Sylvain Tesson : "Il est douloureux d'être français collectivement, il est doux de le rester individuellement"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Et dans le grand entretien avec Benjamin Duhamel, ce matin nous recevons l'écrivain, voyageur Sylvain Tesson, observateur du pays, des français, de leur tempérament. Il y a presque dix ans, vous avez publié « Sur les chemins noirs », immense succès adapté au cinéma avec Jean Dujardin. Vous rééditez ce livre aujourd'hui avec les somptueuses illustrations de François Chuiten. Chers auditeurs, vos questions et réactions, n'hésitez pas au 01-45-24-7000 ou sur l'application Radio France. Bonjour Sylvain Tesson.
Bonjour.
Merci d'être avec nous ce matin au micro d'Inter. On va parler de la France d'aujourd'hui avec vous, de ces paysages, de ces fractures, de ces oubliés. Mais d'abord, vous qui croyez à la mémoire des pierres, c'est ce que vous aviez dit au moment de l'incendie de Notre-Dame. Que dites-vous de ces pierres précieuses, de ces joyaux de la couronne qui ont été volés au Louvre hier ?
Écoutez, moi je ne suis pas un grand spécialiste du système de sécurité des vitres à double vitrage. Alors, ce n'est pas tellement ça qui m'intéresse. J'aime bien l'utilisation symbolique des événements. Parfois, ça m'intéresse. Mais il ne faut pas en faire trop. Évidemment, il y a la déréliction d'un côté de l'État. Et puis, on a l'impression que tout à coup, le sort entier, l'adversité historique et métaphysique, s'en prend même au dernier reflet d'une grandeur française. Non, j'y tire un autre enseignement en bras. Je crois que le hold-up, il a eu lieu depuis bien longtemps en nous-mêmes. Il y a eu un casse tout de même de la mémoire.
Parce que franchement, qui allait voir les couronnes de l'impératrice ? Qui allait voir les joyaux de génie ? Je ne sais pas, moi je ne suis jamais allé les voir.
Je crois que c'était très rempli.
Je crois que cette galerie Apollon, elle faisait le plein. Non, mais c'est possible. C'est possible. Vous voyez, je fais ma propre contrition. Moi, je ne suis jamais allé voir, alors que j'habite à 250 mètres du Louvre, je ne suis jamais allé voir les joyaux de la couronne. Et je trouve qu'avant, il faut quand même s'interroger sur le petit hold-up intérieur que l'on fait nous-mêmes avec notre mémoire française. La prochaine fois, je m'intéresserai aux joyaux de mon pays avant de déplorer que les systèmes de sécurité ne soient pas assez performants.
C'est-à-dire, Sylvain Tesson, quand vous dites « casse de notre propre mémoire », c'est qu'on ne voit pas, on oublie ce qui constitue notre patrimoine. Parce qu'effectivement, vous faisiez état des analyses que l'on entend depuis hier soir, notamment chez certains responsables politiques, qui font une analogie entre ce qui s'est passé et l'idée d'une sorte de délitement de l'État. Est-ce que c'est peut-être un petit peu caricatural comme analyse ? Ou est-ce que vous la faites votre ?
Non, mais la politique est caricaturale, la communication est caricaturale. Il faut bien avouer que le symbole est intense et extraordinaire de voir au moment où vous avez l'espèce d'effritement absolu de grande dégoulina, de général, de pantalona, d'arlequina, de la comédia de l'Arte au plus haut sommet de l'État, sans la langue. Parce qu'encore dans la comédia de l'Arte, c'est quand même extraordinaire d'entendre pantalon et arlequin se chamailler. C'est vrai que là, l'histoire nous sert, si je puis dire, un joyau symbolique. Alors bon, on entend le commentaire.
Mais encore une fois, moi, ça m'intéresse énormément sur la facilité avec laquelle, finalement, parfois, nous oublions totalement la sédimentation mémorielle, historique, et que ça pourrait peut-être nous inciter à aller plus souvent au Louvre.
Alors, Sylvain Tesson, vous avez sillonné le monde. La Sibérie, la Patagonie, les villages perdus, l'Himalaya, je m'arrête là parce que, vraiment, vous l'avez arpenté largement. Et en 2015, c'est la France que vous traversez à pied sur ces chemins noirs. Dix ans plus tard, qu'est-ce qui vous reste de ce voyage ?
