Pascal Blanchard, Greg Germain, Malek Boutih
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Questions et réponses
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Pourquoi une telle onde de choc planétaire après la mort tragique de George Floyd aux Etats-Unis ?
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Pourquoi autant de monde dans les rues, ici en France comme ailleurs ?
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Et pourquoi maintenant ?
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Est-ce une question liée à l'attitude de la police ou est-ce bien plus vaste ?
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Diriez-vous que ce qui se passe depuis quelques jours aux Etats-Unis, mais aussi ici en France, est un tournant, en tout cas un fait marquant ?
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Pourquoi une onde de choc planétaire, encore une fois, une telle onde de choc planétaire ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 1:58Invité politiqueFait
« Je suis chercheur au CNRS et pas enseignant à Paris 1. »
- 2:08Invité politiqueFait
« C'est un vrai fait majeur dans le sens où d'un seul coup, on se rend compte qu'il y a une forme de saturation, à la fois dans les pratiques policières, mais aussi globalement dans nos sociétés. »
- 2:33Invité politiqueFait
« En fait, qu'est-ce qu'ils vivent ? Quand ils ne sont pas de la même couleur de peau que la société dominante, et les nôtres sont des couleurs de peau blanches, ils subissent des discriminations, des violences, des exclusions, et aussi des crimes comme aux Etats-Unis. »
- 3:29Invité politiqueFait
« Parce que ces pays ont au moins un point commun dans l'histoire, ils ont connu l'esclavage ou la colonisation. »
- 9:13Invité politiqueChiffre
« un homme noir a 3,5 fois plus de chances d'être tué par un policier qu'un homme blanc. »
- 10:22Invité politiqueFait
« Je vous rappelle que c'était seulement en 1967 qu'un homme noir pouvait aimer une femme blanche dans ce pays. »
- 17:47Invité politiqueFait
« Quel adolescent blanc, quelle femme blanche, quel homme blanc accepterait d'être traité comme un adolescent noir, comme une femme noire, ou comme un homme noir ? »
- 29:10Invité politiqueFait
« La police n'est pas raciste. »
- 32:59Invité politiqueFait
« La France d'aujourd'hui, elle n'a plus rien à voir avec celle que j'ai connue quand j'avais 20 ans. »
- 33:12Invité politiqueFait
« Quand j'avais 20 ans, les contrôles d'identité, c'était pas des dérapages. C'était permanent. »
- 33:21Invité politiqueFait
« Quand j'avais 20 ans, on jetait des arabes. On les retrouvait morts dans la Seine. »
- 33:56Invité politiqueFait
« la couleur de la peau, évidemment, elle compte. Mais le quartier où vous habitez, lui, est déterminant. »
- 35:57Invité politiqueFait
« J'ai inventé à la tête de SOS Racisme, au début des années 2000, un processus qui s'appelle le testing. »
- 38:50Invité politiqueFait
« L'histoire de l'immigration, c'est une histoire. L'esclavage, c'est une histoire. Et la colonisation, qui a occupé l'histoire de notre pays pendant 4 siècles, qui a déclenché la plus longue guerre du XXe siècle de la France, qui a duré plus de 20 ans, de 1945 à 1967, si vous avez des enfants, vous ne pouvez pas leur raconter. »
- 40:33Invité politiqueChiffre
« Vous savez, aux États-Unis, il y a un grand musée des Afro-Américains qui a eu 25 ans à être construit, qui vient d'être inauguré il y a deux ans à Washington. »
- 40:46Invité politiquePromesse
« il est peut-être temps de regarder cette histoire en face et d'avoir comme grand projet commun de fabriquer ce type de musée. »
- 41:27Invité politiqueFait
« Pourquoi quelque chose qui se serait passé dans les années 50-60 ? La guerre d'Algérie, la guerre au Cameroun, la guerre du Vietnam n'aurait aucun impact sur nous aujourd'hui ? »
Temps de parole
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- Présentateur24 %
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Pourquoi une telle onde de choc planétaire après la mort tragique de George Floyd aux Etats-Unis ? Pourquoi autant de monde dans les rues, ici en France comme ailleurs ? Et pourquoi maintenant ? Est-ce une question liée à l'attitude de la police ou est-ce bien plus vaste ? Nous en parlons ce soir jusqu'à 19h avec l'historien Pascal Blanchard, spécialiste du fait colonial et des immigrations. Nous serons aussi en ligne avec le comédien Greg Germain et nous entendrons l'ancien président de SOS Racisme, Malek Bouti.
Également au sommaire de cette émission, préparée par Pierre Descertaines et Virginie Rousic, notre rubrique « Heureux déconfinés », Stéphane Iglesis nous fera partager la joie d'un restaurateur de la région toulousaine. Ce sera juste avant 19h. À 19h, le journal de Pierre Veil, à 19h20 au téléphone sonne. Retour au collège et au lycée, rattrapage, orientation. Peut-on sauver l'année scolaire ? Appelez-nous pour en parler au 01-45-24-7000. D'avance, merci à nos standardistes, Siwen et Tom, qui attendent vos appels. Merci à Loïc Frapsos et Tristan Grattalon à la technique. Et à Olivia Ferrandi à la rédaction en chef.
Claire Servageant. Le 18-20.
Bonsoir, Pascal Blanchard. Êtes-vous là, Pascal ? Bonsoir. Merci beaucoup. Merci d'être avec nous jusqu'à 19h. Oui. Vous êtes historien, enseignant à Paris 1, directeur du groupe ACHAC, groupe de recherche, colonisation, immigration, post-colonialisme. Ça fait un moment que vous travaillez sur ces sujets, Pascal Blanchard. Alors diriez-vous que ce qui se passe depuis quelques jours aux Etats-Unis, mais aussi ici en France, est un tournant, en tout cas un fait marquant ?
Oui, tout d'abord, petite précision, je suis chercheur au CNRS et pas enseignant à Paris 1.
Alors, on arrête.
C'est un vrai fait majeur dans le sens où d'un seul coup, on se rend compte qu'il y a une forme de saturation, à la fois dans les pratiques policières, mais aussi globalement dans nos sociétés. Et que maintenant, ce que l'on voit, ce que l'on voit tous, parce que les médias permettent de le voir, et d'une manière extrêmement rapide, permet des réactions à l'échelle monde, de dire que ce n'est plus possible, ce n'est plus acceptable, ce n'est plus tolérable.
Et on voit bien que les opinions publiques, dans des pays très différents, même quand les faits se passent dans d'autres pays, sont sensibles à ce qui se passe là-bas, parce que ça a une résonance ici, pour ce que vivent aussi les gens ici. En fait, qu'est-ce qu'ils vivent ? Quand ils ne sont pas de la même couleur de peau que la société dominante, et les nôtres sont des couleurs de peau blanches, ils subissent des discriminations, des violences, des exclusions, et aussi des crimes comme aux Etats-Unis. Et ceci devient maintenant quelque chose qui a une perception planétaire, une réaction planétaire, et une volonté de dire que ce n'est plus possible.
