#BDR 35 : ÉRYSICHTHON, LE ROI DU BÉTON !
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Est-ce que tu connais Érysichthon ? Je crois que ça se prononce comme ça. Ça ne te dit rien Érysichthon ?
Alors écoute, je démarre par la page culture, tu vois ? Parce qu'en ce moment tu sais que je prends un grand recul sur les choses, j'essaye de redevenir un intellectuel, qui pense le monde, et ainsi de suite… Donc Érysichthon c'est un roi grec, enfin… c'est un mythe. C'est un roi grec que j'ai découvert dans un bouquin de Anselm Jappe : "La société autophage".
Ce roi grec, que fait-il ? Il y a un bois, je ne sais plus trop dans quel coin de Grèce, qui est consacré à la déesse des moissons Déméter et qui est protégé par les habitants, qui ont planté là un arbre superbe, je ne sais pas si c'est un chêne, Mais bon, un arbre pour Déméter. Et ce roi, Érysichthon, il décide quoi ?
Il décide que ce bois est parfait pour servir de plancher à son palais, donc il veut raser le bois et il envoie des bûcherons. Déméter apparaît, la déesse, elle vient dire à Érysichthon : "Eh surtout ne fais pas ça, c'est mon bois ! " et lui "Rien à foutre ! ".
Et les gens qui l'accompagnent cherchent à protéger le bois, Boum, il en tue un, le sang se répand et il fait abattre le bois. Suite à ça, Déméter lui envoie une malédiction. La malédiction qu'elle lui envoie, c'est la faim.
Le mec, le roi, Érysichthon, il faim, il a faim, il a faim. Il bouffe, il bouffe toutes les moissons. Il bouffe tout, tout le truc des habitants, il vend sa fille pour continuer à bouffer, il la revend parce qu'elle s'échappe, il la vend six fois, sa fille, il n'arrête pas de la vendre.
Il cherche à faire la manche, il fait l'aumône pour avoir à bouffer, il a faim, il a faim, il a faim. Et à la fin il termine en se dévorant lui-même, en s'avalant lui-même ses membres. Tu vois, c'est la photo, c'est le dessin, on le voit là Érysichthon qui est en train d'avaler sa main.
Pourquoi je raconte ça ? Parce qu'il me semble que c'est vraiment à l'image de notre société, la société autophage, qui se mange elle-même. Évidemment ça fait écho à la nouvelle qu'on a apprise hier, moi avec tristesse, qui est, ce qui se passe du côté de Strasbourg, puisqu'à Kolbsheim ils avaient décidé de lancer une alerte pour bloquer les travaux, qui bouffent 350 hectares de terre pour faire une rocade, pour faire du béton, pour laisser passer plus de camions, pour qu'il y ait davantage de pollution.
Je caricature, mais enfin… on y va, bref… 10 hectares de forêt qui passaient aussi à la trappe, on avait rencontré des agriculteurs, un agriculteur qui nous disait : "voilà, là, il y avait mes fruits que j'allais vendre le samedi matin, maintenant ce sera une route" et puis on avait rencontré aussi une personne de la Ligue pour la Protection des Oiseaux qui nous disait qu'il y avait notamment le Pic Cendré, que c'était un refuge pour le Pic Cendré, alors voilà, fin du Pic Cendré. J'ai vu les statistiques, pour 2030… 2030, c'est demain ! Ça fera en 40 ans moins 50% d'oiseaux et peut-être moins 95% d'insectes volants, papillons, coccinelles et tout ça.
On va vers ça. La nouvelle c'est que le tribunal – j'ai les attendus du jugement- le tribunal a décidé de ne pas suspendre les travaux. Alors ce qui est marrant c'est que le tribunal dit : Le tribunal dit : "Il y a des motifs d'illégalité, certes, -c'est tout un baratin, considérant, considérant, considérant… - mais c'est un truc d'intérêt public et puis par ailleurs comme il y a des gens qui se mobilisent, comme ça fait venir des forces de l'ordre, c'est un trouble à l'ordre public, donc pour que cesse le trouble à l'ordre public, on préfère que les travaux se fassent rapidement, même si ce n'est pas tout à fait légal, on remettra ça de manière légale plus tard, pas de problème." Donc il rejette la requête déposée par Alsace Nature.
On a eu des courriers du syndicat des avocats de France qui défendait le dossier, on a eu des courriers d'Alsace Nature, qui sont complètement découragés et qui disent "Qu'est-ce qu'on peut faire ? ". Il ne faut pas que je dise que je suis découragé moi aussi, parce que c'est un mauvais message à porter aux masses.
Même si quand-même on peut l'être aussi… D'abord, ce que je veux dire, moi, c'est que je n'ai pas confiance dans la justice de mon pays. Je sais qu'un député ne doit pas dire ça, mais j'étais citoyen, je le pensais, je suis député, je ne vais pas me mettre à renoncer à penser à ce que je pensais hier. Je n'ai pas confiance dans la justice de mon pays quand des affaires strasbourgeoises sont jugées à Strasbourg, quand des affaires amiénoises sont jugées à Amiens, j'ai eu des problèmes moi même.