Ce voyage m'a relevé. Je savais que la marche apportait des bénéfices intérieurs, spirituels, anatomiques, musculaires, enfin, on les connaît, psychologiques, bien que je ne m'intéresse pas tellement à la psychologie, ou du moins de loin, métaphysique certainement. Et alors, quand je me suis retrouvé fracassé en morceaux en tombant d'un toit avec 26 fractures, il fallait que je me réadapte. Et je me suis dit, ça me semblait logique, plutôt que d'aller dans un centre de rééducation, je vais traverser la France par des sentiers dissimulés. Et la marche m'a donné ce que je lui demandais, c'est-à-dire qu'elle m'a permis le retour à moi, ce qui n'est pas rien, je suis revenu à ma propre surface.
Et ce corps cabossé, à l'époque, il va comment aujourd'hui ?
Mieux, je boite, je claudique encore un peu, je boite, mais j'ai repris à peu près les fonctions cognitives, le seuil ayant été assez bas, je l'ai atteint relativement.
Il y a un peu de marche quand même.
Oui, je l'ai rattrapé assez vite, et puis j'ai récupéré les fonctions du langage par le monologue, comme vous le remarquez peut-être sur les chemins noirs, sans être interrompu autrement que par les chouettes ou par le bruissement du vent dans les feuilles. Je suis revenu à mes fonctions grâce à la marche. Et c'est ça que j'essaie de raconter moi, c'est qu'il y a des possibilités, des interstices pour son salut, la marche dans les paysages, l'amour de l'art, l'amour de la poésie. Vous partez marcher avec un livre de poésie, tout ira plutôt mieux.
Vous écrivez dans votre nouvelle introduction, Sylvain Tesson, je suis surpris d'entendre que mon témoignage avait soutenu moralement des êtres blessés. Certains lecteurs avaient affronté des gouffres, retrouvé leur propre chemin noir et venaient me témoigner leur proximité d'esprit. Qu'est-ce qu'ils vous ont dit, ces lecteurs ? Qu'est-ce que vous leur avez appris ? C'est une sorte de recette, de prescription pour aller mieux ?
J'allais très vite, moi, avant cet accident. Après cet accident, je me suis intéressé davantage aux douleurs, aux blessures, à ce que j'appelle les gouffres, c'est-à-dire à un moment, les accidents de l'existence, vous tombez plus bas que ce que vous souhaiteriez à votre pire ennemi. Et tout d'un coup, des lecteurs sont venus me voir en me disant j'ai vécu un coup du sort, une adversité terrifiante. Les joyaux de ma couronne ont été volés, m'a-t-on dit parfois.
Et je me suis relevé et je me suis rendu compte que chacun avait trouvé des voies d'échapper et des voies de reconquête de soi-même, ce que j'appelle le retour à soi, que je trouve une très belle expression parce qu'on revient à la surface de soi-même. Et je me suis aperçu que c'est l'imagination qui a permis à beaucoup de se rétablir. Il faut trouver des voies d'échapper, des interstices, des issues de secours. Et ça n'est pas uniquement les protocoles existants.
Donc on se remet de la perte des joyaux de sa couronne.
On se remet de la perte des joyaux de sa couronne en se plongeant dans la nature. C'est en tout cas moi ce que j'ai dit. Ma prescription est très simple. Vous avez un système sanguin, allez-je dire, veineux de chemin sur le territoire français, dans ce pays extraordinaire, dans cette campagne sublime. Demandez au paysage de vous pourvoir un peu de sa substance.
Justement, si ce livre paraît de nouveau, c'est parce qu'il est augmenté des illustrations de François Chuiten, des dessins magnifiques en noir et blanc, beaucoup plus de noir que de blanc, avec cette technique qu'on appelle de la carte à gratter. Il faut que vous nous expliquiez ce que c'est. Est-ce qu'il y a une symbolique là aussi ? Est-ce qu'il faut gratter pour comprendre votre démarche ?
