Liban : une ancienne ministre sous les bombes
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Très belle fin de journée. A demain. ... - C.Roux: Bonsoir.
Bienvenue. Le Premier ministre B.Nétanyahou a donné dimanche l'ordre à l'armée israélienne d'étendre la zone de sécurité dans le sud du Liban.
Le bilan là-bas s'élève à plus de 1200 morts depuis le début de la guerre. Ce week-end, un soldat de la Finul a été tué, ainsi que 3 journalistes et une dizaine de secouristes. Nous en parlons avec R.Abdul Malak.
Merci d'être là. Vous êtes ancienne ministre de la Culture. Vous vous êtes installée au Liban pour prendre la tête du journal "L'Orient-Le Jour" en novembre dernier.
On va revenir dans le temps. Lorsque vous avez quitté le Liban, vous aviez une dizaine d'années. Vous avez retrouvé le bruit des bombes que vous aviez quitté à l'époque? - R.Abdul Malak: Hélas, oui.
On est partis avec mes parents sous les bombes. Toute mon enfance a été rythmée par le bruit des bombardements et des horreurs qu'on entendait de la guerre civile. Les écoles qui fermaient et qui rouvraient et qui refermaient...
Je vois les enfants qui traversent la même chose que ce que j'ai vécu dans mon enfance. Ca me fend le coeur. - C.Roux: Vous avez redécouvert la peur? - R.Abdul Malak: J'arrive pas à avoir peur pour moi-même, mais surtout pour mes équipes et ces déplacés qui sont à la rue et qui n'ont pas de perspective aujourd'hui. - C.Roux: Est-ce que vous avez pensé, depuis le début de la guerre, quitter le Liban? - R.Abdul Malak: Non.
Je suis à une mission extrêmement importante à la tête de "L'Orient-Le Jour". Cette guerre est aussi une bataille de l'information. C'est très important de pouvoir informer les citoyens, pas seulement les Libanais, mais tous ceux qui nous lisent ailleurs dans le monde.
On est l'un des rares journaux indépendants dans le monde. - C.Roux: Vous restez connectée à votre rédaction.
Vous êtes de nouveaux à Paris. Comment vous vivez cette parenthèse? - R.Abdul Malak: C'est à la fois bien d'être loin pour dormir et en même temps, c'est douloureux, de pas pouvoir vivre avec l'équipe et les proches, tout ce qui est en train de se passer.
Je me sens un peu trop loin, mais c'était important de porter la voix du journal ici aussi. Un grand nombre de nos lecteurs sont en France. - C.Roux: Cette voix, vous la portez aussi auprès d'E.Macron, de J.-Y.Le Drian, des gens au chevet du Liban.
La France est engagée sur le sujet. Est-ce que vous les avez vus depuis votre passage à Paris? - R.Abdul Malak: Pas ces derniers jours.
Je suis régulièrement en ligne quand même avec eux, surtout J.-Y.Le Drian et J.-N.Barrot.
La France se démène beaucoup pour le Liban. C'est un des rares pays qui en fait autant. - C.Roux: On va parler de la diplomatie française.
Trois journalistes ont été tués ce week-end. Le président libanais a dit qu'il s'agissait d'un crime flagrant. Il dénonce la violation du droit international.
Dans quelles conditions vos journalistes font leur métier? - R.Abdul Malak: Dans des conditions dangereuses.
Il y a des risques en permanence sur chaque reportage. On se pose 1000 questions avant d'en valider un et de l'engager. On a eu l'expérience de la guerre de 2024.
Israël avait déjà ciblé des journalistes. Des menaces viennent aussi du Hezbollah. On a une ligne très clairement anti-Hezbollah.
On doit en permanence jauger les 2 menaces. - C.Roux: Vous craignez la double frappe. - R.Abdul Malak: Oui, parce que quand il y a une frappe ciblée par Israël sur un bâtiment, on n'est jamais certains qu'une 2e ne va pas suivre.
On a entendu des frappes annoncées comme étant "d'avertissement". Ca veut dire que derrière, il y en a d'autres. Dans ces cas-là, on se pose la question de quand envoyer une équipe. - C.Roux: Quel est le sentiment qui domine sur place? - R.Abdul Malak: On parlait de la guerre en Iran.
Est-ce que c'est une guerre passée sous silence, qu'on ne traite pas suffisamment. - C.Roux: Quel est le sentiment qui domine?
Est-ce que c'est une guerre oubliée? - R.Abdul Malak: Pas oubliée, mais on sent qu'on est la petite guerre dans la grande guerre qui impacte les monarchies du Golfe. - C.Roux: Pourtant, la situation sur place est énorme.
On commente chaque jour les bombardements, mais on parle peu de ce que vivent les déplacés. Que vont-ils devenir, ces déplacés? On parle d'un demi-million de personnes qui ont quitté le pays où la banlieue sud de Beyrouth... - R.Abdul Malak: Parfois, ils ont des proches qui peuvent les héberger, parfois ils se retrouvent dans des écoles ou des établissements sportifs qui se sont transformés en centres d'hébergement.
