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Podcast / conversationLe Média (sur YouTube)· 15 février 2019 26 minFond programmatiqueSolidarités & familleÉconomie & entreprisesTravail & emploiNumérique

REVENU UNIVERSEL : FAUSSE BONNE IDÉE OU VRAIE AVANCÉE SOCIALE ?

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 60 %Attaque 30 %Défensif 10 %

Affirmations vérifiables (citations exactes)

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    « Ce que je propose, c'est un Revenu Universel d'Existence, versé à toute personne majeure, et d'un montant qui pourrait commencer à être au niveau du RSA-socle, puis ensuite être à 750 € par personne. »
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    « Il faudrait une société qui mesure le progrès non pas qu'avec des mesures économiques comme le PIB, mais par le nombre d'entre nous qui ont un rôle que nous jugeons chargé de sens. »
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    « On donne cette ressource à l'individu, et pas au foyer, au chef ou à la cheffe de famille, par exemple. »
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    « Quand on dit que tout le monde doit bénéficier, il faut vraiment le prendre comme un droit. C'est vrai que ça peut être choquant de prime abord, de se dire que Monsieur Pinault va bénéficier aussi de ce montant. »
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    « Tous les partisans du revenu universel, partent, même quand ils y apportent quelques nuances, de la thèse par ailleurs controversée, de l'économiste américain Jérémy Rifkin, qui prophétise depuis de nombreuses années la fin du travail. »
  • 2:15Chiffre
    « Une étude anglaise de l'université d'Oxford qui anticipe 43 % d'emplois détruits dans l'UE. »
  • 2:35Chiffre
    « Une étude de l'OCDE qui anticipe près de 10 % d'emplois détruits en France. »
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    « Une étude du Conseil d'Orientation pour l'Emploi qui anticipe, elle 9 % d'emplois détruits nets, solde net. »
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    « Le gouvernement devra trouver la bonne formule pour fusionner au minimum le RSA, l'aide personnalisée au logement et la prime d'activité, sans réduire les droits des bénéficiaires. »
  • 4:45Chiffre
    « Cela revient à 2,2 % du PIB de la Grande-Bretagne. À opposer aux 13 % que représenterait un revenu universel. »
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    « Un emploi CICE nous coûte en gros cette année plus de 500 000 € par an et par emploi. »
  • 5:35Chiffre
    « Un emploi en dernier ressort, ça coûte 18 000 € par an et par emploi. »
  • 5:55Chiffre
    « À l'échelle du pays, nous produisons 2 000 milliards par an. 700 vont à des propriétaires lucratifs, 700. »

Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

C'est une des rares idées, à première vue progressiste, qui semble aujourd'hui avancer, convaincre, conquérir les cœurs et devenir quasiment mainstream, au point d'être défendue par des personnes venant à priori, de bords complètement opposés. – Ce que je propose, c'est un Revenu Universel d'Existence, versé à toute personne majeure, et d'un montant qui pourrait commencer à être au niveau du RSA-socle, puis ensuite être à 750 € par personne. – C'est pourquoi je souhaite que nous créions, là-aussi, par une loi en 2020, sur la base d'un travail collectif, un revenu universel d'activité. – Il faudrait une société qui mesure le progrès non pas qu'avec des mesures économiques comme le PIB, mais par le nombre d'entre nous qui ont un rôle que nous jugeons chargé de sens.

Nous devrions nous pencher sur des idées comme le revenu de base universel, afin que chacun puisse bénéficier d'un coussin lui permettant d'essayer de nouvelles idées. – Ainsi donc, Benoît Hamon, à priori de gauche, Emmanuel Macron très clairement pro "big business", et Mark Zuckerberg, fondateur du tentaculaire Facebook et figure de la nouvelle économie mondialisée, défendent tous les trois le Revenu Universel. Mais parlent-ils de la même chose ?