C'est Chuiten qui a trouvé la symbolique. Chuiten, qu'on appelle Schuiten en Belgique, Chuiten est un merveilleux artiste qui est à la fois la douceur belge, sa folie, son surréalisme, c'est une espèce de mélange entre Hergé et Spilliard. Il a un côté fin de siècle, un côté très technique, un côté fou. Enfin, il a une liberté anarchisante belge, que les Belges appellent d'ailleurs plutôt le surréalisme. Et il m'a appris un jour que la gravure, ce qu'on appelle la gravure, c'est-à-dire le fait de graver une pièce de bois par exemple et de laisser l'encre imprimer la marque de l'entaille sur le papier blanc, avait son inverse, qui est la carte à gratter que vous venez de décrire.
C'est-à-dire une surface noire que l'entaille de votre couteau, de votre plume ou de votre gouge vient légèrement blesser. Et à ce moment-là, ce sera le blanc qui apparaîtra à la surface de la plaque noire. Et Schulten me dit, c'est ce qui était arrivé. Tu étais une espèce de goudron, de mélancolie et de noirceur après ton accident et tu as laissé la marche apporter la clarté à la surface de toi-même. Je vais faire la même chose, m'a-t-il dit, avec la carte à gratter. Et d'ailleurs, quand on ouvre le livre et qu'on voit ces gravures, on voit le soleil qui apparaît
sur la surface du papier. On voit le soleil, on voit aussi la noirceur Sylvain Tesson, mais c'est vrai que ces dessins sont absolument sompteux. Des dessins qui viennent appuyer la description de la France que vous faites, celle à laquelle vous cherchiez au fond à échapper en empruntant ces chemins noirs, une France hyper urbanisée, hyper connectée, celle des zones commerciales, des lotissements. Dix ans plus tard, puisque le livre est sorti en 2015, ça ne s'est pas franchement arrangé, non ? Cette France à laquelle vous cherchiez à échapper, Sylvain Tesson ?
Mais ça ne s'arrange pas. C'est toujours à la fois désespérant et magnifique. Ce n'est pas dix ans de plus qui ont apporté ni solution, ni empirement à la situation. La France, c'est une puissance centrale, jacobine, parisienne, qui est l'héritage, enfin, on ne va pas ici faire le... De la révolution française. Oui, voilà. De la royauté. De la triple vibration impériale, monarchique et républicaine, avec cette espèce de sentiment, quand vous habitez dans des vallons profonds, qu'il y a la pieuvre parisienne qui crache son encre et qui ensuite envoie son tentacule dans les confins pour venir gratter le dépôt.
Et c'est un sentiment très paradoxal, moi, que j'ai senti sur ces chemins noirs, avec à la fois la volonté que l'État vous paterne, que Paris vous materne, plus exactement, que Paris vous donne un peu, vous rende un peu de ce qu'il vous prend, et puis en même temps, la volonté que la spécificité culturelle ne soit pas du tout entachée par l'immixion de l'administration dans vos confins, et donc la volonté d'être à la fois un peu materné, mais surtout pas paterné. D'où un sentiment très schizophrénique à l'égard du Parisien, que moi je suis. Le Parisien qui est inconséquent, qui est inconsistant, qui file en TGV à aller se traverser des pays.
Vous détestez le TGV, ça va trop vite ?
C'est pas tellement ça, je le prends, moi je vais tout le temps aux quatre coins de la France en TGV, c'est pas tellement que je le déteste, mais je trouve qu'il y a cet extraordinaire paradoxe avec un territoire qui est une accumulation tellement ancienne de sédimentation d'histoire. Ce que le géographe historien Fernand Braudel, auteur de l'identité de la France, appelait l'effroyable morcellement du pays, mais qui marche, enfin en tout cas qui a marché. Parce qu'il y a eu des unités extraordinaires, l'unité paysagère, l'unité artistique, l'unité linguistique, c'est cette unité qu'il faut aimer, qu'il faut peut-être espérer qu'un jour elle se recimente.
Alors par contre, la continuité de l'État, l'unité de l'État dans ces zones-là que vous aimez s'engouderont par les chemins, alors que les gens qui y vivent aujourd'hui, ce qu'ils veulent, c'est quoi ? C'est des médecins ? C'est du réseau ? Des services publics ?