Parfois, dans la rue autour de chez moi, il y a des familles dans leur voiture. Ces personnes n'ont aucune certitude de pouvoir rentrer chez eux. Leurs villages sont détruits.
Leur bâtiment dans la banlieue sud sont détruits ou vont l'être. Où vont-ils aller? Le Liban est un petit pays. 1 million de déplacés, c'est un cinquième de notre population.
Il y a des problèmes d'eau, de maladie, des soins qui manquent...
Beaucoup d'ONG se mobilisent. Le gouvernement libanais fait ce qu'il peut. La France envoie de l'aide humanitaire.
C'est le manque de perspective qui est le plus terrifiant. - C.Roux: Avec l'idée qu'Israël serait tenté d'occuper le sud du pays. - R.Abdul Malak: Vous parliez de la zone tampon.
Ca veut dire "occupation". On l'a vécue jusqu'en 2000. On a eu 18 ans d'occupation israélienne, 18 ans qui ont généré et fait grandir le Hezbollah, puisqu'il n'existait pas avant.
Il s'est créé en réaction à cette occupation. Je crains que ça réenclenche ce cercle vicieux de la radicalisation et de l'extrémisme. L'objectif d'Israël d'éradiquer le Hezbollah ne marche pas.
Je crains qu'on perde sur les 2 tableaux. Qu'on ait une occupation israélienne pour plus longtemps que ce qu'on a eu dans le passé, avec une implantation de colonies. De l'autre côté, on aurait une milice armée qui serait le Hezbollah, au service de l'Iran. - C.Roux: Il avait été question d'une discussion, une main tendue, un dialogue entre le Liban et Israël.
Est-ce que ça avance? - R.Abdul Malak: Non, mais le président libanais a dit clairement qu'il était prêt à négocier.
C'est une première. Pour l'instant, c'est au point mort. Les armes parlent et pas le dialogue politique. - C.Roux: Dans ce cadre, que peut la France?
Vous avez dit dans une interview que la France fait beaucoup. Vous dites que la France fait plus que les autres. - R.Abdul Malak: Beaucoup plus.
Après, elle peut pas faire et peser seule. Elle a un rôle de médiateur très important. On avait abouti à un cessez-le-feu en 2024 grâce au rôle de médiation de la France.
Mais les cartes sont dans les mains de D.Trump qui peut lui seul peser sur B.Nétanyahou aujourd'hui.
Il est pris dans sa logique jusqu'au-boutiste d'une guerre avec l'Iran, dont on ne sait pas bien quand ils en décideront l'issue. - C.Roux: Est-ce qu'on peut durcir le ton vis-à-vis d'Israël?
J.-N.Barrot avait refusé de parler de frappes disproportionnées sur le Liban.
J.-Y.Le Drian l'avait dit de manière très claire.
Y aurait-il de la part de la France un message plus clair et plus ferme à faire passer à Israël? - R.Abdul Malak: On aimerait, mais je ne suis pas sûre que ça fasse avancer le chemin de la paix et des négociations.
Il y a énormément de discussions en coulisses qui se passent au niveau diplomatique. Heureusement qu'elles existent. Il va falloir que la France soit moins seule et que d'autres pays en Europe, d'autres pays du Golfe pèsent avec elle. - C.Roux: Vous avez parlé des Libanais pris entre 2 feux, entre le Hezbollah et l'armée israélienne.
A qui en veulent-ils? - R.Abdul Malak: Aux deux.
Le Hezbollah était tenu responsable d'avoir envoyé 6 roquettes au nord d'Israël pour donner un prétexte idéal à Israël pour nous bombarder massivement. Plus les jours passent et plus ces frappes disproportionnées israéliennes continuent, plus des secouristes sont tués, plus des familles innocentes sont tuées, plus les gens se disent que le Hezbollah les défend. Une partie de la population sera solidarisée avec le Hezbollah. - C.Roux: Que craignez-vous aujourd'hui?
Vous allez y retourner? - R.Abdul Malak: Je suis persuadée qu'on a une mission fort à porter.
Informer à travers "L'Orient-Le Jour"...
Ce que je crains, c'est aussi un dérapage au sein de la société libanaise. Quelque chose qui ressemblerait à une guerre civile. Quand les communautés se crispent les unes contre les autres...
On commence à entendre des phrases glaçantes sur le terrain de revendication et de colère contre la communauté chiite qui soutient le Hezbollah, ou une partie de la communauté chiite. Ca vient de personnes sunnites, chrétiennes ou druses. Certains se disent prêts à prendre les armes pour se défendre.
Or, c'est un moment où l'armée libanaise doit être relégitime pour éviter ce dérapage. - C.Roux: C'est là que la France peut intervenir?
Pour aider l'armée libanaise? - R.Abdul Malak: Oui, c'était ce qui était prévu.
La dynamique d'aide existe. Il y avait un plan de désarmement du Hezbollah en 5 phases. Il est toujours temps de les reprendre, mais il faudrait au moins un cessez-le-feu pour reprendre les discussions. - C.Roux: Merci d'être venue.
Emmanuel Macron