Sommes nous face à un vrai concept, ou à un mot fourre-tout qui désigne des projets différents ? N'est-il pas inquiétant que ces 3 hommes utilisent tous cette même expression ? Et si le revenu universel était la fausse-bonne idée de ces dernières années ? [Générique musical] Bien entendu la 1re question à laquelle nous devons répondre est : "Qu'est-ce que le revenu universel ou revenu de base ? " Pour le faire, nous avons fait appel à Ly Katekondji, qui milite au sein du "Mouvement français pour un revenu de base". – Le revenu de base, pour nous, pour rentrer dans le détail, c'est donner un montant à une population.

On va dire la France par exemple. À tous les individus, à chaque individu, ça c'est très important, c'est vraiment l'universalité. Dire que tout le monde y a droit.

L'inconditionnalité aussi, qui rejoint un peu ça, c'est vraiment dire, on ne va pas demander de contrepartie. Ça, c'est très important, c'est un droit inconditionnel. Ce n'est pas une allocation, sous condition de ressources ou bien sous conditions de contrepartie, de faire par exemple un service civique.

C'est vraiment fondamental, l'universalité et l'inconditionnalité. Et enfin, le 3e terme que l'on oublie souvent un petit peu, c'est l'individualité. Là, c'est un peu plus technique.

Mais c'est tout aussi important, c'est dire par exemple que c'est l'individu qui a droit à ce montant, à ce revenu, et on ne va pas regarder dans quel environnement il est. Qu'est-ce que le foyer va gagner ? On donne cette ressource à l'individu, et pas au foyer, au chef ou à la cheffe de famille, par exemple.

Au sens strict, notre définition impose que l'on donne un revenu de la naissance à la mort. La plupart des propositions que l'on voit, se contentent de commencer à 18 ans. C'est-à-dire à la majorité, jusqu'à la mort.

Mais on peut imaginer qu'il y ait un revenu qui nesoit pas forcément du même montant, peut-être plus bas qui soit donné entre 0 et 18 ans. Quand on dit que tout le monde doit bénéficier, il faut vraiment le prendre comme un droit. C'est vrai que ça peut être choquant de prime abord, de se dire que Monsieur Pinault va bénéficier aussi de ce montant, de ce droit, alors qu'il a largement de quoi s'en passer.

Dans ce cas-là, on rappelle souvent que par exemple que l'école publique, c'est un droit, et qu'on va pas faire la sélection entre les enfants de riches, qui n'auront pas droit à l'éducation gratuite et les enfants de pauvres. C'est vrai aussi que voir ça comme un droit, c'est un moyen d'arrêter de stigmatiser des gens et de mettre d'un côté ceux qui bénéficient des allocations et ceux qui doivent payer "un pognon dingue", comme disait Emmanuel Macron pour financer ces allocations. – Mais quelle est l'urgence sociale qui justifierait la mise en œuvre d'un tel dispositif qui, on l'imagine, coûterait très cher.

Tous les partisans du revenu universel, partent, même quand ils y apportent quelques nuances, de la thèse par ailleurs controversée, de l'économiste américain Jérémy Rifkin, qui prophétise depuis de nombreuses années la fin du travail. C'est à peu près l'idée d'ailleurs, que développait Benoît Hamon en 2017. – Effectivement, il y a des emplois qui se créent dans le cadre de l'économie numérique.

Mais la question c'est si demain, je passe de 40 personnes qui travaillent aux caisses d'un grand magasin à 40 portiques, que deviennent ces emplois peu ou pas qualifiés ? Ça va pas faire autant de web-designer, de community manager, ou d'informaticiens. Et ça, nous le savons.

D'ailleurs là-dessus, on a une étude anglaise de l'université d'Oxford qui anticipe 43 % d'emplois détruits dans l'UE. Une étude de l'OCDE qui anticipe près de 10 % d'emplois détruits en France. Une étude du Conseil d'Orientation pour l'Emploi qui anticipe, elle 9 % d'emplois détruits nets, solde net.

