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InterviewRCF — L'Invité de la Matinale (sur Site radio)· 21 mai 2024 13 minComplaisantActualité / polémiqueOutre-merInstitutions & électionsImmigration & asileSolidarités & famille

Nouvelle Calédonie : "En quelques jours l'État a mis à mal près de 30 ans de paix" selon l'anthropologue Isabelle Leblic

Source d'origine 2 locuteurs

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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Générée par IA — peut contenir des erreurs. Méthodologie

Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Attaque 70 %Défensif 30 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 73 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 0:56OuverteRéponse partielle

    Qu'est-ce qu'Emmanuel Macron peut bien aller faire là-bas ?

  • 1:22OuverteRéponse partielle

    Que pourrait-il annoncer qui puisse calmer la colère des émeutiers ?

  • 1:55OuverteRéponse directe

    Si vous deviez résumer les crispations qui ont mené à la crise politique et à la révolte actuelle, c'est uniquement ce projet de loi ?

  • 3:54OuverteRéponse partielle

    Est-ce que la venue d'Emmanuel Macron est de nature à toucher les populations canaques ?

  • 4:17OuverteRéponse partielle

    Pour les indépendantistes, cette visite est-elle un artifice de communication ?

  • 5:19RelanceRéponse directe

    Vous dites qu'en Calédonie, ce qui est important, c'est le temps.

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 2:46InvitéChiffre
    « ils ont quand même perdu entre les deux référendums près de 6000 voix, entre 2020 et 2021 »
  • 7:08InvitéFait
    « les entreprises continuent à préférer embaucher des métropolitains qui font venir en payant le billet d'avion plutôt que d'embaucher des personnes localement »
  • 7:21InvitéFait
    « Le racisme, il est envers les canaques depuis toujours »
  • 9:55InvitéChiffre
    « on évalue à peu près 20 à 30 000 personnes les gens qui seraient inscrits à nouveau sur le corps électoral »
  • 10:07InvitéChiffre
    « la population canaque est aujourd'hui de 40 % de la population »
  • 10:36InvitéFait
    « en quelques jours, ils ont mis à mal plus de 30 ans de paix en Calédonie »
  • 11:23InvitéFait
    « on parle de violence, mais on ne parle pas de la violence des milices armées loyalistes qui tirent à vue sur les Kanaks »

Temps de parole

  • Invité72 %
  • Présentateur27 %

1,5 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

0:00
Présentateur

Ce programme est disponible grâce aux dons de nos auditeurs. Pour diffuser un message d'espérance, rendez-vous sur rcf.fr.

0:15
Invité

L'invité de la matinale, Pierre-Hugues Dubois.

0:19
Présentateur

Votre invitée ce matin, Pierre-Hugues, est Isabelle Leblik, anthropologue. Elle est directrice de recherche et mérite au CNRS, où elle est spécialiste des sociétés Canac de Nouvelle-Calédonie. Elle est par ailleurs soutien de l'indépendance Canac. Bonjour Isabelle Leblik. Bonjour. Merci d'être en ligne avec nous ce matin, à l'heure où nous parlons, Emmanuel Macron est dans l'avion. Avec trois de ses ministres, il est accompagné par Gérald Darmanin, par le ministre des Armées Sébastien Lecornu, et la ministre déléguée aux Outre-mer Marie Guévenou.

Avec vous ce matin, on va essayer de voir quelle sortie de crise il peut y avoir, et comment cette crise trouve ses origines dans l'histoire de la France, avec l'archipel et sa population de Canac. Mais commençons avec cette visite du président. Qu'est-ce qu'Emmanuel Macron peut bien aller faire là-bas ?

1:01
Invité

Eh bien écoutez, c'est assez mystérieux, puisque même à la conférence de presse de sortie du Conseil des ministres, on n'a pas eu beaucoup d'éléments. Il est parti installer une mission de dialogue, d'après ce qui est dit, mais on n'en sait pas plus, et je ne sais pas qui va composer cette mission, puisqu'on n'a aucune information.

1:22
Présentateur

Que pourrait-il annoncer qui puisse calmer la colère des émeutiers ?

1:26
Invité

La seule chose qui puisse calmer la colère des émeutiers aujourd'hui, c'est le retrait du projet constitutionnel, et surtout ne pas convoquer le Congrès de Versailles en juin, comme annoncé avec le coup prêt qu'il a mis sur la tête de tout le monde, que de toute façon, fin juin, il aura été convoqué.