Oui, oui, peut-être, peut-être, mais pas uniquement. Sûrement, même. Oui, mais pas tous et pas que. C'est trop brutal pour moi de penser que ce que veulent les gens dans ces confins, ce sont des médecins, du réseau, des administrations. Parce que d'abord, il faut dire deux choses. Premièrement, quand l'État amène un hôpital quelque part, c'est pour que la puissance parisienne, l'autorité centrale, en plus de son hôpital, de son école et de son EHPAD, met un hôtel des impôts, une prison et une gendarmerie. Vous savez, l'administration n'est pas très philanthrope. C'est plutôt une espèce de conquête du territoire par l'aménagement.
Moi, l'aménagement, je m'en méfie, je suis géographe, moi, de formation. Ce que j'aime, c'est le paysage, c'est-à-dire le moment où l'histoire, très doucement, avec beaucoup de précautions et de timidité, a influé légèrement sur le paysage. Ce n'est pas l'administration. L'administration, elle arrive, elle aménage, elle dit, je vais tout réjanter, je vais tout réguler et ensuite, je ferai une politique de régulation des effets problématiques de ma propre politique.
Par exemple, quand on fait un parc national dans les Calanques de Marseille, c'est merveilleux, l'intention est superbe, on va protéger les animaux, mais on crée un tel effet Instagram du parc des Calanques que dix ans plus tard, il faut réguler pour essayer d'empêcher le déversement. Donc, c'est ça que je veux dire. Et puis, deuxièmement, moi, je me guérissais. Je pense qu'on peut aller sur les chemins de France sans faire de sociologie, toujours. Je ne suis pas un sondeur.
La sociologie, ce n'est pas un gros mot, Sylvain Tesson, d'essayer de comprendre encore la façon dont fonctionnent les systèmes. Et quand on vous écoute et vous parlez très bien de ce pays et de la beauté du parc des Calanques, est-ce que parfois, il n'y a pas une sorte de biais esthétique qui vient et qui fait passer au second plan les préoccupations de ceux que vous croisez parfois dans ces pérégrinations ?
Mais la beauté n'est peut-être pas un gros mot non plus. Bien sûr. Et d'ailleurs, nous ne nous insultons pas en nous traitant l'un de sociologue et l'autre d'esthète. Simplement, il y a peut-être un temps pour tout, comme dirait l'autre qui était un ecclésiaste. Il y a peut-être un temps pour tout. Et quand vous êtes fracassé et que vous demandez, ce qui était mon cas, physiquement, et que vous demandez à l'infusion, car c'est ça le terme, à l'infusion du corps dans le paysage et dans sa beauté, je m'intéressais à autre chose qu'à la tectonique des systèmes d'organisation de la société.
Je rencontrais des gens qui vivent, des habitants, de ce qu'aujourd'hui, on a baissé les territoires comme si c'était des stratèges qui parlaient des zones en guerre.
Le mot territoire, il n'est pas beau.
Oui, alors peut-être que la province non plus n'était pas beau. Parlons de l'arrière-pays, comme le poète Bonnefoy. Voilà, j'étais dans l'arrière-pays. C'est magnifique, l'arrière-pays. C'est comme l'arrière-monde, derrière le rideau, derrière l'orée des bois. Et je voyais des habitants qui aimaient et qui connaissaient leur territoire et qui savaient ce que c'était que le cycle des saisons, qui connaissaient la nature et ça les intéressait plus l'actualité de la germination des champignons et des allées forestières que celles des déchirements, des déchiquetements à la tête de l'État.
Sylvain Tesson, on a des auditeurs qui souhaitent vous parler et on va commencer avec Pierre. Bienvenue, Pierre. Bonjour.
Bonjour. Bonjour. Bonjour, Sylvain Tesson.
Qu'est-ce que vous voulez lui dire ?
Vous avez écrit dans un ouvrage dont je ne me rappelle plus le nom que la France est un paradis mais les Français se croient vivre en enfer. Alors, j'ai bien aimé cette provocation et je trouve qu'elle résonne énormément avec la situation politique actuelle. Donc, on nous persuade même que nous vivons dans un enfer. La France est un champ d'orine alors que la vérité c'est que la France n'est ni un enfer à mon avis, ni un enfer ni un paradis et que c'est à nous de travailler à ce que... de réaliser cette réalité-là. Voilà. Est-ce que vous pouvez me redire à quel endroit vous avez écrit cette phrase-là ?
