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interviewC à vous (sur YouTube)· 2 mars 2026 18 min

Guerre en Iran : le coup de poker de Trump ?

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Dans les rangs républicains, c'est la même absence d'enthousiasme. Dans les premiers sondages, les frappes en Iran n'ont le soutien que de seulement un quart à un tiers de l'opinion américaine. - A.-E.Lemoine: Ce n'est peut-être pas surprenant.

T.Gomart, cette guerre, si elle est déclenchée maintenant, c'est pas un calendrier qu'avait prévu D.Trump.

C'est un choix d'opportunité? - T.Gomart: Probablement.

Sur un calcul plus rationnel, sans doute aurait-il préféré intervenir après la Coupe du monde qui se tiendra cet été et avant les midterms, pour essayer de créer une cohésion nationale qui, apparemment, n'est pas au rendez-vous. Il faut remettre ça dans une autre perspective. Les choses n'ont pas commencé ce week-end, mais en juin dernier pour D.Trump et l'Iran.

Il avait déjà participé aux opérations lancées en premier par Israël. C'est l'élément très frappant. On est très focalisés sur D.Trump, pour des raisons évidentes, mais le grand vainqueur, sur un pur plan militaire, de ce qui se passe, c'est B.Nétanyahou.

Au fond, il a attiré vers lui la puissance américaine. - A.-E.Lemoine: Une guerre en forme "de saut dans l'inconnu", souligne Patrick.

Vous parlez de "coup de poker". Pourquoi? - J.Vaisse: Si on suit un raisonnement possible de Trump, il faudrait un carré d'as pour que tout fonctionne.

Il faudrait d'abord que le régime s'écroule. Ensuite, que le pays ne se fragmente pas et que quelqu'un récupère la mise, un homme fort. C'est peut-être R.Pahlavi ou un général de l'armée régulière.

Ensuite, il faut qu'il y ait des élections, d'une façon ou d'une autre, et que les Etats-Unis puissent quitter la région. Au bout du compte, la politique de cette administration n'est pas de retourner dans le bourbier du Moyen-Orient, mais de se tourner vers l'hémisphère occidental, c'est-à-dire l'Amérique latine. C'est la priorité fixée par le document de stratégie nationale.

D'autre part, c'est vers la Chine. Il faudrait qu'il y ait les 4 as pour réussir ce pari et pour que les Etats-Unis puissent partir. Là, on prend le chemin inverse.

On peut être sceptiques sur l'idée que ça va continuer si longtemps et qu'il y ait des troupes au sol. Les cordes de rappel politiques sont si fortes, la tentation de crier victoire, quel que soit l'état du rapport de force... - A.-E.Lemoine: Il a estimé qu'il pourrait faire chuter le régime sans intervention au sol.

C'est là où vous dites que c'est improbable. - J.Vaisse: La population pourrait...

Il y a un historique, celui des manifestations réprimées dans le sang en 2009, en 2018, Femme, Vie, Liberté il y a quelques années et l'horrible massacre de janvier. La répression compte probablement des dizaines de milliers de morts. Le régime a vacillé et ça a donné la fenêtre d'opportunité.

En échange, D.Trump dit aux manifestants que c'est à eux de jouer pour renverser le régime. - A.-E.Lemoine: Comment comprendre le revirement de D.Trump qui n'envisageait pas d'intervention au sol et qui, maintenant, l'envisage et laisse entendre que ce n'est pas impossible? - T.Gomart: Il est dans ce que les militaires appellent une logique de conduite et pas une logique stratégique.

Sait-il lui-même ce qu'il veut faire? La question reste ouverte. Il pourrait s'arrêter ce soir et avoir une victoire en termes médiatiques puisqu'il a tué le Guide suprême.

Israéliens et Américains ont inventé le bombardement stratégique ciblé qui fonctionne dès le premier jour. S'il souhaitait s'arrêter là, il pourrait ensuite parader en disant qu'il a tué son adversaire. Idem pour B.Nétanyahou.

La grande difficulté en termes militaires, c'est que c'est toujours plus facile de commencer une opération que de la finir et de la traduire en termes politiques. En réalité, la série d'inconnues, c'est la réaction de la population iranienne. Elle a probablement été très refroidie au mois de janvier.

En janvier, il avait déjà dit "allez-y, je suis là". La répression a fait plusieurs milliers de morts. C'est une situation extrêmement cavalière par rapport au peuple iranien, qui est un peuple encadré par les forces profondes du régime. - P.Cohen: Vous nous dites qu'il n'y a pas de plan? - T.Gomart: Je pense qu'il n'y en a pas. - J.Vaisse: Sur ces interventions militaires...

C'est une vieille histoire. Souvenez-vous de C.Powell, qui avait gagné la guerre du Golfe et avait été secrétaire d'Etat de G.Bush au moment de l'Irak.

Il avait édicté une doctrine pour savoir quand intervenir et ne pas intervenir. Dans Ces conditions, il y avait le fait d'avoir un objectif clair, d'avoir le soutien de la population américaine, ce qui n'est pas le cas, le soutien international également, le fait d'avoir épuisé toutes les options de négociation. Ce n'est pas le cas.