1:42
Présentateur

Parce qu'effectivement, si on revient aux sources à l'origine de cette crise, c'est ce projet de loi constitutionnelle qui élargit le corps électoral en Nouvelle-Calédonie, poussé par le gouvernement, il a été adopté à l'Assemblée le 15 mai dernier. Et si vous deviez résumer les crispations qui ont mené à la crise politique et à la révolte actuelle, c'est uniquement ce projet de loi ?

2:02
Invité

Si vous voulez, ça remonte au dernier référendum de 2021, de décembre 2021, qui a été fait en pleine période de Covid et de deuil canaque, qui a été avancé par le gouvernement, alors qu'Edor Philippe, alors premier ministre, avait promis qu'il ne se tiendrait pas avant août 2022. Donc les canaques, les indépendantistes en général, il n'y a pas que des canaques qui sont indépendantistes, n'ont pas participé à ce troisième référendum. Donc le résultat a été complètement partiel, puisque seuls les non-indépendantistes quasiment ont voté. Et même dans ce cadre-là, ils ont quand même perdu entre les deux référendums près de 6000 voix, entre 2020 et 2021.

A la suite de ça, notre président a annoncé sur les ondes, partout, que c'était une grande victoire pour la France, que la coalidonie avait choisi de rester française, ce qui est complètement faux, vu que ça ne concernait qu'une partie de la population qui s'était exprimée. Et depuis décembre 2021, finalement, il ne se passe rien, quoi. C'est-à-dire qu'il n'y a pas eu de processus, de discussions vraiment approfondies sur comment s'en faire de cette situation. Les indépendantistes ne reconnaissent pas la validité de ce troisième référendum. Ils sont en train de faire des... Ils s'en sont pleins à l'ONU. Ils veulent faire un recours au tribunal international. Et personne...

Il faut trouver un pays indépendant qui porte la revendication. Pour l'instant, ça en court. Mais aujourd'hui, le fait de... La prise d'opposition du président Macron à la suite du référendum est une déclaration de parti pris du gouvernement français pour la coalidonie française. Alors que depuis l'accord de Nomea, l'État a été toujours resté dans une position d'impartialité.

3:50
Présentateur

Donc là, il descend. On va continuer à en parler tout de suite. Mais justement, sur Emmanuel Macron et sa venue en Nouvelle-Calédonie, là, on voit l'énergie que met le président, tant sur sa communication que sur son emploi du temps. On parle... Il part avec trois ministres en urgence à l'autre bout du globe. Est-ce que cela est de nature à... J'allais dire à toucher les populations canaques ? Est-ce que les indépendantistes sont touchés par la venue d'Emmanuel Macron ?

Ou pour eux, la déclaration de guerre ayant déjà été annoncée avec la tenue de ce projet de loi constitutionnelle, eh bien, ce n'est pas cet artifice, j'allais dire, de communication qui, selon eux, pourrait faire changer la donne ?

4:30
Invité

Mais tout dépend de ce qu'il va annoncer une fois sur place. C'est-à-dire que s'il vient pour annoncer, qu'il met une pause dans ce projet de loi constitutionnelle, qu'il ne convoque pas le Congrès en juin comme prévu et qu'il redonne le temps aux discussions... Parce qu'en Calédonie, ce qui est important, c'est le temps. Il faut laisser le temps aux gens de parler, d'échanger, de se mettre d'accord, et c'est toujours très bon. D'ailleurs, tous les prédécesseurs en charge du dossier l'ont dit. Il faut laisser le temps. Donc, soit il annonce ça, et effectivement, il peut y avoir une sortie de crise et une reprise de discussion.

Mais le problème, c'est qu'aujourd'hui, la droite loyaliste, représentée par Mesdorff et Mme Paquès, sont tout à fait opposés à ça. On a fait une conférence de presse l'année précédente à Nouméade, annonçant que pour eux, il n'était pas question de retirer ce projet.

5:19
Présentateur

Vous dites qu'en Calédonie, ce qui est important, c'est le temps. C'est assez intéressant parce qu'effectivement, on connaît mal, j'allais dire, la culture, la façon de faire calédonienne. En Calédonie, pour discuter, pour échanger, il faut du temps. Et donc, un peu l'urgence d'Emmanuel Macron qui part du jour au lendemain à l'autre bout du monde, ce n'est pas de nature d'aller dans ce sens-là.