Chacun le signifie à sa manière, certains en manifestant, violemment, comme on l'a vu aux Etats-Unis avec des émeutes, d'autres le signifient en manifestant comme à Paris, 20 000 personnes, d'autres depuis des années le disent, parce que nous mesurons les discriminations aujourd'hui, nous savons qu'elles existent, nous savons pourquoi elles existent, c'est un héritage historique, et nous sommes dans cette génération où maintenant nous voyons ce qui avant était de l'ordre de l'invisible.
Alors, vous le dites, il y a des histoires différentes, parce que c'est vrai qu'on a vu des rassemblements en Australie, au Canada, en Europe, il n'y a pas grand chose de commun entre ces pays. Pourquoi une onde de choc planétaire, encore une fois, Pascal Blanchard, une telle onde de choc planétaire ?
Parce que ces pays ont au moins un point commun dans l'histoire, ils ont connu l'esclavage ou la colonisation. Et donc ça fait qu'ils ont quelque part un point commun de ces pays qui sont aujourd'hui des pays occidentaux, dans la majorité, mais ils ont dans leur récit, dans leur histoire, un rapport à l'histoire coloniale ou à l'histoire coloniale, et ils ont un rapport à des minorités qui vivent dans ces pays, qui sont de ces pays depuis plusieurs générations, mais qui sont encore les héritiers indirectement de cette histoire. Donc il y a des points communs en termes d'imaginaire. Bien sûr, aucun de nos pays ne fonctionne de la même manière.
Le système, je dirais, de diversité communautariste qui peut exister aux États-Unis n'est pas le même que celui de la France, il y a encore différent de celui du Canada ou de l'Angleterre. Mais il y a des rapports de tension entre minorités et majorités, il y a des rapports de tension avec les autorités publiques, il y a des discriminations dans ces pays. Chaque pays gère comme il peut et comme il veut, je dirais de manière par rapport à son identité politique, par rapport à sa propre histoire, ses éléments, mais on a des points communs.
L'histoire de l'esclavage aux États-Unis ou l'histoire de l'esclavage aux Antilles ou l'histoire de la domination des peuples amérindiens ou des peuples aborigènes en Australie ou au Canada sont des histoires qui ont fabriqué des matrices, qui ont des héritages dans le présent. Et c'est justement face à ces héritages-là qu'on doit réagir, qu'on doit combattre justement ce qui pourrait presque s'appeler les cultures de discrimination, des héritages de pensée colonialiste. Ils n'ont pas totalement disparu.
Pourquoi voulez-vous que d'un seul coup, parce que l'histoire coloniale se soit arrêtée ou l'histoire de l'esclavage, les pratiques, les mentalités, les héritages sont totalement disparus dans la même seconde ? Il en reste quelque chose, c'est ce qu'on appelle le produit de l'histoire.
Alors le rassemblement de mardi dernier, vous l'avez évoqué, au pied du palais de justice de Paris qui avait marqué les esprits. Il y a eu encore hier soir des milliers de personnes dans les rues de Paris, de Lyon, de Bordeaux, de Nice, de Rennes, malgré l'interdiction des rassemblements en raison de la crise sanitaire. Je vous propose qu'on écoute une des personnes présentes hier soir au Champ de Mars. Elle s'appelle Stéphie et c'est Ariane Grissel qui l'a rencontrée.
J'ai envie d'être actrice, pas spectatrice. Depuis 1963, le discours de Matalita King, il n'y a rien qui a changé en fait. On nous appelle enfants d'immigrés, on nous appelle noirs, mais avant tout je suis française, je suis citoyenne française, je suis maman de deux enfants, bientôt trois, et je ne veux pas que mes enfants grandissent dans de telles conditions en fait. Je veux juste qu'on entende ma voix, qu'on ne fasse pas attention à ma couleur de peau, qu'on ne fasse pas attention à ma mélamine et qu'on réalise que je suis une personne et un être humain.
Et que les droits, on en a, on n'en a pas juste à moitié, on n'en a pas juste quand il faut gagner une coupe du monde, quand il faut être à l'Eurovision ou autre. Je veux juste dire qu'on est des êtres humains et on compte. Je ne suis pas là pour diviser, ce n'est pas une lutte anti-blanc ou anti-quoi que ce soit. Je suis là vraiment pour l'union de tous en fait, l'union de tous.
Voilà, ce n'est pas une lutte anti-blanc, dit cette femme. Et c'est vrai, Pascal Blanchard, que les rassemblements sont divers. Ils réunissent blancs et noirs main dans la main, notamment aux Etats-Unis.
Oui, parce que ce scandalisé, ce n'a aucun rapport avec une couleur de peau. Ça a un rapport avec trouver anormal que dans une société, des gens, au nom de la couleur de peau de leur naissance, n'aient pas les mêmes droits ou subissent le poids de l'histoire différemment. Et c'est très sain de voir aujourd'hui, mais ils existaient déjà, rappelez-vous, dans les années 60, aux Etats-Unis comme en France, il y avait des blancs dans les mouvements des droits civiques américains, comme il y avait en France des gens qui s'opposaient à la colonisation et qui n'étaient pas une couleur de peau.
C'est une prise de conscience, simplement, que notre société ne peut plus fonctionner selon les paradigmes d'hier. Et ce que j'ai vu aux Etats-Unis, par exemple, et je le disais récemment, m'a paru extrêmement fort et extrêmement puissant de voir des policiers blancs, à genoux, un genou à terre, face à des militants noirs. Ça aurait été inconcevable il y a 30 ou 40 ans. Je rappelle que la lutte des droits civiques, si elle a abouti en 1964, elle n'a été qu'une étape d'un combat. Changer les mentalités, c'est souvent beaucoup plus difficile que changer la loi. Et c'est ça, aujourd'hui, maintenant, que notre génération a à faire.
Nous devons changer les mentalités de ceux qui pensent encore que violenter un corps autre parce qu'il a une autre couleur, il y aurait une part de légitimité. Il faut arriver à déconstruire ce qui fait encore ses capacités à haïr l'autre. C'est complexe. Personne ne pense en utopie que le racisme disparaîtra de la terre du jour au lendemain. Ce qu'il faut arriver à faire, c'est à montrer que ce que la justice doit faire, ce que la loi doit faire, c'est protéger les citoyens. Il ne doit y avoir aucunement un citoyen dans l'inégalité au nom de la couleur de sa peau. Et ça, c'est un combat permanent.
Et il ne sera gagné qu'à partir du moment où Noirs, Blancs, Maghrébins, Asiatiques, nous serons en commun dans ce combat commun.
Le genou à terre, Pascal Blanchard, d'où vient ce geste symbolique ?