Donc on est bien dans un processus, où la fameuse équation de Schumpeter de la "destruction créatrice", qui postule que par l'innovation technologique on recréera ailleurs des emplois détruits dans des secteurs trop archaïques, tout ça ne fonctionne plus. – En gros, la valeur économique créée ne pouvant plus être distribuée de manière viable, par les revenus de travail, il faut trouver autre chose. Pour éviter à encore plus de monde de tomber dans la pauvreté, voir la misère.

On reviendra sur ces pré-supposés. Mais l'ancien trader et anthropologue Paul Jorion, qui partage ces pré-supposés-là donc, n'est tout de même pas très enthousiaste à l'idée du revenu universel. – Je me suis aperçu, et c'est essentiellement mon expérience d'avoir travaillé 18 ans dans la finance, que c'était probablement pas la bonne approche par rapport à la chose qu'on essaie de régler, qui est en fait le problème de la disparition totale du salariat à échéance.

La nécessité de séparer les revenus dont disposera l a grande majorité de la population du travail effectué. Il faut qu'on pose la question autrement. Et le revenu universel, ça semble être une réponse possible.

Mais il y a une autre réponse possible, qui est protéger contre le prédation que le monde extérieur pourrait exercer sur le revenu qui serait distribué. Le revenu universel, peut être détourné comme n'importe quel chèque qu'on donne à des personnes, et qui serait en argent liquide qui pourrait être utilisé à d'autres choses. Par exemple, il y a eu une époque où les augmentations de salaires produisaient, de manière quasi automatique, une augmentation des loyers dans le reste de la population, ce qui était un moyen pour les propriétaires de logements, de récupérer les sommes qui avaient été distribuées.

Moi j'ai vu aux États-Unis, on était en 2009, on a voulu relancer le secteur immobilier résidentiel à cause de l'effondrement qui avait eu lieu, le gouvernement a pris une mesure disant, on va donner 4 000 $ à chacun des ménages qui n'a jamais accédé à la propriété de son logement, on leur donne 4 000 $. Le lendemain, le prix de toutes les maisons avait augmenté de 4 000 $. C'est comme ça que le système, en fait, est victime des bonnes intentions. – Pour Paul Jorion, il faut définanciariser les processus de redistribution de la valeur ajoutée pour les rendre plus efficaces.

Il pense notamment, à l'élargissement des systèmes de gratuité déjà existants dans de nombreux pays, y compris la France. – Quand l'argent est distribué, je dirais dans un système autonome, par exemple sous forme de chèques-repas, et que l'État s'organise pour qu'il n'y ait pas de système de piraterie autour de cela, là, on peut le faire. Par exemple le système des Food Stamps aux États-Unis, des bons qu'on donne à la population pour acquérir de l'alimentation de base Et ce système n'est pas piraté, il fonctionne très bien.

On peut faire des choses de cet ordre-là, mais ce qui est mieux encore, c'est de donner le même type de bénéfice qu'on visait, par des moyens qui ne sont pas des moyens monétaires. Protection contre la prédation, et protection aussi, contre ce qui est toujours le reproche de ceux qui estiment qu'ils ont eux, les financiers, de nouvelles bonnes idées, est-ce que l'ouvrier ne va pas utiliser la paye de son augmentation pour aller la boire simplement ? Les mauvaises utilisations, parce que ça existe aussi.

Moi j'ai été dans des milieux où il y avait de temps en temps, ici et là, des gens qui buvaient leur paye, ça existe. Pas de problème quand on fait accès à la gratuité pour des services de ce type-là. Pas moyen de détourner véritablement un système de gratuité, sauf si, par exemple, des gens essayent d'organiser un trafic de chèques-repas, ou des choses de cet ordre-là.

Mais enfin là, il y a un État autour de nous, pour empêcher que ce genre de choses n'arrivent. C’était déjà… c'est Robespierre, Robespierre qui, dans le discours sur les subsistances a dit : il y a 2 choses pour les êtres humains, la 1re chose pour un être humain, c'est de pouvoir manger à sa faim. C'est d'être là le lendemain, c'est de pouvoir survivre.