Merci. Merci, monsieur, de ne pas parler de cette phrase. Enfin, bien que vous me rappeliez qu'il faut se méfier des petites phrases.
Mais c'était une phrase, vous avez eu raison de dire, provocatrice, que j'écrivais dans Bérezina, un livre que j'ai publié en 2015, peu avant ma chute, d'ailleurs, et qui fait référence, oui, à cet état extraordinaire d'héritage en fait que nous avons d'un pays qu'on appelle misérablement l'Hexagone comme s'il s'agissait de géométrie alors qu'il ne s'agit que de mémoire et d'amour et cet extraordinaire endroit que les poètes ont chanté, que les artistes ont peint dont Aragon disait dans Je vous salue ma France aux yeux de Tortorelle que c'était une paume ouverte à tous les vents de la mer certes mais il ajoutait cloche cloche sonnée l'angélus des oiseaux donc oui il y a le vent qui la traverse la France éternelle mais il y a aussi au sommet de la colline il y a une petite église et c'est dommage d'en enlever la croix comme a fait Mitterrand quand il a fait l'affiche de la force tranquille donc oui c'est un paradis on croit qu'on vit en enfer évidemment quand je dis ça je ne mésestime pas la douleur de mes semblables qui vivent parfois des vies difficiles et même impossibles
Sylvain Tesson on a soumis récemment cette phrase à Jean Dujardin qui jouait le rôle principal dans l'adaptation de votre livre cinéma et voilà ce qu'il dit quand on lui soumet cette phrase c'est très compliqué quand on parle de la France pour certains la France c'est Rance il y en a d'autres qui sont dans la défiance en revanche il n'y a vraiment plus de nuance et il rajoute on a un très joli pays et quand on le dit rapidement on est traité de facho vous avez l'impression aujourd'hui que quand on parle de la France de la beauté de ses paysages on est traité de facho
je ne sais pas ce n'est pas très grave les insultes dont on se fait affubler ne sont pas très importantes je crois qu'il y a quelque chose qui finalement met un point final à ce débat c'est de regarder la poésie qu'est-ce qu'ont dit les poètes de la France vous comprenez moi je prends tout j'aime Maurice Barrès et sa colline inspirée et j'aime Aragon et son poème Brosséliande je ne sais pas le droit d'inventaire comme Lionel Jospin je ne suis pas un magasinier des galeries Lafayette je prends tout je crois plutôt à l'extraordinaire idée de Balzac qu'il écrivait dans les choix les français aiment changer de gouvernement à condition que ce soit toujours le même on est fou en fait et qu'on aime tellement le désordre qu'on a besoin que ça change pour que rien ne change
alors les français au standard d'Inter c'est Chantal qui est avec nous ce matin bienvenue Chantal
oui bonjour bonjour et bonjour bonjour à Sylvain Tesson
je crois que vous l'aimez beaucoup Sylvain Tesson
j'ai une profonde admiration pour lui j'ai aujourd'hui 77 ans ça doit faire des décennies que je le connais par ses livres et je le remercie de nous avoir réconciliés avec la poésie avec l'écologie bien avant la date et avec aussi la marche moi je me balade souvent avec un livre de lui dans ma poche quand je marche parce que je suis une marcheuse et à chaque fois que je m'arrête pour le lire que je regarde autour de moi je me dis Sylvain Tesson il a réussi il réussit par son écriture qui est belle et simple à nous réconcilier avec la vie tout simplement
ça c'est une belle déclaration merci Chantal
écoutez merci beaucoup et merci d'insister sur cette idée que la langue est peut-être tout ce qui nous reste et tout ce qui devrait nous rester tout ce qu'on néglige beaucoup vous savez Napoléon dans une lettre disait la France déjà quand ça commence comme ça on va avoir une définition quand c'est vous quand c'est vous ça va et puis c'est ce que vient de dire Chantal c'est l'écho de cette espèce de déclaration d'amour à la langue la France c'est le français quand il est bien écrit c'est génial parce que ça ne doit rien dire évidemment c'est à l'emporte-pièce mais ça veut dire quand même quelque chose c'est que ne négligeons pas l'extraordinaire pouvoir du verbe et c'est pour ça que partons dans les bois avec un livre sous le bras et quand nous parlons de quelque chose demandons d'abord aux poètes ce qu'ils ont à nous dire juste Sylvain Tesson