Vous le savez, c'est un sportif américain qui fait du football américain, qui a, lors de l'hymne national américain, décidé de mettre un genou à terre pour rappeler, un peu comme avaient fait deux sportifs noirs au jeu de Mexico en 1968, avec le point levé sur le podium, de rappeler ce qu'était l'inégalité, l'injustice des populations noires aux Etats-Unis. Et donc ce geste est devenu critique, puisque ça fait une énorme polémique aux Etats-Unis. Je vous rappelle la phrase de Trump qui demandait de le foutre dehors du terrain, parce qu'il avait, vu la vision de Trump, trahi la nation américaine. Donc ce débat est devenu extrêmement symbolique, ce geste est devenu extrêmement symbolique.
Et le fait qu'il soit repris par des policiers blancs face aux manifestants, c'est de dire d'une certaine manière, je comprends ce que vous ressentez, je suis d'accord avec votre combat, il est inacceptable qu'un policier ait pu tuer aux Etats-Unis parce que Blanc, un homme noir. Et d'une certaine manière, ce geste est devenu le geste symbolique d'une génération.
Et le slogan « Black Lives Matter », ça date d'il y a quelques années aussi ?
Tout à fait, c'est le mouvement héritier du mouvement des droits civiques, l'héritier des Black Panthers, c'est un mouvement qui revendique le fait que la vie d'un homme noir ou d'une femme noire vaut la vie d'un homme blanc ou d'une femme blanche. Si vous préférez, c'est une manière de parler d'égalité, mais en revendiquant quelque chose qui n'est pas d'égalité dans la société, puisque aujourd'hui, la vie d'un homme noir aux Etats-Unis, nous le savons, un homme noir a 3,5 fois plus de chances d'être tué par un policier qu'un homme blanc. C'est une réalité statistique.
Et face à cette réalité statistique, il n'y a qu'en parlant, qu'en travaillant, qu'en éduquant, qu'en sanctionnant quand il y a des crimes, que l'on peut arriver à changer ce qui est inacceptable dans notre société. La police, la justice, l'Etat est là pour protéger les citoyens.
Alors on va y revenir évidemment, mais encore un mot des Etats-Unis. Tout ça se passe à un moment bien particulier, avec un président bien particulier, Donald Trump. Mais il faut souligner quand même que Barack Obama, lui, il n'avait pas mis en avant cette question. Jamais pour quelles raisons d'après vous ? Parce que son histoire est différente ?
Non, pas forcément. Parce que Barack Obama a certainement pensé avec un peu d'angélisme, comme beaucoup d'entre nous, puisque je vous rappelle qu'il a eu le prix Nobel de la paix avant même d'avoir agi. On est à tous pris l'hypothèse que parce qu'un homme noir arrivait à la Maison-Blanche, la société américaine, avec un coup de baguette magique, allait changer. Elle a changé d'une certaine manière, car ce n'est pas toute la société américaine qui est raciste. Elle a changé d'abord parce qu'elle a élu Barack Obama. Mais Barack Obama en lui-même n'a pas pu aller assez loin, il n'a pas pu aller assez en profondeur sur ce qu'il fait encore dans la société américaine, cette culture.
Je vous rappelle que c'était seulement en 1967 qu'un homme noir pouvait aimer une femme blanche dans ce pays. Je vous rappelle qu'il y a encore un siècle, il y avait des lynchages aux Etats-Unis. Donc cette culture-là, vous ne pouvez pas la décoloniser simplement parce qu'un homme noir rentre à la Maison-Blanche. C'est toute une politique publique, ça prend des générations. Il faut autant de temps à coloniser les imaginaires qu'il en faut à les décoloniser. C'est extrêmement long. Et ça ne suffit pas d'avoir un individu qui gagne une élection pour changer l'intégralité d'une mentalité. On le voit bien.
Ça veut dire que Barack Obama, certes, n'a pas été assez loin, n'a pas assez pris la question dans toute son ampleur en le travaillant financier. En même temps, ne soyons pas utopiques. Ce n'est pas juste le mandat, enfin les deux mandats de Barack Obama, qui auraient pu changer en profondeur toute la société américaine. C'est le travail de plusieurs générations.
Alors ce qui a marqué les esprits, on le disait, c'est le rassemblement ici de mardi à Paris, entre 20 000 et 30 000 personnes au pied du nouveau palais de justice de la capitale, à l'appel du comité La Vérité pour Adama. Adama Traoré, mort en 2016 à Beaumont-sur-Oise lors de son interpellation par les gendarmes. Sa sœur, Assa Traoré, n'a jamais baissé les bras. Elle continue de se battre pour tenter d'obtenir un procès. C'est elle en grande partie qui est à l'origine de la mobilisation de mardi. Explication Faustine Calmel. Le 29 mai, Assa Traoré lance son appel au rassemblement. Quatre jours après, plus de 20 000 manifestants se retrouvent à Paris.
Mobilisation massive grâce au travail mené depuis quatre ans par le comité Adama pour se rapprocher d'autres mouvements. Étudiants, syndicalistes cheminots, gilets jaunes, France insoumise, avec lesquels Assa Traoré explique avoir passé des alliances.
Le mot d'ordre, il est quasiment le même pour tout le monde. C'est contre l'injustice, contre la discrimination. Des alliances pour nous, c'était permettre de respecter le combat de chacun. Mais par contre, quand il faut se soutenir face à ce système inégalitaire, ce système qui a du mal à écouter son peuple, on y va.
C'est une stratégie politique pensée à, sur un de ses proches, un rapport de force qui s'établit aussi sur les réseaux sociaux, où certaines vidéos d'Assa Traoré ont été vues plus d'un million de fois, y compris aux Etats-Unis. Alors la sœur d'Adama Traoré se voit bien étendre ses réseaux outre-Atlantique.
Nous avons de très grands artistes américains, Pevdadi, Aestie, qui ont relayé la manifestation. C'est des alliances que nous ferons aussi avec l'extérieur pour combattre toutes ces impunités policières et raciales.
Sur la mort d'Adama Traoré, les experts de la justice mettent hors de cause les gendarmes. Quand ceux de la famille jugent que son décès est dû au plaquage des forces de l'ordre, le comité La Vérité pour Adama promet une reconstitution des faits d'ici la fin de l'été. Voilà ce comité qui a donc appelé à cette manifestation, qui a été entendu grâce aux réseaux sociaux. Pascal Blanchard, évidemment, le rôle des réseaux sociaux est très important dans ce qui est en train de se passer. Peut-être avant tout parce qu'il y a une image de ce qui s'est passé pour George Floyd. Cette agonie insoutenable, elle a été filmée. Et ça, ça change tout.
Ça change tout et c'est une image en plus qui, en quelques minutes, a fait le tour du monde. Et d'un seul coup, voir, en fin de compte, pour beaucoup de Blancs, ce que des Noirs vivent au quotidien, c'est ça que fabriquent ces images aujourd'hui. C'est ça qu'on fait ces plus de huit minutes, quelque part, d'agonie, qui d'un coup devient insoutenable parce que nous voyons ce qui jusqu'alors était de l'ordre de la visible. Par définition, les crimes sont généralement non filmés. Et là, d'un seul coup, cette impunité dont on a le sentiment, puisque devant nous, devant une caméra, se déroule un crime, elle devient visible pour tout le monde.