C'est l'époque où on introduit dans la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et du Citoyen, on dit "la propriété est sacrée". Et à ça Robespierre répond, il y a une chose plus sacrée encore que la propriété, c'est la survie de chacun de nous. Organisons la gratuité pour l'indispensable. – Paul Jorion préfère un système qui élargirait le domaine des gratuités au revenu universel, aussi pour des raisons de faisabilité économique dans le cadre macro-économique qui est le nôtre aujourd'hui. – Il y a une proposition en ce moment en Grande-Bretagne qui s'appelle les "services universels de base".

Et l’intérêt de cette étude en particulier, c'est qu'ils ont fait le calcul des coûts. Ils ont mis en parallèle revenu universel de base en Grande-Bretagne, et services universels de base, c'est-à dire gratuité, non seulement la santé, l'éducation, comme c'est déjà le cas, les transports de proximité, le logement de base, l'alimentation, etc. Cela revient à 2,2 % du PIB de la Grande-Bretagne.

À opposer aux 13 % que représenterait un revenu universel. Un revenu universel qui serait distribué en grande partie, à une partie de la population qui n'a pas un besoin immédiat pour sa survie de ce genre de chose. Et comme on le sait, le revenu universel de base ne s'attaque absolument pas à notre grand problème qui est la conservation de la richesse.

Au contraire, il donne exactement la même somme à tout le monde, par principe. Puisqu'on va encourager ceux qui n'ont pas un besoin immédiat de ces chèques qu'on leur donnera à l'utiliser pour du consumérisme, dont on sait que non seulement le consumérisme c'est pas bon pour la santé, mais c'est quelque chose qui, en arrière-plan, détruit l'environnement autour de nous. C'est utiliser des ressources pour des choses qui ne sont pas nécessaires. – En évoquant de manière centrale, la question de l'urgence environnementale, Paul Jorion met indirectement le doigt sur une des faiblesses du revenu universel, tel qu'il est majoritairement présenté.

C'est-à-dire un instrument finalement peu chargé de sens politique qui n'indique rien de précis sur le projet de société de ceux qui l'invoquent. Et c'est aussi pour cette raison qu'il est facilement détournable. Le président français Emmanuel Macron ne s'y est d'ailleurs pas trompé, en baptisant son projet "social" pour 2020, "Revenu universel d'activité".

En réalité, loin de toute révolution humaniste, loin de tout projet émancipateur, il s'agit pour lui de mieux vendre un processus managérial visant la simplification administrative, mais aussi mettant plus que jamais la pression sur les demandeurs d'emploi. C'est en tout cas ce qu'expliquait en septembre dernier RMC Découverte, du groupe Altice du milliardaire Patrick Drahi, qui est très loin d'être un média furieusement gauchiste. – Le revenu universel d'activité ne verra pas le jour avant 2020.

D'ici là, le gouvernement devra trouver la bonne formule pour fusionner au minimum le RSA, l'aide personnalisée au logement et la prime d'activité, sans réduire les droits des bénéficiaires. Il faudra aussi mobiliser les moyens financiers et humains pour garantir l'accompagnement de chaque allocataire. Enfin, il faudra rédiger le fameux contrat d'engagement que chaque allocataire devra signer.

Il comportera un volet "devoirs", tels que l'obligation de s'inscrire dans un parcours d'insertion ou l'interdiction de refuser plus de 2 offres d'emploi raisonnables. – Dès lors qu'on peut mettre tout et n'importe quoi derrière l'expression "revenu universel" N'est-elle pas vouée, cette expression, à devenir un instrument de comm. au service de projets se caractérisant par leur agressivité sociale ?

Ly Katekondji, du Mouvement français pour le revenu de base, est consciente de ce piège. – Le revenu universel, il faut comprendre que c'est un outil. Ce n'est pas plus que ça.