puisque je rebondis un peu à retardement sur cette phrase que vous citiez des choix sur la volonté de changement des français tant que les choses ne changent pas comment est-ce que vous le géographe celui qui s'y en a qu'est-ce que vous pensez du pays aujourd'hui de son humeur de son état d'esprit quel regard est-ce que vous portez sur la France de 2025 je crois qu'il y a quelque chose
de bizarre c'est qu'il semblerait parce que parfois je lis des études tout de même sociologiques il semblerait qu'intérieurement et individuellement il soit encore doux d'être français c'est-à-dire que souvent les sondés témoignent d'une certaine satisfaction de leurs conditions personnelles de leur bonheur pour aller vite et pris comme une définition collective c'est l'enfer c'est l'abomination c'est-à-dire qu'il est douloureux d'être français collectivement il est doux de le rester individuellement voilà un paradoxe étrange je dois dire que politiquement je préfère le geste de l'embrassement consistant à considérer le passé en disant je prends tout comme la petite Sainte-Thérèse de Lisieux qui embrassait tout comme ce paysan de la Troisième République qui disait moi je suis pour la République à condition que ce soit Napoléon le roi j'adore cette boutade parce que c'est la phrase parfaite du grand embrassement
Sylvain Tesson ce que vous dites là résonne avec un morceau d'une interview donnée hier par Philippe De Villiers dans le journal du dimanche voilà ce qu'il dit Philippe De Villiers pour refaire un peuple amoureux il faut traverser la France la parcourir physiquement charnellement c'est la pérégrination dans les paysages intimes de la France immémoriale les bocages les clochers les calvaires les villages tout ce qui compose son âme est-ce que ça vous pose problème que cette façon d'aborder l'amour de la France soit récupérée par ce bord politique là ?
Mais attendez pas plus que le fait que François Mitterrand montait tous les ans je crois en haut de la roche de Solutré vous vous souvenez il mettait des chaussures de marche Rocard était allé fâche-tu au vieux campeur un niqueurs bockers d'alpinistes pour ne pas déparer de même que les promenades du président actuel je crois un jeune homme qui marche sur la plage du Touquet ou sur les quais
de Seine
pourrait-on peut-être un jour tracer une monographie intéressante des rapports des hommes politiques avec la marche à pied quand Louis XI traverse le royaume incognito à cheval c'est pour prendre la pulsation c'est extraordinaire c'est en marchant qu'on est d'abord qu'on se réjouit l'oeil parce qu'on comprend ce que c'est que la spécificité du paysage français et c'est en marchant qu'on écoute véritablement les gens qui peuplent ce paysage que l'on traverse
sur Emmanuel Macron vous disiez en 2017 c'est une idée de bitnick de se mettre en marche sans très bien savoir où l'on va ce qui est assez drôle et avec le recul il y avait peut-être une forme de préscience dans cette phrase est-ce que vous comprenez où il veut aller aujourd'hui ?
Qu'il le comprend Victor Hugo avait tout résumé dans le sixième livre du poème des contemplations un livre qui s'appelle En marche alors le président le savait-il et le poème En marche commence par on me dit où vas-tu je l'ignore et j'y vais ce qui semble un programme politique tout à fait actuel
et je signale Sylvain Tesson aussi la sortie du livre Le quotidien de l'éternité 60 ans de journalisme pour la liberté une anthologie des éditos de votre père Philippe Tesson apparaître le 5 novembre dans quelques jours donc aux équateurs c'était à signaler pour les auditeurs qui vous adorent il y a beaucoup de messages Bénédicte Fanny des Alpes-Maritimes qui ont été heureux de vous entendre ce matin pour terminer cet entretien j'en cite un Bénédicte il y a un an vous avez changé ma vie lorsque je suis parti dans les forêts de Sibérie merci Fanny merci à Sylvain Tesson d'être là à l'entendre je me sens de suite plus présente au monde
très bien merci Sylvain Tesson sur les chemins noirs avec les illustrations de François Chuiten réédité chez Gallimard à très bientôt