Donc l'injustice qui était méconnue ou invisible dans le regard de la majorité des gens devient visible. Et dans notre génération, cette jeune génération notamment qui manifeste, qui s'oppose, c'est ça qui est inacceptable. Il est inacceptable qu'ils puissent y avoir le droit de tuer. Et qu'aux États-Unis, ce qui s'est passé, par exemple, c'est le temps qu'il a fallu pour que cette personne, ce policier, soit inculpé, c'est de l'ordre de l'inacceptable. Nous n'avons pas le droit de tuer quelqu'un comme ça. C'est ça que nous apprend la justice, l'humanisme. C'est ça qu'on nous apprend dans nos sociétés. On n'a pas le droit de tuer un individu de cette manière-là.
Et donc le voir, d'un seul coup, avoir une image tangible qui le montre, par définition, ça déclenche chez nous quelque chose qui est très sain, la révolte. La révolte de trouver inacceptable.
Alors on va être en ligne à présent avec le comédien Greg Germain, et peut-être d'ailleurs Pascal Blanchard, qu'on en profitera entre-temps pour vous rappeler parce que la ligne n'est pas très bonne et il y a beaucoup de coupures, de petites micro-coupures quand on vous écoute. Greg Germain, donc en ligne, à son tour avec nous. Bonsoir, êtes-vous là, Greg Germain ?
Je suis là, bonsoir Madame Servagent. Merci, mes fois. Et j'aimerais aussi dire bonsoir à Pascal, que je viens d'entendre avec bonheur.
Eh bien, il vous entend. Vous êtes, faut-il le rappeler, comédien, ancien président du Festival Off d'Avignon. Vous êtes présidente de l'ADOC, qui est l'Association pour le Développement et la Diffusion des Cultures Créoles. Vous êtes aussi la voix française de Will Smith. Et il se trouve, Greg Germain, que vous, vous avez participé au tout premier rassemblement en hommage à George Floyd. Alors c'était encore avant mardi, c'était lundi, devant, je crois, l'ambassade des Etats-Unis. Vous n'étiez pas très nombreux, vous étiez genou à terre, masque sur le visage pour cause de Covid. Pourquoi avez-vous tenu à venir à ce premier rassemblement, Greg Germain ?
Deux raisons. La première raison, c'est le geste d'humanité. Je crois que vous avez tout dit, et Pascal Blanchard l'a fort bien dit. Mais il y a aussi une notion que cette jeunesse d'aujourd'hui, ainsi que nous-mêmes d'ailleurs, revendiquons, c'est l'humanité. On a touché à un être humain devant nos yeux, on a assisté à une mort en direct, une agonie qui a duré 8 minutes 46 secondes, c'est très long. Je me suis mis à genoux 8 minutes 46 secondes, personne n'a fuié sur ma gorge, et je peux vous garantir que c'est très long. C'était d'abord pour ce geste d'humanité, parce que ce geste, cet rassemblement-là, et pour les camarades avec lesquels nous étions, et c'était volontaire.
Nous ne voulions pas, justement, qu'il puisse y avoir d'incident avec la police. Nous ne voulions pas qu'il y ait une pollution quelconque concernant ce rassemblement. Qui voulait simplement dire aussi que ça pourrait nous arriver à tous. Que ça pourrait m'arriver, que ça pourrait arriver à mon fils, que ça aurait pu arriver à mon père, si nous avions été amenés à la police à ce moment-là. Et donc le genou à terre n'était pas seulement, dans le geste de Colin Kaepernick, le quarterback américain qui a mis un genou à terre devant le drapeau, au moment où le drapeau se levait pendant un match de football.
C'était aussi pour signifier que, quelque part, un homme a mis un genou sur la gorge d'un autre homme, et l'a étranglé sous les yeux de la terre entière.
Greg Germain, expliquez-nous, aussi on entend de ci, de là, des gens qui disent que le confinement est passé par là, que s'il y a une telle mobilisation, c'est aussi parce que, pendant le confinement, les gens ont pris le temps de réfléchir. Vous partagez cette idée ?
C'est personnellement ce que je pensais. Je pense que si ce mouvement... Alors, bien sûr, ce n'est pas que ça, mais je crois que pendant ce confinement, tout le monde, jeune, vieux, moins jeune, moins âgé, plus âgé, nous avons fait des retours sur nous-mêmes. Et peut-être que nous avons décidé, nous ne le savons pas encore, de le plus accepter l'inacceptable. Et l'inacceptable, ce n'est pas seulement la mort d'un homme en direct, mais aussi les assignations, quand je dis assignations, qui se font aux personnes qui sont noires, ou maghrébines, ou asiatiques. Vous savez, il y a quelque chose de très simple à faire. Un sondage.
Quel adolescent blanc, quelle femme blanche, quel homme blanc accepterait d'être traité comme un adolescent noir, comme une femme noire, ou comme un homme noir ? Je vais aller plus loin. Quel médecin blanc, quel policier blanc, admettrait d'être traité comme un médecin noir, ou un policier noir ? Ce sont, vous voyez, ces questions... Je ne peux pas parler de racisme. La police est raciste. Non. Le corps d'État n'est pas raciste. Mais il y a des racistes parmi eux. Et je l'entends souvent. Oui, nous ne sommes pas racistes, mais il y a quelques brebis galeuses. Il faut faire le ménage. Je suis d'accord. Mais pour faire le ménage, il faut des produits d'entretien.
Et des produits d'entretien qui décalent, qui dissolvent. Il faut de l'école. Il faut de l'éducation. Il faut des livres. Il faut du cinéma. Il faut de la culture. Là, on ne voit jamais... Les écrans en France sont monocolores. Les scènes sont monocolores. Les livres, on n'en entend pas parler. Les intellectuels, on ne les voit pas. C'est tout de même assez extraordinaire. Pendant cinq siècles, la France a eu affaire avec l'Afrique, le Maghreb, etc. Pendant cinq siècles, il y a eu de l'esclame, de la colonisation, des tirailleurs sénégalais, de l'immigration.
Et il n'y en est toujours pas capable de sortir un intellectuel qui pourra répondre aux autres intellectuels qui disent ce qu'ils veulent sur les hommes et les femmes noires. On n'a pas trouvé une personne qui participerait à un... C'est-à-dire à... Enfin, c'est chaque fois, nous nous retrouvons... On parle pour nous. Donc, on nous assigne à une place. Et on dit, t'inquiète pas, Coco, je te représente. Et on fait ce qu'on veut.
Ce sont toutes ces choses-là, je crois, qui ont interpellé, et ma génération depuis très longtemps, évidemment, mais je crois les plus jeunes aujourd'hui et qui ont cette prise de conscience diffuse comme ça qui va, et je le pense véritablement, infuser dans la nation.
Quand vous voyez la mobilisation à laquelle on assiste, c'est quelque chose qui vous fait chaud au cœur, Greg Germain ?