C'est un outil radical qui peut changer vraiment la société, mais c'est vraiment ce qu'on en fait qui va diriger un petit peu la finalité de cet outil. Il faut le comprendre en termes d'outil utilisé au sein d'un projet de société. C'est vraiment le projet de société, pour le coup, qui est important à voir.

L'un des autres reproches aussi, c'est que le revenu universel soit un solde de tout compte. On vous donne de l'argent et vous vous débrouillez. Et ensuite, c'est à vous de voir comment vous allez vous acheter une assurance sociale, enfin une assurance maladie, et voilà.

Donc comme je le précisais, nous on n'est vraiment pas dans cette optique. Un revenu universel doit être une avancée et pas une régression par rapport au système de protection sociale actuel. – En tout cas, on ne peut pas reprocher à Vincent Liegey, l'un des promoteurs de la "dotation inconditionnelle d'autonomie", concept qui est une sorte de synthèse entre revenu de base et gratuité ciblée, de ne pas avoir inséré sa proposition dans le cadre très clair d'un projet politique assumé.

Un projet que l'on peut résumer en un mot : décroissance. – Nous, on s'est intéressés à comment repolitiser la société, comment resocialiser la politique. C'est-à-dire qu'on cherchait des outils économiques et sociaux qui permettaient de recréer des formes de sérénité dans la société, afin que les citoyennes et les citoyens redeviennent acteurs d'un projet de transition vers de nouveaux modèles de société soutenables et souhaitables.

Et on s'est intéressés, entre autres, au revenu inconditionnel de base, qui est quelque chose qui est assez ancien qui est débattu depuis très longtemps, qui a été expérimenté à plusieurs périodes de l'histoire dans différents pays. Mais on a souhaité le coupler à d'autres réflexions et à d'autres outils. En premier lieu, la notion de "revenu maximum acceptable".

Donc on pense qu'il faut un plancher en dessous duquel on n'abandonne personne, avec quelque chose comme un revenu de base, mais qu'il faut aussi un plafond au-delà duquel on s'interdit de donner plus, pour des raisons de justice sociale, environnementale, mais aussi pour des raisons de symbolique. Parce que l'être humain est un animal social qui se compare à son voisin, et dans notre société du spectacle dominée par les médias dominants et la publicité, on nous vend en permanence le mode de vie des plus riches. Donc il faut sortir de cette hubris et se réapproprier un certain sens des limites.

Et au-delà de ça, on souhaite relocaliser nos économies. On souhaite repenser ce qu'on produit, comment, pour quel usage, recréer des dynamiques démocratiques autour de ce questionnement. Et donc on a expérimenté et aussi étudié un certain nombre d'autres outils économiques qui fonctionnent bien, et qui ont énormément d'apports positifs sur le vivre ensemble, sur des formes de sérénité, de solidarité.

Comme par exemple les monnaies locales, l'économie de réciprocité, les banques de temps, les systèmes d'échange locaux. Et puis aussi ce que l'on appelle la question des gratuités, ou comment repenser la gouvernance par rapport au commun, et pourquoi payer le même prix pour quelque chose qu'on considère comme étant un bon usage, pour un produit de première nécessité, un service ou quelque chose que l'on considère comme étant nécessaire pour avoir une vie décente, et puis le même prix pour un mésusage. Donc ce sont toutes nos réflexions autour de l'accès gratuit vers les services publics, la santé, les transports en commun, l'école, les services funéraires, et puis un certain nombre de ressources, comme par exemple un certain nombre de m² pour avoir un logement décent, un certain nombre de kw/h pour avoir accès à de l'énergie pour un bon usage, ou un certain nombre de litres pour l'eau.

Et puis en parallèle, d'avoir un renchérissement du prix pour le mésusage. Donc vraiment, toute cette logique de pourquoi payer le même prix le litre d'eau qu'on utilise pour quelque chose comme se laver, faire la cuisine, boire, un usage qu'on pourrait considérer démocratiquement comme étant un usage essentiel, ou le litre d'eau qu'on pourrait considérer comme étant un mésusage, comme arroser un golf ou remplir sa piscine individuelle, ou laver sa voiture. – Présenté comme ça, le concept est tout de suite moins séduisant pour, disons, un Mark Zuckerberg.