D.Trump a trahi le processus de négociation en cours. C'est peut-être la raison pour laquelle le Guide suprême se trouvait avec ses hommes sans se méfier de ces frappes.

Enfin, il fallait avoir une stratégie de sortie. Aucune de ces conditions n'est remplie aujourd'hui. Il n'y a pas de plan. - A.-E.Lemoine: Si l'Iran reste une dictature, ce n'est pas le problème des Etats-Unis.

C'est ce qu'on comprend. - P.Cohen: Pas celui de Trump, en tout cas. - T.Gomart: Il y a un antagonisme fondamental entre la République islamique d'Iran et les Etats-Unis.

Le mythe, c'est la prise d'otages de l'ambassade des Etats-Unis en 1979. D.Trump y a fait référence dans son discours.

Quand on écoute son discours, il y a une symbolique visuelle évidente et manichéenne. Il est en blanc sur fond noir. On ne sait pas s'il cherche un changement de régime, la destruction de l'arsenal balistique, ce qui est la priorité d'Israël, ou la fin du programme nucléaire. - P.Cohen: Est-ce qu'on peut imaginer un découplage stratégique entre Israël et les Etats-Unis ou est-ce une opération qui ne fonctionne que main dans la main? - T.Gomart: Je pense qu'il y a un risque de découplage assez rapide.

D.Trump pourrait s'arrêter tout de suite. Ce n'est pas l'intérêt d'Israël.

Israël peut accepter les représailles à partir du moment où la puissance américaine et la puissance israélienne font tout pour détruire définitivement l'arsenal balistique. Le besoin de durer est beaucoup plus du côté israélien. - J.Vaisse: Trump est en assez mauvaise posture.

Il fait quelque chose qui va à l'encontre de ce qu'il avait annoncé et de ce que sa base Maga souhaite. Les conséquences économiques vont être sensibles, y compris sur l'inflation. Pour l'instant, s'il n'y a pas de renversement de régime, il n'aura pas cette victoire.

Il aura des forces de rappel à l'intérieur côté démocrate et surtout côté républicain. Les choses ne se présentent pas bien. - A.-E.Lemoine: Sur la question nucléaire, vous dites que le fait qu'il ait rejeté la voie des négociations va encourager la prolifération nucléaire? - J.Vaisse: Cette guerre montre encore une fois qu'il y a ceux pourvus de l'arme et ceux qui ne le sont pas.

Quand on est pas pourvus, on est susceptibles de faire l'objet d'une intervention militaire. Ca a été le cas de l'Irak, de la Syrie, de la Libye et maintenant de l'Iran. Ce ne sera pas le cas de la Corée du Nord parce qu'elle a l'arme nucléaire.

Trump, qui avait déchiré le traité négocié, y compris par la France en 2015...

En 2018, il en était sorti. Ce traité était bon pour traiter la question pendant 10 ans. Il avait dit qu'il n'était pas assez bon, mais n'avait rien proposé à la place. - P.Cohen: Il en était sorti pour des raisons purement intérieures, pour défaire ce qu'avait fait Obama. - J.Vaisse: Là, il veut changer le régime en Iran.

Tous les autres dans la région, y compris les voisins du Golfe qui ont été frappés, vont vouloir se doter de l'arme nucléaire. - T.Gomart: Il faut aussi faire preuve de perspectives historiques.

Israël avait bombardé le programme nucléaire iranien dans les années 80. Quelle que soit l'issue, il est certain qu'on va avoir un changement de position internationale de l'Iran. Ca va forcément obliger l'Iran à changer son attitude sur la scène internationale. - P.Cohen: L'une des caractéristiques de la séquence, c'est que D.Trump parle beaucoup aux journalistes.

Il appelle tout le temps les journalistes, plusieurs fois par jour. C'est pas le cas habituellement. Hier, il a parlé au "New York Times" pour dire qu'il avait 3 très bons choix de candidats pour diriger l'Iran.

On ne sait pas exactement lesquels. Le 28 janvier dernier, devant la commission des affaires étrangères du Sénat, voici comment M.Rubio envisageait un Iran sans A.Khamenei. ... - P.Cohen: "La possibilité d'avoir quelqu'un avec lequel on pourrait travailler".

Est-ce que c'est le scénario à la vénézuélienne? - J.Vaisse: Là, on est loin du changement de régime.

On change la politique du régime et pas le régime. Moi, je pense qu'ils s'accommoderaient très bien d'un général, peut-être même des Gardiens de la révolution, l'armature du régime, à partir du moment où celui-ci se comporterait comme D.Rodriguez au Venezuela.

Quand il a capturé Maduro, il a laissé en place le régime chaviste. Ce n'est pas la prix Nobel de la paix qui est au pouvoir, mais le même régime qu'auparavant. Simplement, il est soumis à Washington.