Écoutez, oui, parce que forcément, vous savez, je ne suis pas né hier, hélas. J'étais parti de cette petite catégorie d'hommes noirs qui ont été célèbres à un moment à la télévision, puisque j'ai fait une série qui s'appelait Mèdecin de nuit. Donc, bien sûr que ça m'a fait chaud au cœur, parce que je me dis, peut-être que nous commençons à admettre cette vérité que tous les hommes sont égaux, et notamment dans ce pays qui est le pays des droits de l'homme, que je revendique. France, maire des arts, des armes et des lois, ce sont des choses qui ont bercé mon enfance. Ce que j'aimerais, c'est que ça s'applique et que l'on reconnaisse, enfin.
Parce que, ne vous trompez pas, Claire, les Américains reconnaissent, qu'ils soient racistes ou pas, qu'il y a du racisme chez eux. Et donc, forcément, des inégalités sociales, financières, inégalités dans tout. Ils le reconnaissent, parce qu'ils reconnaissent qu'il y a du racisme. Ils admettent qu'il y a du racisme. Il faut que dans notre pays, la France, nous admettions une fois pour toutes qu'il y a aussi des inégalités. Et elles découlent, comme l'a très bien dit Pascal Blanchard, d'abord de l'esclavage, puis ensuite du colonialisme, qui serait... le racisme sont les séquelles profondes de ces deux mots occidentaux.
Et bien, on va poursuivre cette réflexion. On a bien entendu, en tout cas, que ce que vous voulez avant toute chose, Greg Germain, c'est une prise de conscience. Un très grand merci d'avoir répondu à nos questions. On va poursuivre la discussion avec Pascal Blanchard, qu'on va peut-être retrouver sur une ligne téléphonique un petit peu meilleure, même pour vous, Greg Germain. Ce n'était pas terrible la ligne, et ce n'est pas de votre faute, et c'est la faute de personne en ce moment. Pascal Blanchard, vous êtes toujours là ? Je suis toujours là. Et vous avez pu suivre un petit peu ce que vient de nous dire Greg Germain ?
Je partage tout à fait le point de vue de Greg Germain, on se connaît bien. Et je trouve que ce qu'il a dit est révélateur aussi. Il est même modeste, parce qu'il a contribué largement à faire changer, justement, les paradigmes par des engagements qui ont été les siens de nombreux acteurs, de nombreux intellectuels noirs dans ce pays depuis des années. La grande difficulté, c'est qu'on a toujours pensé que ce qu'il disait n'était pas pour améliorer la société, mais c'était de se plaindre. Alors, pas du tout. Ce qu'ils nous disent, essentiellement, c'est ce qu'ils vivent.
Et ce qu'ils vivent, c'est une injustice dans une société, justement une société, celle des droits de l'homme, qui revendique normalement l'égalité pour tous. Et c'est compliqué, parce que de ne pas être entendu pendant des générations, ça oblige cette jeune génération, certainement, à avoir un engagement beaucoup plus dur et beaucoup plus fort pour arriver enfin à être entendu. C'est incroyable. Nous avons décolonisé notre empire il y a 60 ans. Et on en est encore à devoir expliquer que dans ce pays, il y a des injustices au nom de la couleur de la peau. C'est ça qu'il faut faire passer comme message.
C'est certainement le message, d'ailleurs, de notre génération, parce qu'aujourd'hui, il y a beaucoup plus de gens qu'avant qui sont sensibles à, justement, cette inégalité et à trouver que le pays des droits de l'homme doit réellement mettre ses principes en phase avec la réalité au quotidien.
En tout cas, on a entendu un certain nombre de voix ces derniers jours. Alors, il y a eu Abdelmalik, il y a eu Omar Sy, Virginie Despentes, avec cette lettre lue sur notre antenne par Augustin Trappnard. Il y a eu aussi le geste de Marcus Thuram, le fils de Lilian Thuram. On a entendu Joville Fritzonga. Il y a eu un message de Kylian Mbappé, de Teddy Riner. Il y avait eu quelques jours avant aussi la jeune chanteuse Camélia Jordana. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que notamment la jeune génération est peut-être en train de prendre la parole, ce qui n'était pas forcément tout le temps le cas ?
Je sais, je sais. Elle le prend depuis des années. Elle est entendue. Moi, ça fait des années que je travaille avec beaucoup des personnes que vous venez de citer. Ils se sont toujours engagés dans des films, dans des opérations, aller dans des écoles. Je le fais avec Lilian Thuram, avec Abdelmalik. Depuis des années, aussi bien d'ailleurs, de travail de pédagogie que d'éducation, que de prise de parole, que de tribunes. Vous savez, c'est aussi un rapport de force. Faire changer les mentalités, ce n'est pas juste à un moment à énoncer le bien contre le mal. C'est d'arriver petit à petit par l'éducation, par un travail foncier.
Ça fait par exemple des années qu'on explique que dans ce pays, vous voulez parler d'histoire coloniale et il n'y a toujours pas un musée d'histoire coloniale. Si vous voulez emmener vos enfants, votre famille, les élèves d'une classe pour parler de ce qu'a été l'histoire coloniale, le pays des musées n'a aucun musée pour le raconter. C'est ça notre réalité. Ça veut donc dire qu'il faut changer ces paradigmes. Il faut parler aux politiques. Il faut arriver à faire changer la manière même d'éduquer sur ce passé. Il est impossible de regarder l'avenir ensemble si on n'arrive pas à dépasser les traumatismes du passé.
Et c'est exactement le moment dans notre génération où c'est ça qui est en train de se faire. Oui, il faut un rapport de force là-dessus pour changer les habitudes d'hier. Oui, il faut faire changer la manière dont on éduque et on parle de ce passé, sans aucune rancœur. Je ne suis pas en tant que petit blanc responsable de ce qu'on fait des blancs hier. Par contre, je suis dans un pays, dans une république, où j'ai pleinement conscience que cette histoire doit être partagée par tous pour justement dépasser les traumatismes de l'histoire et qu'on sauve une mémoire commune. Si on ne le fait pas, les frustrations et le racisme perdureront.
On n'arrive pas à enlever le racisme, à l'extirper d'une société juste avec des vœux pieux et de la bonne morale. Non, ça se fait avec du travail, de l'éducation, des films, des pièces de théâtre, des livres, comme le fait très bien Amnelle Balic et comme le font très bien beaucoup d'autres intellectuels.
Et notamment des chanteurs comme la britannique Georgia Smith, Blue Light. On écoute cette chanson sur la peur de la police et on se retrouve juste après.
Georgia Smith, une chanson sélectionnée pour vous par Muriel Pérez.
France Inter, le 18-9 Servageant.
Toujours en compagnie de l'historien Pascal Blanchard pour réfléchir à l'incidence de la mort de George Floyd ici en France. On va parler un petit peu quand même, Pascal Blanchard, de la police. Évidemment, la situation entre la France et les Etats-Unis n'est pas comparable. Ici, on entend, quand la police est mise en cause, notre police est diverse. Donc, il y a juste des brebis galeuses à écarter. La police en tant que telle, en tant qu'institution, ne peut pas être mise en cause. Les violences policières n'existent pas. C'est le discours des institutions. Qu'est-ce que vous en pensez ?