Forcément, on lui trouve le côté clivant qui caractérise en général l'expression politique d'authentique rupture dans les choix de société. On retourne au cœur du politique. On y est toujours, au cœur du politique, quand on examine le concept porté par l'économiste Dany Lang, l'un des promoteurs les plus en vue de l'idée qui voudrait que l'État soit l'employeur en dernier ressort de tous ceux qui n'ont pas trouvé d'employeur.

À rebours de la théorie de la fin du travail, il propose d'organiser la fin du chômage. Il y a encore du travail, estime-t-il, pour peu qu'on le partage. Il y a aussi, et surtout, des besoins réels qui ne sont pas comblés par l'économie marchande. – D'un côté, on a un chômage de masse qui est assez important depuis maintenant plus de 3 décennies dans notre pays, mais dans d'autres pays aussi.

Et de l'autre côté, on a des besoins sociaux qui sont insatisfaits et qui sont nombreux. Il suffit d'aller autour de soi, de demander, de voir, on voit partout qu'il y a des besoins sociaux insatisfaits, qui ne sont satisfaits ni par l'initiative privée ni par l'initiative publique. Donc l'idée est la suivante : on recense les besoins sociaux collectivement au niveau local avec les élus, avec les syndicats, avec le patronat, avec les habitants et surtout avec les chômeurs, et on propose aux chômeurs un emploi dans leurs compétences qui est payé au salaire minimum et un peu au-dessus, et avec des droits sociaux.

Donc la personne va occuper un emploi qui sera socialement utile, elle occupera un emploi qui sera payé dignement, qui lui permettra d'exister dans des conditions dignes, au salaire minimum ou un peu au-dessus. Donc la personne occupera un emploi payé dans des conditions dignes, au salaire minimum ou un peu au-dessus, elle répondra à des besoins sociaux, et elle pourra quitter cet emploi à tout moment. C'est la personne qui est au chômage qui choisit le nombre d'heures qu'elle va travailler dans la semaine, elle a droit à une formation, et elle a le droit de quitter cet emploi pour partir dans la fonction publique ou pour partir dans le privé à tout moment. – Alors face à de telles idées, le réflexe général est d'écarquiller les yeux, de prendre un air inquisiteur et de demander, avec une voix pleine de reproches : mais combien tout ça va coûter ? – La question du coût, il y a une réponse très claire là-dessus dans le cas de notre pays puisqu'on a des dispositifs expérimentaux qui existent, qui ont été créés par la loi de 2016 sur les territoires zéro chômeur de longue durée.

Et dans ces dispositifs, chaque emploi coûte à peu près 18 000 € par an et par personne, ce qui est très peu au fond quand on compare au coût du CICE, où au mieux on en est à 280 000 € par an et par personne. Et comme Emmanuel Macron a décidé cette année de transformer le CICE en baisse de cotisations sociales, les entreprises, cette année, touchent le double. Donc un emploi CICE nous coûte en gros cette année plus de 500 000 € par an et par emploi.

Un emploi en dernier ressort, ça coûte 18 000 € par an et par emploi, ce qui n'est pas beaucoup. Il faut ajouter à cela quand même des frais d'environnement, puisqu'il va falloir obtenir des structures, des locaux, etc. et que ceci a un coût.

Mais c'est assez négligeable par rapport à un certain nombre de politiques, en particulier les politiques de baisse de cotisations sociales, auxquelles on a eu droit ces 30 dernières années. Et finalement, est-ce que le fait d'avoir tous ces chômeurs, d'avoir cette misère, cette désespérance sociale, ça n'a pas un coût ? Il faudrait tenir compte aussi des coûts évités, par exemple la criminalité, par exemple le suicide, ou par exemple la maladie, la dépression, qui sont liés aujourd'hui au fait d'être au chômage. – On pressent assez bien le caractère subversif d'un concept qui délie le travail de la valeur marchande dudit travail, qui sépare la notion d'emploi et de marge bénéficiaire, qui revalorise très clairement, radicalement, l'utilité sociale.