Sur le style Trump, c'est impressionnant. Dans la conférence de presse de tout à l'heure, il remettait une médaille, il a parlé de l'Iran, de la salle de bal de la Maison-Blanche, des rideaux qu'il mettrait dans cette salle de bal, puis il est revenu sur l'Iran. Il y a un manque de solennité, de sérieux. - P.Lescure: Il a dit qu'il aimait beaucoup le doré. - J.Vaisse: Il n'a pas fait d'adresse, à part celle qui a marqué le début de la guerre.

D'ailleurs, Trump et ses subordonnés étaient absents des talk-shows de samedi et dimanche. On voit la grande indécision. Tout repose sur un seul homme, sur sa psychologie et son indétermination. - P.Cohen: Il a fait une vidéo sur Truth Social, mais ne disait pas grand-chose. - T.Gomart: Ce qu'a réussi D.Trump, que ce soit dans le cas du Venezuela ou sur l'Iran, c'est d'impressionner les dictateurs.

Il a montré qu'il pouvait faire une opération. Là, il vient de montrer qu'en une journée, il pouvait tuer le Guide suprême, ennemi depuis 1979. Ca, ça crée un effet médiatique extrêmement fort, au moment où on a une situation avec des leaders type Poutine qui se retrouvent avec des appuis en moins. - A.-E.Lemoine: C'est clairement un allié en moins. - T.Gomart: L'Iran et le Venezuela sont affaiblis.

C'est aussi un message envoyé à la Chine. Ce qui est difficile, c'est de distinguer ce qui relève de l'impact médiatique, et là, il est exceptionnel parce qu'il feuilletonne tout. Il nous oblige à commenter ce qu'il fait. - P.Cohen: On y sera encore demain. - T.Gomart: C'est plus simple de savoir si c'est l'effet produit dans l'espace cognitif que l'effet produit sur le terrain et sa traduction politique.

Désormais, nous sommes condamnés à commenter sans cesse les décisions de D.Trump. - A.-E.Lemoine: La Chine et la Russie sont spectatrices de ces événements, jusque-là? - J.Vaisse: La Russie bénéficie du fait que l'Amérique est occupée ailleurs, y compris en partie pour ses capacités militaires et les capacités de protection aérienne.

C'est plutôt bien pour la Russie. Ce qui est moins bien, c'est que deux de ses alliés sont attaqués sans qu'elle parvienne à les aider. Bientôt, il y aura peut-être Cuba.

D'autre part, l'Iran fournissait jusqu'à présent du matériel militaire, notamment des drones, pour l'offensive en Ukraine. Elle ne pourra plus les fournir. Poutine est réduit à l'impuissance sur ce dossier. - T.Gomart: C'est peut-être pas une bonne nouvelle pour les Ukrainiens.

Si ça dure, il y aura des moyens militaires et notamment antiaériens, qui seront déportés. Ca explique aussi les réactions de Zelensky. - P.Lescure: En France, c'était un discours prévu de longue date et qui résonne avec l'actualité.

E.Macron a annoncé cet après-midi que la France entrait dans une nouvelle étape de la dissuasion nucléaire, qu'il a qualifiée de "dissuasion avancée". "Une évolution majeure de la doctrine française à laquelle 8 pays européens ont accepté de participer". - E.Macron: Des contacts ont été pris avec un premier groupe d'alliés, à commencer par notre partenaire essentiel, l'Allemagne.

Ils ont répondu favorablement à l'offre de la France. Nous entrons sur le chemin de ce que j'appellerais la dissuasion avancée, mais ce que je souhaite plus que tout, vous l'aurez compris, c'est que les Européens reprennent le contrôle de leur propre destin. - P.Lescure: Ces pays pourront notamment accueillir des forces stratégiques françaises, mais il n'y aura que la France qui pourra décider de déclencher le feu nucléaire.

Cette prise de décision unique fixe les limites de cette nouvelle dissuasion? - T.Gomart: C'est un discours très important qu'E.Macron a prononcé aujourd'hui.

Il signe son double mandat. Il avait prononcé un discours en février 2020 sur la dissuasion nucléaire. Celui-ci marque une inflexion majeure sur 3 points principaux.

Celui que vous avez évoqué, c'est-à-dire un dialogue de haut niveau avec des pays européens...

Le discours du président était accompagné d'un communiqué franco-allemand qui explique la mise en oeuvre de cette décision. Ensuite, il y a une décision très importante. La France va augmenter son nombre de têtes nucléaires.

Le président de la République a annoncé que la communication sur le nombre des têtes allait cesser. En termes techniques, il a expliqué le principe de l'épaulement. Il a rappelé que la dissuasion nucléaire n'est pas conventionnelle, mais qu'il y a un partage des rôles à avoir avec les Européens dans une logique de défense européenne en matière conventionnelle.

Il y a l'alerte avancée, la frappe dans la profondeur et, enfin, le 3e m'échappe...

Justin va s'en souvenir...

Alerte avancée, frappe dans la profondeur et...

J'ai un trou complet. - J.Vaisse: Il faut avoir des alternatives au "tout ou rien", notamment la possibilité de frapper loin et d'avoir un programme européen qui permette de frapper loin.

C'est un complément indispensable à la dissuasion. - T.Gomart: C'est une coopération anglaise, britannique, française et allemande.