C'est plus complexe, on le sait bien et tout le monde le sait. La question est, chacun est dans son rôle de vouloir défendre une institution. Il est vrai que la police n'est pas raciste. Par contre, la question est qu'il y a des racistes dans la police. Et le fait qu'il y ait des racistes dans la police alors que leur rôle devrait être de protéger les citoyens et non pas d'utiliser leur capacité de pouvoir, de puissance en tant que policier pour ségréguer d'autres personnes ou les discriminer, fait débat. On l'a vu, il y a quelques affaires qui sont extrêmement troublantes ces derniers temps comme ce Facebook où plusieurs milliers de policiers professaient des insultes racistes entre eux.
Donc, ça veut dire que l'État, pour justement pouvoir défendre la police et faire que la police puisse remplir son rôle, parce que justement aussi elle est diverse dans son recrutement aujourd'hui, la police, comme tous les autres corps, doit être capable d'arriver à nettoyer non pas ce qu'on appelle des brebis galeuses, mais des gens qui n'ont rien à faire dans la police, tout simplement. Une personne raciste n'a rien à faire dans un corps constitué de l'État français dans une République. Le racisme est antinomique avec les valeurs de la République. Vous ne pouvez donc pas imaginer que ce soit possible.
Certes, il faut défendre le corps de la police et c'est le rôle du ministre, mais en même temps, il faut faire un travail exemplaire. Et quand, par exemple, un certain nombre de policiers sont identifiés comme étant sur Facebook à professer des argustiers racistes, des discos racistes, il faut les sanctionner. À partir de ce moment-là, plus personne n'accusera la police d'être un corps qui fait débat, parce que justement le gouvernement aura fait son travail de sortir.
Mais le ministre de l'Intérieur l'a demandé, et le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire. Exactement. La justice est saisie.
Oui, mais attendez, vous remarquez que depuis des années, à chaque fois qu'il y a des affaires de ce type-là, il y a des enquêtes qui se mettent en marche, il y a des mouvements et des bonnes annonces. Et au final, il ne se passe rien. C'est ça qui fait que les gens descendent dans la rue pour manifester. C'est quand il y a crime, il n'y a pas de coupable, et quand il y a des faits avérés, il n'y a pas de responsable. Il faut donc que ça change, concrètement. Pas juste en annonçant des bonnes intentions.
Pascal Blanchard.
Concrètement.
Voilà, on va entendre maintenant quelqu'un dont le combat contre le racisme ne date pas d'hier. Il s'agit de Malek Bouti, l'ancien président de SOS Racisme, ancien député socialiste, aujourd'hui chargé de l'éthique au Paris Saint-Germain. Il réagit à tous ces rassemblements dont on parle. Il est interrogé par Olivier Ferrandi.
Il y a une sorte d'effet de tremblement de terre dans la jeunesse, comme si une génération n'en pouvait plus du monde ancien qui lui pèse sur ses épaules. Il y a quelque chose qui ressemble à ce qu'a été 1968 sur d'autres sujets, en matière de liberté pour la jeunesse. Et je pense qu'aujourd'hui, il y a un niveau de rejet dans la jeunesse de valeurs extrêmement négatives. Le racisme, le sexisme, l'homophobie. On voit bien qu'aujourd'hui, à défaut d'avoir un drapeau politique, la jeunesse a au moins un drapeau de valeurs, une vision qu'elle veut de l'humanité. Et donc, il y a une révolte, mais qui donne beaucoup d'espérance. Sincèrement, ça met un peu la chair de poule.
Je me dis, il se passe quelque chose. Et puis, il y a quand même une donnée qu'il ne faut pas oublier, c'est les réseaux sociaux. Parce que, comme je le dis souvent, le racisme, il prospère dans l'ombre, dans le silence, dans le refus de balancer. Souvent, malheureusement, quand des problèmes ont eu entre la police et des jeunes, il y a un comportement parfois des collègues de police qui ressemble à celui des voyous. Les mêmes codes existent d'un côté comme de l'autre. Et les réseaux sociaux, en mettant en pleine lumière ces actes-là, évidemment, ils créent un choc. Voir pendant huit minutes, un être humain agonisé, c'est vraiment quelque chose qui bouleverse.
Les réseaux sociaux, en mettant tout sur la table, obligent, finalement, la société à trancher des sujets qui sont extrêmement profonds.
Malek Bouti, le combat contre le racisme est le vôtre. Depuis longtemps, vous avez rejoint SOS Racisme dès sa création en 1984, avant de diriger le mouvement. Dans les années 80, SOS Racisme s'opposait au communautarisme, au ghetto dans les banlieues. Le mouvement réfléchissait à l'urbanisme, à l'école. Finalement, 36 ans plus tard, qu'est-ce qui a fondamentalement changé ? Parce que le malaise en banlieue est toujours criant aujourd'hui.
36 ans plus tard, ce qui a changé, c'est qu'on a une sorte de double évolution. Il y a une évolution positive. Et ça, il faut en parler d'abord. La France d'aujourd'hui, elle n'a plus rien à voir avec celle que j'ai connue quand j'avais 20 ans. Quand j'avais 20 ans, les contrôles d'identité, c'était pas des dérapages. C'était permanent. On n'avait pas le droit de sortir de nos quartiers. On n'existait pas. On n'avait aucune reconnaissance. Quand j'avais 20 ans, on jetait des arabes. On les retrouvait morts dans la Seine. Ils disparaissaient comme ça du jour au lendemain. Aujourd'hui, ce sont des phénomènes qui ont été beaucoup jugulés.
Il y a eu une prise de conscience de l'État, des communes, y compris de la police. Elle s'est diversifiée, elle a évolué, mais elle n'a pas été au bout de son évolution. Mais surtout, la grande différence entre hier et aujourd'hui, c'est qu'aujourd'hui, et je pense que c'est quelque chose qu'on retrouve aussi bien aux États-Unis qu'en France, ce n'est plus simplement le racisme au sens culturel, au sens de l'idéologie qui frappe. Il y a une dimension sociale et territoriale qui compte énormément. Et on voit bien que la couleur de la peau, évidemment, elle compte. Mais le quartier où vous habitez, lui, est déterminant. Et des bavures, il y en a contre des Blancs. On n'en parle pas souvent.
Il y a des gens qui ne sont pas du tout issus de l'immigration, pas du tout des gens issus des minorités, et qui peuvent subir des injustices quand ils vivent dans ces caractères. Et en même temps, une logique sociale et territoriale s'est mise en mouvement, qui, il faut le dire, fait aujourd'hui deux types de victimes. Des jeunes innocents qui sont contrôlés en permanence, et qui peuvent parfois être victimes de violences, et qui se révoltent. Mais aussi, il faut le dire, des policiers qui ne sont pas racistes, et qui n'en prennent pas la gueule à cause de ce dispositif. En fait, il y a une mécanique du ghetto qui est en train de dépasser les acteurs.