C'est bien parce qu'il a poussé le curseur encore plus loin que Bernard Friot et son concept de salaire à vie, en réalité de salaire à la qualification, a autant séduit dans les rangs de la gauche radicale, qui se cherche des outils pour penser le monde loin des évidences pro-business. Bernard Friot a développé plusieurs fois son concept, notamment dans son livre "Vaincre Macron", et dans une édition de L'entretien libre avec Aude Lancelin qui est toujours disponible sur YouTube et sur le site lemediatv.fr.

Mais c'est dans ce court extrait de l'émission "Ce soir ou jamais" datant d'il y a quelques années, d'il y a plusieurs années, que j'ai retrouvé le résumé le plus rapide de sa trouvaille, et aussi l'expression très claire qu'elle ne pourrait advenir qu'en cas de changement total de paradigme économique. – À l'échelle du pays, nous produisons 2 000 milliards par an. 700 vont à des propriétaires lucratifs, 700. 35 % qui n'investissent que 400, 20 % seulement.

Il y a 300 milliards qui partent en fumée. Il y a un coût du capital de 15 % sur notre production. Une des raisons de cela, une des raisons de l'arrogance de cette classe, c'est que nous sommes obligés d'être demandeurs d'emploi si nous voulons travailler, parce que l'on a réussi à lier le salaire à l'emploi.

Et tout le mouvement syndical, j'y reviens, au cours du XXe siècle, sa bagarre a été pour dénouer le salaire de l'emploi. Pour créer la fonction publique par exemple. C'est-à-dire le salaire à vie.

On n'est pas payé pour son poste, on est payé pour son grade. On passe un concours et on est payé pour son grade. On a un salaire.

C'est pour ça qu'il n'y a pas de chômage dans la fonction publique. C'est pour ça d'ailleurs que les réformateurs veulent l'y introduire, bien sûr. Il n'y a pas de chômage parce que ce n'est pas à l'emploi, au poste de travail, qu'est lié le salaire, mais à la personne.

Et c'est un grand progrès. Si nous voulons que chacun puisse être titulaire de son salaire, ce qui est un gros progrès, en généralisant la situation des retraités, en généralisant la situation des fonctionnaires, non pas pour que tout le monde travaille pour l'État, c'est absurde. Je suis pour un dépérissement de l'État, peut-être que Lemennicier va être d'accord avec moi sur le coup, ce fieffé réactionnaire lui aussi, mais pour que, comme les fonctionnaires, nous soyons tous payés pour ce que nous sommes pas pour l'emploi dont nous sommes des quémandeurs auprès de parasites.

Mais pour que ce soit possible, il y a une 2e condition, sinon on aura des salaires mais pourquoi faire ? Il faut que nous maîtrisions l'investissement. Et pour maîtriser l'investissement, il faut que nous soyons co-propriétaires de nos lieux de travail. – On se doute bien que du revenu universel promu par Mark Zuckerberg au salaire à vie pensé par Bernard Friot, il y a tout un monde.

Mais de facto, les deux partent de l'hypothèse qu'il faudra augmenter les prélèvements obligatoires des plus riches afin de financer ces instruments qu'ils estiment nécessaires. Or, nous sommes dans une période où l'aveuglement conduit les décideurs politiques à alimenter toujours plus la machine à créer des inégalités, à demander toujours moins aux plus fortunés, et à prendre toujours plus à la majorité de la population. Et tant qu'on ne change pas de paradigme, ni le schéma de l'un, qui sait que l'économie mondiale actuelle et sa multinationale ne peuvent se passer d'une classe de consommateurs stable ou en progression, ni le modèle de l'autre qui entend triompher d'une très vieille domination, ne sont généralisables en France, en Europe ou dans le monde. [Générique]