5:39
Invité

Tout dépend de ce qu'il va annoncer. S'il a choisi d'annoncer là-bas, sur place, qu'il stoppait tout, qu'il mettait une pause dans ce projet et qu'il redonnait la parole, l'échange aux Calédoniens sur place pour décider eux-mêmes de leur avenir, peut-être que ça va apaiser les choses. Mais si ce n'est pas pour annoncer ça, moi, je ne vois pas. Je ne vois pas, franchement, je ne vois pas.

6:01
Présentateur

Si on ouvre un peu le débat, Isabelle Leblic, on entend beaucoup, depuis quelques jours, parler aussi de ce processus de décolonisation et de ce mot décolonisation. Pour vous, en quoi est-ce un processus de décolonisation qu'il faut maintenant opérer ?

6:18
Invité

C'est-à-dire qu'aujourd'hui, la Calédonie est dans une situation très... comment dire, très clivée. Il y a la société Kanak, parmi lesquelles sont les plus pauvres de la population de Nouvelle-Calédonie, les plus exclus depuis toujours. Et puis, il y a les autres, parmi lesquelles sont les plus aisés, qui ont les emplois, les entreprises, etc. Et donc, l'accord de Nouméa prévoyait un rééquilibrage. Mais ce rééquilibrage, il ne s'est pas fait vraiment. Et en fait, il ne pourra se faire qu'une fois la décolonisation opérée. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, il est très difficile d'arriver à un équilibre, à remettre un équilibre après 70 ans de colonisation dans un contexte actuel.

Même avec un gouvernement aujourd'hui indépendantiste, les entreprises continuent à préférer embaucher des métropolitains qui font venir en payant le billet d'avion plutôt que d'embaucher des personnes localement.

7:13
Présentateur

Pourquoi ?

7:14
Invité

Parce qu'ils considèrent que l'emploi local n'est pas fiable. C'est le racisme qui... C'est le racisme en Nouvelle-Calédonie. Parce que M. Mesdorff déclare qu'il y a un racisme anti-blanc, mais ce n'est pas du tout vrai. Le racisme, il est dans l'autre sens. Le racisme, il est envers les canaques depuis toujours. Et malgré ça, les canaques ont toujours tendu la main aux autres populations en acceptant justement plusieurs fois d'élargir le corps électoral. Une première fois, à Nainville-les-Roches, en 83, aux victimes de l'histoire. C'est-à-dire les descendants des populations arrivées en Calédonie depuis le début de la colonisation, que ce soit par le ban ou par la colonisation libre.

Ensuite, ils ont élargi le corps électoral après 98 à une grande partie de la population qui habite depuis longtemps sur le territoire et qui a donc des intérêts moraux et économiques sur le territoire et qui peut construire le pays avec eux. Mais aujourd'hui, il s'agit d'intégrer des personnes qui sont arrivées bien après, qui n'ont pas participé à tout ce processus, qui n'ont, entre guillemets, rien à faire de la Nouvelle-Calédonie et de son avenir, qui sont là uniquement pour faire marcher leurs affaires.

8:21
Présentateur

Dans ce qu'on entend, ce que vous dites ce matin, il y a donc cette opposition et qu'on voit entre les canaques et les métros ou en tout cas le reste de la population. Vous êtes spécialiste des canaques. C'est un peu moins de la moitié de la population de l'archipel. Qui sont-ils aujourd'hui ? Vous dites les plus précaires. Comment est-ce qu'on pourrait qualifier, considérer, décrire les canaques ?

8:42
Invité

Là, en quelques mots, ça va être difficile.

8:45
Présentateur

C'est votre objet d'étude à part entière et vous êtes chercheuse au SONRS là-dessus. Peut-être en quelques mots.

8:50
Invité

Oui, mais je veux dire d'abord, les canaques, il n'y a pas une société canaques, mais des sociétés canaques, qui accordent beaucoup de place à l'échange, au respect, au dialogue. Et on ne peut pas être catégalisé le canaque et socialiser le canaque comme ça, c'est très compliqué. Bien sûr. Aujourd'hui, la revendication des canaques, qui est le peuple autochtone de la Nouvelle-Calédonie, c'est d'être reconnu en tant que tel sur son territoire.

Et s'ils ont toujours tendu la main aux autres en acceptant des corps électoraux pour se prononcer sur la mienne de la Calédonie, qui ne respectent pas les termes du droit international, c'est-à-dire que seuls les peuples autochtones ont à décider de leur avenir, ils ont fait déjà énormément de concessions envers les autres. Parce que le peuple canaque est comme ça, il est toujours dans une position d'accueil des étrangers.