Et ce qui m'a frappé dans les images aux Etats-Unis, mais aussi dans les propos de responsables policiers en France, on le voit bien avec ces policiers à genoux qui refusent de céder à un discours de haine, etc. On voit bien que dans leur conscience, ils refusent ça. Mais on a l'impression qu'il y a une sorte de pente et de logique sociale et de territoire qui est plus forte finalement que la volonté des individus.
Alors, quel levier actionner aujourd'hui pour changer ça ?
Pour changer ça, aujourd'hui, on a atteint, je dirais, toutes les limites du simple volontarisme. Pour moi, il y a aujourd'hui quatre grandes questions de société sur lesquelles on n'arrive pas à avancer. Clairement, le sexisme et la situation des femmes, victimes de crimes, victimes d'injustice économique, victimes au quotidien d'une inégalité, le racisme, on vient de l'évoquer, la question de l'homophobie et l'antisémitisme, dont on croyait qu'il avait disparu de nos sociétés, qui est en pleine résurgence. Et on voit bien que ces quatre grandes questions n'arrivent plus à évoluer parce qu'il manque un projet de société pour permettre d'aller plus loin.
Il manque une sorte de vision générationnelle. Et c'est peut-être ce qui est en train d'évoluer. Il y a besoin d'un projet. Mais ça n'empêche pas qu'il y a des outils plus concrets et plus pratiques qui pourraient exister. Je donne un exemple. J'ai inventé à la tête de SOS Racisme, au début des années 2000, un processus qui s'appelle le testing. Le testing, il visait à démontrer qu'un racisme installé, banalisé, pouvait être combattu à partir du moment où on le mettait en valeur avec des preuves évidentes. Et j'avais choisi symboliquement les boîtes de nuit. Ce testing, il pourrait très bien avoir lieu à l'intérieur d'un certain nombre d'institutions.
Il y a une responsabilité de l'État, non pas simplement à dire « il y a une affiche sur les droits de l'homme à l'entrée des commissariats », mais à aller chercher au cœur, je dirais, de ces institutions, de justice, de police et autres, les moutons noirs, ceux qui salissent l'institution policière et de les piéger. Voilà. Et enfin, de mener des enquêtes jusqu'au bout, de trouver, par exemple, aujourd'hui, des institutions peut-être un peu plus indépendantes, mais qui donnent des garanties, qui évitent qu'un esprit de corps protège ceux qui donnent une sale image de la police. Ça, c'est très concret. Ça, on pourrait le faire à très court terme.
Malek Bouti, interrogé par Olivia Ferrandi. Toujours en compagnie de l'historien Pascal Blanchard, chercheur au CNRS, directeur du groupe Achac, groupe de recherche, colonisation, immigration, post-colonialisme. Vous avez entendu Malek Bouti ? Peut-être une réaction, Pascal Blanchard ?
Il a entièrement raison. Il faut des outils de mesure. Le fait, d'ailleurs, que ces images, comme à vue, sont d'une sorte d'outils de mesure. Celui qui dit que ça n'existe pas, il a une levoie. Eh bien, c'est la même chose. Des statistiques précises, je dirais régulières, dans les différents corps de l'État, dans les pratiques de discrimination à l'emploi, dans les pratiques de discrimination au niveau de trouver tout simplement un logement, sont des choses essentielles pour mettre des chiffres, sont des choses qui peuvent paraître abstraites. Et à partir du moment où on a des chiffres, on peut avoir des politiques publiques. On le voit quand on travaille de manière foncière.
Par exemple, avec la DICRA, qui est un organisme public transministériel et qui agit de manière extrêmement concrète sur des idées du racisme ou de l'homophobie ou des discriminations, on voit qu'à partir du moment où on peut avoir une action publique, avoir des outils de mesure, on peut faire changer les choses. Et puis, deuxièmement, il y a quelque chose qui est fondamental, c'est l'éducation. Vous ne pouvez pas penser que tout ça peut changer si vous ne vous donnez pas les moyens de faire changer les mentalités, d'expliquer, et pas simplement aux jeunes. Quand je dis de l'éducation, elle ne commence pas simplement à l'école. Il ne faut pas croire que l'école doit tout faire seule.
L'éducation, c'est quelque chose de global. Ça travaille sur les médias, ça travaille sur le monde des musées, ça travaille sur les expositions, ça travaille à faire changer la mentalité, à apprendre à écouter l'histoire des autres. Les commémorations qui viennent d'avoir lieu sur le 10 mai, par exemple, en rapport à l'esclavage et à l'histoire de la traite, ce sont des éléments fondamentaux pour arriver à penser notre temps présent à l'aune de ce qui s'est fait hier, mais aussi comment on fabrique une société du dos à la diversité. Tout ça, ça s'appelle une politique publique. Elle est indispensable au regard de la situation actuelle.
Vous réclamez toujours, et vous nous l'avez dit tout à l'heure, Pascal Blanchard a un vrai musée de l'histoire coloniale. Le musée national de l'histoire de l'immigration ne suffit pas ?
Ah, ce n'est pas la même chose. C'est comme si vous me disiez, on a un musée du légume et on n'a pas un musée des fruits. Et toc ? Ça n'a rien à voir. Ça n'a rien à voir. L'histoire de l'immigration, c'est une histoire. L'esclavage, c'est une histoire. Et la colonisation, qui a occupé l'histoire de notre pays pendant 4 siècles, qui a déclenché la plus longue guerre du XXe siècle de la France, qui a duré plus de 20 ans, de 1945 à 1967, si vous avez des enfants, vous ne pouvez pas leur raconter. Et quand l'histoire ne rentre pas au musée, c'est qu'elle reste à la marge de la société. C'est exactement ce qui se passe.
Nous n'avons pas voulu voir en face, depuis 60 ans, ce qu'a été notre histoire coloniale. Et aujourd'hui, nous sommes en train d'en payer les conséquences. On a cru qu'en ayant tourné la page des indépendances, tout s'arrêtait. Sauf qu'on a oublié une petite chose. Dans ce pays, vivent des enfants des deux côtés du miroir de l'histoire. Ils sont peut-être descendants d'anciens combattants de la guerre d'Algérie, descendants de pieds noirs, descendants d'algériens, de maliens, de sénégalais, d'antillais, de vietnamiens. Et leur histoire n'a pas été écrite de la même manière des deux côtés du miroir.
Il faut apprendre à la regarder en face avec toutes ces pages chambres, avec toutes ces pages difficiles, mais aussi avec ce qui a fait la grandeur, à un moment, de la francophonie, de nos langues partagées. C'est comme ça qu'on peut avancer. C'est en regardant l'histoire. Vous savez, aucune société, en enfouissant au fin fond des tiroirs une part de son histoire, peut arriver à avoir des repas de famille sereins et tranquilles. À un moment, il faut regarder l'album de famille, ensemble, parler ensemble pour construire une mémoire ensemble.
Mais Emmanuel Macron, pardon, Pascal Blanchard, Emmanuel Macron a commencé à le faire. Il a parlé à propos de la colonisation d'un crime contre l'humanité. Il l'a dit, ça ?
