande lecture de lecture de cycle et alors j'ai trouvé une trace évidemment très émouvante d'une lecture de Balzac dans le ghetto de Varsovie c'est Isaac Zuckerman qui a ensuite été une des grandes figures de l'insurrection du ghetto de Varsovie en tech un combattant qui raconte qu'à la fin de l'année 1941 quand il a compris que le peuple juif allait être exterminé il est tombé dans une profonde dépression et dans le ghetto il a trouvé un ancien libraire de Vilnius qui s'était rapatrié là avec sa bibliothèque et il raconte dans ses mémoires qu'il s'est assis et qu'il a relu Balzac alors on ne sait pas quoi on ne sait pas pourquoi est-ce qu'il a trouvé chez Balzac une sorte d'échappatoire est-ce qu'il s'est ressourcé dans Balzac en tout cas après avoir lu Balzac il est parti au combat si on peut dire en tout cas le Balzac fasciste qui n'est pas celui que lisait ceux du ghetto de Varsovie ou des camps de concentration le Balzac fasciste de Brasillac et consorts ne disparaît pas après la libération la mort d'ailleurs de Brasillac Maurice Bardèche se lance lui-même dans l'écriture Bardèche qui était le gendre le beau-frère c'est ça il se lance lui-même dans l'écriture Bardèche et il continue à être invité pour parler de Balzac ici en 1968 dans l'émission En toutes lettres L'homme est dominé et les sociétés aussi par leur idée fixe par la pensée directrice qu'il y a en eux c'est passionnant comme explication du monde moderne nous sommes un monde surchargé de pensée et Balzac a expliqué non seulement l'homme est surchargé de pensée et meurt de sa pensée c'est à dire de ses passions de ses idées fixes de cette volonté formidable qu'il met dans sa vie pour la conduire mais les nations sont elles aussi survoltées par la pensée et depuis la révolution française et elles meurent de ce survoltage de pensée qu'elles ne peuvent pas supporter Maurice Bardèche dans l'émission En toutes lettres en 1968 donc Maurice Bardèche à la fois spécialiste de Balzac mais surtout pamphlétaire de la droite fasciste or c'est le premier qu'on a retenu dans la postérité en tout cas c'est celui qu'on connaissait après la guerre Bardèche l'amoureux de Balzac a fini par prendre le pas dans l'image qu'on a eu de lui sur l'intellectuel fasciste il a gagné ça lui c'est ce que parfois la littérature permet elle prend le pas sur le politique Alors ce qu'on vient d'entendre est intéressant parce que bon comme ça ça a l'air d'être une parole sur Balzac en fait il a amputé une partie de son discours politique parce que ce qu'il construit après la guerre donc il faut voir que Bardèche en 1945 devient un pamphlétaire fasciste c'est lui qui écrit Nuremberg ou la Terre Promise qui est le premier pamphlet négationniste de la Shoah donc et parallèlement il édite une très grosse édition de la comédie humaine enfin grosse parce que la comédie humaine est imposante dans laquelle il suit ce qu'on vient d'entendre mais avec l'idée au bout qui est que seuls les régimes fascistes en fait peuvent fournir cette digue à la dissolution des sociétés dans le monde post-révolutionnaire cette dissolution par la pensée donc il y a une thèse politique une lecture politique de Balzac que Bardèche va plus ou moins disons édulcorer au fil du temps parce qu'il reste très présent dans l'espace public et une des choses qui m'a intéressée c'est comment en fait la littérature lui donne une forme de respectabilité parce qu'au fond un savant balsacien ça peut pas vraiment être quelqu'un d'infréquentable cette idée que la littérature est au-dessus de la politique et que finalement tout ça n'a pas d'importance c'est intéressant aussi de commencer à comprendre la place que peut avoir l'érudition dans un dispositif d'action politique Judith Liancon je pense que c'est très important y compris aujourd'hui quand on réfléchit sur ce que c'est qu'une bataille culturelle c'est pas seulement de parler des oeuvres du présent mais c'est aussi de comprendre que l'érudition mise au service de la littérature elle peut nourrir un agenda politique ça peut être une manière de parler de politique et au fond cette espèce d'érudition bonhomme que représente Maurice Bardèche ou d'autres c'est aussi une manière de créer des formes de connivence sociale qui permettent ensuite de faire passer des idées politiques je dirais par la littérature et vraiment j'insiste beaucoup dans le livre sur cette importance disons de la politique de l'érudition alors votre livre s'arrête à peu près dans les années 50 mais vous évoquez très brièvement par exemple cette décision qu'a prise Éric Zemmour ces dernières années de donner à sa maison d'édition le nom de Rubenpré Rubenpré en référence à Lucien Rubenpré qui arrive à Paris depuis sa ville d'Angoulême dans les illusions perdues l'ambitieux Lucien Éric Zemmour comme tous ceux que vous avez cités jusqu'à présent il