On a vu comment il y a des biais évidents, là, vraisemblablement que le préfet fait pression de manière très efficace sur le tribunal pour qu'ils aient des jugements qui soient conformes à ce que désire l'État Vinci. Eh bien, je pense qu'il faudrait dans toutes ces histoires là du dépaysement, le dépaysement ça veut dire quoi le dépaysement ? Ça veut dire qu'une affaire strasbourgeoise, elle est jugée en l'occurrence en ce qui concerne l'intérêt des notables strasbourgeois, du préfet strasbourgeois, c'est jugé ailleurs, on le déplace ailleurs.
Comme ça les réseaux, ils sont coupés ou au moins ils sont distendus, Bon… voilà Le deuxième truc à dire, c'est de dire aux militants : "La bataille n'est pas perdue." Mais, même les défaites ont un sens si jamais ça devait advenir. Ça veut dire que il faut plus qu'il y ait hectares comme ça qui soient bétonnés sans que ça soit comme un point d'interrogation mis dans la société.
Quand est ce qu'on va arrêter ce carnage ? Est-ce que c'est la direction dans laquelle on veut aller ? Julie, qui est notre chef de cabinet, on dit ça sérieusement, tu vois ?
Chez nous maintenant c'est "chef de cabinet". Donc elle a proposé le slogan : "Pour chaque arbre abattu, un citoyen debout" et c'est pas mal "arbre abattu, citoyen debout" et donc voilà, il ne faut pas que tout ça, ça passe comme des lettres à La Poste, c'est ça l'objectif. Il faut qu'on vienne… que le doute gagne, mais on sait que on va pas y arriver. j'ai interpellé hier encore Bruno Le Maire sur la croissance, j'ai interpellé Stéphane Travert sur l'agriculture.
On ne va pas y arriver avec un gouvernement, un président de la République qui est l'incarnation de l'oligarchie, donc bon voilà… donc il faut préparer, moi je suis dans la préparation d'un au-delà de Macron. Maintenant il faut préparer l'après Macron, à être dans un au-delà, offrir un horizon. La question étant bien sûr toujours, comment on fait pour dire aux gens des grands slogans "Consommer moins, répartir mieux" ? "Moins de biens, plus de liens" ?
Comment on fait pour proposer cet horizon, cette rupture et avec aujourd'hui, les petits pas. Donc il ne faut pas que je sois découragé, mais quand tu as 1'000 bouches qui répètent la même chose quand tu as l'impression d'avoir 1'000 tentacules dans tous les sens, Tu te dis "mais putain mais… " et que tu vois l'absurdité de où on va : droit dans le mur environnemental, droit au crash de la planète. Tu dis : "mais merde, putain, comment on va faire ? " Bah oui quand même tu vois… Je te dis ça… et alors bon, c'est vrai qu'en ce moment quand je suis dans ce truc là, que j'essaye de dégager un horizon, de repenser d'avantage.
C'est sûr que par exemple, je ne peux pas faire de médias en ce moment. Pourquoi ? Parce que je me dis : "Putain ils vont m'interroger sur Valls" Mais qu'est-ce que j'en ai à foutre de Valls à Barcelone ?
Qu'est ce que j'en ai à foutre du dernier clip de rap de je ne sais pas trop quoi Je suis "out" et comment je vais faire passer ma pensée, qui en plus est peut être encore tâtonnante aussi, mais comment je vais faire passer dans les formats médiatiques de 2 min, 5 min, comment je produis une remise en cause de la croissance ? Comment je fais ça [claquement de doigt], en un clin d'oeil ? là dessus en ce moment, c'est pour ça que je n'y vais pas.
Ensuite, il ne faut pas que nous, on perde notre deuxième fil. Notre deuxième fil, c'est les attentes des gens maintenant. Ce n'est pas seulement le vaste horizon, c'est les gens qui sont dans la merde aujourd'hui, comment on répond à ça ?
