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interviewFrance Inter — L'invité de 6h20 (sur Site radio)· 3 juin 2026 8 min

"Les acteurs de l'IA font du parasitisme économique" en aspirant les contenus journalistiques, lance le PDG de l'AFP

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Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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Invité politique

France Inter, le 5-7.

0:08
Présentateur

Il est 6h20, l'intelligence artificielle, à quel point est-elle en train de chambouler les médias, autant le modèle économique que le métier de journaliste ? Le sujet est au cœur du Congrès mondial des médias d'information qui se tient depuis le début de la semaine à Marseille. Ils sont réunis plus d'un millier de responsables de presse venus de 60 pays, notamment le patron de l'AFP avec nous ce matin. Bonjour Fabrice Frisse.

0:31
Invité politique

Bonjour.

0:31
Présentateur

PDG de l'agence France Presse, c'est la plus grande entreprise de presse française, 2400 collaborateurs, dont 1700 journalistes. Demain, avec l'IA, il vous en restera combien ?

0:43
Invité politique

Pour ce qui concerne l'AFP, je pense que nous ne sommes pas directement menacés parce que notre journalisme est un journalisme de terrain qui est fait avec des sources humaines et ça, une intelligence artificielle ne peut pas le remplacer. En revanche, il faut reconnaître qu'il y a une forme de journalisme qui se fait beaucoup assis derrière un ordinateur sans grande valeur ajoutée éditoriale à base d'agrégations, par exemple de déclarations, de communiqués, qui est un journalisme qui était et qui est encore assez utile, mais qu'une intelligence artificielle d'ores et déjà peut faire aussi bien et encore plus vite. Et donc ça, c'est effectivement une menace pour le métier.

1:28
Présentateur

Et il y a déjà d'ailleurs des suppressions de postes. Le groupe de presse Infopro Digital, qui possède notamment l'usine Nouvelle, a supprimé tous les postes de secrétaires de rédaction. Ce sont ceux qui font la mise en page et la relecture. Vous, à l'AFP, vous utilisez de l'IA générative ou pas encore ?

1:43
Invité politique

Oui, bien sûr, on l'utilise de trois manières. Pour automatiser des tâches qui sont un peu répétitives et chronophages. Par exemple, là, vous êtes en train de m'interviewer. Imaginez que vous vouliez faire une dépêche ou un article parce que je fais une déclaration naturellement tonitruante. Hier, vous seriez allé à votre bureau pour retaper tout ça et l'écouter. Aujourd'hui, ce n'est plus nécessaire. Un logiciel le fait. Idem pour faire, par exemple, de la reconnaissance faciale, pour faire les légendes des photos. Ça permet aussi, comme on le sait, de générer du texte, donc pour faire des suggestions de titres, mais aussi de transformer un texte en vidéo.

Et puis, ça permet de faire ce qu'on appelle du journalisme augmenté. Par exemple, traiter les milliers de pages du rapport Epstein pour en dégager des grandes tendances, d'aller chercher de l'info qu'un humain ne peut pas aller chercher tout seul parce que c'est gigantesque.

2:46
Présentateur

Quelles limites mettez-vous ?

2:47
Invité politique

Ce qu'on ne fait pas. Alors oui, c'est très bien. Je dois dire que ce qu'on ne fait pas, c'est dans notre charte éthique, et c'est très important, c'est de générer, c'est de publier du contenu qui est généré par de l'IA. C'est-à-dire qu'un journaliste peut être assisté, mais à la fin, c'est lui qui décide, qui vérifie, qui publie. Par exemple, quand on fait un fact-checking, nous, on fait beaucoup de… Vous savez, on est très fort sur cette discipline. Et il y a des logiciels qui permettent de faire de la reconnaissance d'images et qui permettent de dire avec souvent 99% de certitude que telle image a été truquée.

Et bien, même ça, nous, on refuse à l'AFP d'en faire un fact-check parce qu'il faut qu'il y ait une enquête humaine, un regard humain sur la chose. Il faut toujours qu'il y ait, à la fin, un humain qui décide. Sinon, on est à la merci d'erreurs. Et ça, pour une agence comme l'AFP, ce serait impardonnable.