prend une option sur le récit national en quelque sorte lui aussi Alors c'est vrai que le livre s'arrête dans les années 50 parce que c'est à la fois le moment du centenaire de la mort de Balzac et puis je travaille aussi sur la question de la rupture de transmission que suscite la guerre et la tentative de reconstruction d'une lecture de Balzac alors cela dit cette espèce de lecture disons conservatrice ou réactionnaire de Balzac elle a continué à exister et elle est aussi une forme de signal donné à l'extrême droite traditionnaliste je pense par Zemmour qui est de dire vous savez nous aimons Balzac et on parle beaucoup de Balzac disons dans des lieux qui sont des lieux de la pensée conservatrice ou réactionnaire voilà avec toujours cette potentialité d'activation fasciste nationaliste qui existe alors Zemmour en faisant ça qu'est-ce qu'il fait il célèbre sa propre aventure politique il se dit voilà il est une sorte de Rubin Pré même s'il a peu de rapport avec Lucien de Rubin Pré et en même temps il fait cette espèce de signe qui est de nouveau Balzac m'appartient ce qui avait choqué enfin ce qui avait choqué ce qui avait contrarié beaucoup de balsaciens ou d'amoureux de Balzac comme par exemple Titu Lecoq journaliste essayiste féministe romancière qui en 2021 dans le Nouvel Obs avait signé cette tribune Éric Zemmour adore Balzac moi aussi comment est-ce possible et on pourrait ajouter Philippe de Villiers Balzac a été mis à la portée de tous on lit Balzac en Vendomois Confidence d'un libraire que je vous citerai j'ai vendu en dix jours plus de livres sur Balzac ou de romans de Balzac qu'en dix années auparavant alors ça c'est le premier point l'aspect littéraire le deuxième aspect le plus important c'est la résurrection de tout un patrimoine local c'est-à-dire non seulement Balzac en Vendomois mais le Vendomois autant de Balzac chacun est allé à la recherche de son patrimoine à la recherche de son passé pour le présenter pour le mettre en valeur Philippe de Villiers en 1980 quand il était encore maire de Balzac alors il a fait une sorte de puits du fou sauce Balzac à Vendôme à l'époque faire de Balzac un patrimoine local de Vendôme pardon j'ai dit de Villiers je ne sais plus bon bref le maire de Vendôme il y a donc une continuité politique Judith Lyon quand il se fabrique et qui implique la littérature on fabrique aussi des connivences des affinités électives par la littérature oui alors bon là le Villiers est intéressant aussi parce que il y a quelque chose dans l'héritage de la chouannerie qu'il lui-même essaye de disons de mettre au goût du jour alors que disons les chouans balsaciens sont quand même aussi alors chez Balzac a toujours un respect pour la fidélité désintéressée à des idées donc on peut être un personnage positif dans les romans de Balzac aussi bien quand on est un grand républicain il y a des personnages républicains chez Balzac comme Michel Chrétien ou Athanas Granson et puis donc il y a ces chouans qui sont attachés au passé mais qui sont des personnages un peu pathétiques il faut bien le dire donc voilà je ne sais pas si c'est une manière aussi de faire retour sur la figure elle-même de Philippe de Villiers mais voilà il y a quelque chose comme ça qui est une sorte de lecture passéiste de Balzac alors que Balzac n'a cessé de dénoncer l'impuissance du passéisme ça c'est intéressant mais c'est surtout ce qui est intéressant c'est cette manière d'aller constamment chercher la référence balzacienne pour construire la continuité d'un récit collectif ici un récit du patrimoine national on peut imaginer d'autres récits collectifs la lecture marxiste c'est une lecture anticapitaliste anti-bourgeoise d'émancipation du peuple voilà Balzac peut donner lieu à quantité de récits d'émancipation c'est aussi ça la force de ses textes la comédie humaine est tellement vaste que tous les personnages sont là qui peuvent conforter ou desservir ses propres convictions il y a une cacophonie politique dans la comédie humaine ça fait partie on va dire du projet même puisqu'il s'agit de décrire le tout d'une société donc toutes les formes d'engagement ou de désengagement des rapports au temps au présent au passé à l'avenir des formes de fidélité tout est là dans la comédie humaine donc on peut y tracer un peu le parcours que l'on souhaite la lecture on va dire de droite elle est très attachée à l'idée qu'il y aurait dans la comédie humaine une sorte de corpus doctrinal et idéologique qu'elle va attribuer à certains personnages par exemple le médecin de campagne Merci beaucoup Judith Liancan d'avoir été avec nous d'être venue jusqu'ici pour les matins d'été dans ce studio Balzac nous appartient entre guillemets une histoire politique de la transmission littéraire votre livre apparu aux éditions du CNRS merci d'être venue nous en parler Merci Julie Gacan