Il l'a dit. Et les mots sont très bien. Mais les mots ne sont pas des actes. Le meilleur des actes, c'est à partir de ce moment-là, c'est après avoir dénoncé ce qui a été une injustice, expliquer cette injustice, en faire un lieu de savoir commun, à l'école, dans les manuels scolaires, dans nos musées. Vous savez, aux États-Unis, il y a un grand musée des Afro-Américains qui a eu 25 ans à être construit, qui vient d'être inauguré il y a deux ans à Washington. Il permet aux Noirs américains d'avoir leur place dans l'histoire américaine et d'être reconnus.
Eh bien, dans notre pays, il est peut-être temps, et justement, la déclaration d'Emmanuel Macron montre qu'on est rentré dans une nouvelle génération, il est peut-être temps de regarder cette histoire en face et d'avoir comme grand projet commun de fabriquer ce type de musée. Ça, bien sûr, ça ne résoudra pas tous les problèmes. Mais c'est un des éléments, parmi d'autres, de ce qu'il faut mettre en place.
Sinon, nous ne changerons pas et il continuera à y avoir du racisme et vous aurez de plus en plus de gens dans la nouvelle génération qui, de manière en se scandalisant, seront dans nos rues, se révolteront pour réclamer simplement le droit d'être des Français comme les autres et pas des Français à part. Ça vient de l'histoire. Qu'on le veuille ou non, nous sommes le esprit de notre histoire. Nous, républicains, nous le savons, nous sommes les enfants de la Révolution française. Ça s'est passé en 1789. Alors, pourquoi quelque chose qui se serait passé dans les années 50-60 ? La guerre d'Algérie, la guerre au Cameroun, la guerre du Vietnam n'aurait aucun impact sur nous aujourd'hui ?
Ça serait quand même extraordinaire. La France, c'est souvent le rapport à cette histoire qu'on a fabriqué.
Merci beaucoup, Pascal Blanchard. C'est malheureusement terminé. Merci à vous d'avoir été avec nous depuis 18h10 tout à l'heure. Je vais citer votre dernier livre. Si je ne m'abuse, c'est « Décolonisation française, la chute d'un empire » aux éditions. C'est ça. La découverte. Ah, je me suis trompée d'édition. Merci beaucoup, Pascal Blanchard. Nous passons à notre rubrique « Heureux déconfinés » pour terminer. Pour cela, direction le Sud-Ouest et plus précisément Castané-Tolosan, près de Toulouse, où l'on savoure la joie de pouvoir retourner au restaurant.
Reportage de Stéphanie Glezis à la table des Mervilles, une étoile au Michelin qui a rouvert ses portes jeudi avec son personnel au complet depuis ses pleins.
Vous avez un seul menu aujourd'hui avec choix de deux entrées, deux plats et de deux desserts.
Heureux ici tout le monde l'est, à commencer par le chef du restaurant Thierry Merville.
Très heureux d'avoir retrouvé mon établissement, mon métier, mon équipe, mes clients et puis voilà. Nous, au niveau de la salle, on avait déjà un espace assez important entre chaque table donc ça, on n'a pas eu de problème. Après, on a privilégié des tables sans nappage. On a guédé toutes nos tables de cuir pour éviter d'avoir ce problème de nappage. Par contre, on a gardé les serviettes en tissu. Alors le menu, nous, on est parti sur une base de menu informatique où les gens ont un QR code, ils cliquent sur ce QR code et ils ont ou le menu sur la tablette ou directement sur leur mobile.
En apéritif, vous allez avoir pour commencer un cube de carottes cumin. Ensuite, vous allez avoir un sablé parmesan, fromage frais aux herbes avec une graine de chia.
Les prix n'ont pas augmenté et les clients en profitent pour trinquer comme ce couple avec une amie.
Santé ! Santé, c'est brillant. On est en confinement, hein ? Santé, à vous aussi, hein ? Heureux de se retrouver, de trouver un moment de convivialité. Retrouver un petit peu de liberté, pouvoir avoir un instant de convivialité. Dans un cadre très sympa. Et moi aussi, bien sûr, de retrouver mes amis pour pouvoir à nouveau trinquer, les voir en vrai. C'est quelque chose de formidable, on ne se rendait pas compte la chance qu'on avait avant.
Éric et Hélène ont accouru dès qu'ils ont. Oui, tout à fait, parce que ça fait trois mois qu'on rêvait d'aller au restaurant. Oui, ça nous tardait, oui, parce que ça fait trois mois qu'on n'a pas... On a mangé uniquement les produits familiaux.
Et puis ça fait une sortie, tous les deux, voilà. On n'a pas hésité une seconde.
Même pas peur.
Diana, Estelle et Pascal ont un large sourire eux aussi.
Ah oui, je suis très très heureuse. C'est des moments de partage qu'on avait oubliés et qu'on est heureux de retrouver, effectivement.
Moi, j'aurais été bien heureuse d'être déconfinée si mes filles, elles auraient pu reprendre l'école. Ça aurait été encore plus la liberté.
Oui, on va pouvoir regrossir un petit peu. Parce qu'avec tous les restos fermés, on avait perdu du poids. Moins 3 kilos, hein. Voilà, c'est un plaisir d'y revenir.
Dominique et Yves connaissent cette table depuis bien longtemps, même si entre-temps, le chef a changé. Qu'est-ce que vous appelez sécurité ? Sanitaire. On ne sort pas dans la rue à ce moment-là.
On ne va pas affabuler, hein, quand même.
On s'est mariés ici, alors vous voyez, on pouvait, non, non, c'est un très, très bon restaurant, excellent. C'est le premier où on retourne après le confinement.
Évidemment, dès l'entrée, il faut utiliser le gel, mettre les masques. Et même le chef, Thierry Merville, avoue avoir un peu chaud avec son masque.
C'est chaud quand même, on a du mal à respirer. Vous savez ce que c'est, quoi. Vous avez les lunettes, les buées dès qu'on a... Par contre, je vais vers les clients à la fin du repas sans masque. Ça ne les dérange pas, discute un peu avec eux. J'essaye de garder la distance, quoi. Enfin, je garde la distance. Les gens sont contents quand même que je fasse le tour des tables, quoi. Je pense qu'il faut garder ses liens sociaux et pour ne pas devenir complètement hystérique par rapport à ce virus.
Voilà, le déconfinement est réussi pour ce restaurateur qui va garder les menus à emporter plus abordables pour que le maximum de clients puisse être heureux.
Bonne dégustation à vous. Un reportage de Stéphane Iglesis à Castané-Tolosan. Dans un instant, le journal de 19h. Ensuite, ce sera le téléphone sonne consacré ce soir à ce drôle de retour au lycée et au collège au mois de juin. Examen rattrapage, peut-on sauver l'année scolaire ? On en parle au 01 45 24 7000. N'hésitez pas à nous appeler. Nos standardistes attendent vos appels et il y aura des invités pour répondre à toutes vos questions.