3:47
Présentateur

Alors, il y a un autre enjeu, c'est la propriété intellectuelle. Le patron du New York Times a pris la parole à Marseille. Il a dressé un réquisitoire contre l'IA et dénoncé le pillage du travail des journalistes sans permission ni compensation. Comment, vous, vous protégez votre production chez vous et chez vos clients ? Parce que vos dépêches, elles sont pieds collés sur quasiment tous les sites d'info aujourd'hui.

4:07
Invité politique

Oui, alors, normalement, ce qu'on fait, il y a un mécanisme qui est possible que la plupart des éditeurs appliquent, qui est ce qu'on appelle un opt-out. C'est-à-dire que c'est un petit fichier sur chaque article qui dit aux robots qui crawlent l'Internet, vous ne pouvez pas utiliser ces produits parce qu'ils sont protégés. Le problème, c'est que ces robots ne respectent pas la règle. Et donc, effectivement, le patron du New York Times a raison de dire, et il n'est pas le seul, que les acteurs de l'IA font du parasitisme économique. Ils construisent leurs produits gratuitement sur les contenus qu'ils sont onéreux à produire parce que le journalisme est un métier coûteux.

Et ce qui est paradoxal, c'est que, si vous voulez, en gros, il y a trois grands ingrédients nécessaires pour les acteurs de l'IA. Vous avez l'électricité, vous avez les puces et vous avez les données. Mais il se trouve que le seul qui n'est pas rémunéré par les acteurs de l'IA, ce sont les données, ce sont les contenus. Et ça, c'est tout à fait anormal et c'est ce qu'il faut corriger.

5:13
Présentateur

Alors, comment on fait, du coup ? Est-ce qu'il faut se battre contre les géants de l'IA ? Ou est-ce qu'il faut s'allier avec eux, négocier avec les développeurs d'IA ?

5:20
Invité politique

Alors, il y a quelques accords qui sont passés. D'ailleurs, l'AFP en a passé un avec Mistral. Mais il faut reconnaître que ces accords sont l'exception et que, dans la majorité des cas, il y a ce vol. C'est un combat qui est très inégal parce que les éditeurs, si vous voulez, se doutent que leurs contenus ont été aspirés pour entraîner les modèles. Mais c'est très difficile de le démontrer parce que les acteurs de l'IA disent « Ah, mais vous voyez bien quand vous posez une question à Chatbot, à ChatGPT par exemple, la réponse qui vous revient malaxe toute une série de sources.

Et donc, ils ont bon jeu de dire « Ah, mais non, on n'a pas utilisé votre contenu, on a utilisé tel autre et tel autre. » Donc, c'est très difficile. Alors, la réponse à ça, c'est quand même assez simple. C'est d'abord s'assurer d'une transparence sur les données d'entraînement. Il faut que les modèles disent clairement, et c'est ce que la loi européenne d'ailleurs prévoit à partir de l'été, disent clairement « Voilà, je me suis entraîné sur les données de l'AFP, du Monde, du Figaro, du New York Times, etc. » Deuxièmement, il faut que quand les éditeurs s'opposent à ce que leur contenu soit ainsi aspiré, que ce soit respecté. Et troisièmement, il faut passer des accords.

Il faut un mécanisme de ce qu'on appelle des licences d'exploitation qui sont normales, tout à fait courantes, et que ce mécanisme soit obligatoire. Il faut bien se rendre compte, j'aimerais citer là-dessus, sur le fait que c'est aussi dans l'intérêt des acteurs de l'IA parce que leur politique de cupidité est à courte vue, parce qu'ils ont besoin de données de qualité pour entraîner leur modèle. Et s'ils ne le font pas, leur base se fragilise. Et on le voit déjà aujourd'hui, vous avez énormément de ce qu'on appelle la bouillie IA, de l'info de mauvaise qualité, sur laquelle ils s'entraînent.

C'est un peu, pardon de le dire, à une heure un peu matinale, un peu comme si le système allait s'étouffer en régurgitant son propre vomi, si vous voulez.

7:19
Présentateur

L'image est très claire. Merci beaucoup Fabrice Frisse, PDG de l'agence France Presse, en direct de Marseille, où se déroule le Congrès mondial des médias d'information.