Mais il y a un moment où on ne peut pas continuer à le minoriser dans son propre pays et faire en sorte que jamais il ne pourra obtenir quoi que ce soit, puisque en intégrant dans le corps électoral des populations récemment arrivées et en masse, parce qu'on évalue à peu près 20 à 30 000 personnes, les gens qui seraient inscrits à nouveau sur le corps électoral, alors que la population canaque est aujourd'hui de 40 % de la population. Elle a été minorisée depuis longtemps, depuis les directives Mesmer en 71, qui disaient clairement qu'il faut faire du blanc en Calédonie pour supprimer toute revendication d'indépendance.

Donc dans ce contexte-là, forcément, les canaques, il y a un moment où la coupe est pleine, ils ne peuvent plus accepter d'autres... Et puis c'est des paroles de l'État qui ne sont jamais tenues, c'est-à-dire qu'à chaque fois qu'on fait des paroles, l'État dit qu'on fait un projet de décolonisation, mais où allait la décolonisation puisqu'on repart en arrière complètement ? C'est-à-dire qu'en quelques jours, ils ont mis à mal plus de 30 ans de paix en Calédonie, avec justement un chemin qui s'amenait vers la décolonisation, parce qu'on n'y est pas encore. Parce que pour qu'il y ait décolonisation, il faut qu'il y ait indépendance du pays.

10:49
Présentateur

Et le représentant de l'État sur place évoque, je cite, un risque de guerre civile. On a vu des images d'une grande violence. Comment, aujourd'hui, est-ce qu'on évite, j'allais dire, une deuxième guerre d'Algérie, ou en tout cas une indépendance dans la douleur ?

11:07
Invité

C'est-à-dire que la population de Kanak n'est pas du tout dans la même position que la population algérienne de l'époque, puisque la population algérienne était majoritaire dans son propre pays. Les colons étaient très minoritaires. Aujourd'hui, ce n'est pas le cas. D'autre part, on parle de violence, mais on ne parle pas de la violence des milices armées loyalistes qui tirent à vue sur les Kanaks. Ça, on n'en parle pas. Et on les voit sur les images. On les voit qui marchent avec les forces de l'ordre et qui ne sont pas du tout inquiétés par l'État français. Moi, je n'appelle pas ça de la démocratie. Moi, je suis totalement choqué de voir ces images en République française.

Et les Kanaks, ils ne veulent pas la guerre. Les Kanaks, ils veulent simplement qu'on les prenne en considération et qu'on reconnaisse leur droit à décider de leur avenir.

11:52
Présentateur

Isabelle Leblic, c'est un sujet que vous connaissez très bien. J'arrête de terminer. On va bientôt terminer cet entretien déjà, puisque le temps en partie nous est donné. Mais vous-même, à titre personnel, c'est un sujet que vous connaissez très bien. Vous voyez depuis quelques jours, quelques semaines, une violence extrême. À titre personnel, comment ressentez-vous ? Que ressentez-vous ?

12:09
Invité

Moi, je suis profondément attristé. Qu'on en soit arrivé là, qu'il y ait des morts de part et d'autre, beaucoup plus côté Kanaks que côté gendarme, d'ailleurs. Que l'obstination de l'État français, le non-respect de la parole, sa non-internationalité, ait fait mettre le feu aux poudres à Calédonie. Ça fait des mois qu'on le dit, qu'il faut faire attention aux décisions, qu'il faut prendre en considération le fait que les populations veulent décider localement et discuter entre elles localement et que rien ne soit imposé par l'État français. Et malgré tous les avertissements qu'on a faits, ça n'a pas été fait, ça n'a pas été respecté.

Et du coup, moi, je suis profondément dément triste, et profondément dément triste pour tout le monde, profondément triste pour le pays qui est déjà en difficulté économique et du coup, se retrouve là dans le grand Nouméa de façon très meurtrie et beaucoup d'entreprises détruites. C'est tout à fait dommageable. Mais on peut comprendre aussi cette révolte.

13:12
Présentateur

Merci beaucoup, en tout cas, d'avoir été ce matin à l'invité de la matinale Isabelle Leblik. Je rappelle que vous êtes anthropologue, directrice de recherche émérite au CNRS, spécialiste des sociétés Kanak en Nouvelle-Calédonie. Merci d'avoir été en ligne avec nous.