Quand la semaine dernière, on est à Amiens Nord Donc, il y a une vingtaine de gars qui bloquent la mairie de quartier, pourquoi ? Parce qu'ils veulent être embauchés sur les chantiers, il y a des chantiers qui se déroulent dans leur quartier, ils se disent : "Pourquoi ce n'est pas nous qui bossons ? " Il y en a un d'ailleurs, il nous dit : "bah voilà comment moi, j'ai été embauché : je me suis mis devant les bulldozers, je n'ai pas bougé, et puis ils ont envoyé les flics, les flics, ils sont venus, ils m'ont emmené en garde à vue, je suis ressorti, j'suis revenu devant le bulldozer, ils ont renvoyé les flics et puis bon, à la fin, ils en ont eu marre, ils m'ont embauché, mais bon… le problème c'est qu'au début je n'ai pas été embauché pour vraiment bosser, j'ai été embauché, pour qu'il y ait la paix sociale avec le quartier et ça, ça m'emmerdait un peu, et puis petit à petit, voilà, maintenant j'ai été embauché par un mec vraiment correct et qui cherche vraiment à ce que je bosse, à m'apprendre le métier du bâtiment et tout cela." C'est pour ça que quand t'entends Macron qui dit : " Vous n'avez qu'à traverser la rue" Mais attends… c'est un truc de dingo, quand tu vois un autre qui me dit : "quand vous allez dans les boîtes d'intérim une fois, deux fois, trois fois, qui vous y repassez toutes les semaines, que vous avez le sentiment de mendier du boulot, il dit mais : comment vous vous sentez ?
Est-ce que chaque homme n'a pas droit à un peu d'orgueil ? l'humanité, ce n'est pas seulement une gamelle remplie, c'est aussi… , oui c'est de l'égo, c'est de l'orgueil, c'est de l'estime de soi qui se trouve dans cette société là être complètement écrasé, complètement bafoué. Moi je me souviens avoir fait une tournée des boîtes d'interim avec le frère d'un copain.
Le copain il m'avait dit, toi tu as un air d'éducateur -j'étais plus jeune que ça- tu as un air d'éducateur, tu vas y aller, ça va peut-être aider à faire passer le dossier sur le dessus de la pile. Tu rentres dans la boîte d'intérim, le gars il avait un CV avec beaucoup de blancs dessus, pas grand-chose, un bac Pro de je ne sais pas trop quoi, mécanique, il tend le CV, la nana ne le regarde même pas, il pose le CV sur la chaise. Au bout de 15 secondes, il n'y a même pas le temps d'entamer une discussion, Au bout de 15 secondes, on est dehors.
Et si tu as ça, une fois, deux fois, trois fois, quatre fois le matin, une fois, deux fois, trois fois, quatre fois l'après-midi. Qu'est-ce qu'on lui a dit dix fois dans la journée ? Qu'est-ce que c'est ?
Avec plus ou moins de gentillesse, il y en a qui lui faisaient remplir un dossier, mais plus sur le terrain de la compassion, tu vois, "on va faire comme si", "on ne va pas te virer comme ça, vas-y, donne-moi ton nom, ton prénom, ta date de naissance, ton lieu de naissance, bon, allez, ton numéro de sécurité sociale, on va te rentrer dans l'ordinateur… " Mais pour faire "comme si", parce qu'il n'y en avait pas, du boulot. Et qu'est-ce qu'on venait lui dire dix fois ? On venait lui dire "tu ne vaux rien sur le marché du travail aujourd'hui, tu ne vaux rien".
Comment on se sent dans cette société-là ? Et donc c'est sûr que nous avons une réponse à apporter à ça aussi. Comment on conjugue cette urgence sociale, qui n'est pas que sociale, c'est une urgence de reconnaissance, d'existence dans la société.
Comment on conjugue ça avec l'horizon que nous avons à proposer ? Et ça ce n'est pas facile. Et évidemment, la réponse de Le Maire, de Macron, de Philippe, de tous, croissance, croissance, croissance, ça fait 40 ans qu'on a de la croissance, ça ne produit pas d'emplois derrière.
C'est fini ça ! Donc il faut maintenant avoir quelque chose à proposer aux gens. Moi je crois toujours à la répartition du travail, il faut voir ce dont nous avons besoin et ce dont nous n'avons plus besoin, mais il y a des secteurs où nous avons besoin.
Mais par exemple ce n'est pas la croissance non plus qui va permettre que les auxiliaires de vie sociale pour les personnes âgées, qui s'occupent des personnes handicapées, les assistantes maternelles et tout ça, soient mieux considérées dans la société, qu'elles parviennent à passer au-dessus du seuil de pauvreté. Ce n'est pas la croissance qui va amener ça, c'est repenser la valeur des métiers. Se dire qu'un trader ou un publicitaire, Non, ça ne vaut pas plus qu'une assistante maternelle ou une personne qui s'occupe d'un gamin dans les écoles.
C'est sûr que nous avons nous aussi de vastes chantiers devant nous. Je crois que l'un des points communs de tout ça, c'est comment on fait pour arracher des bouts de nos vies à l'oligarchie ? C'est elle qui aujourd'hui décide de ce que doit être l'agriculture, c'est elle qui décide de ce que doit être la santé, c'est elle qui décide qu'on doit bétonner à Kolbsheim.
C'est comment on fait, même sur des petites parcelles, dans des interstices, pour se réapproprier notre destin commun, pour opérer des choix et que ça ne soit pas l'oligarchie qui le fasse pour nous. Je veux dire un truc positif. Il est évident que sur le terrain de la croissance par exemple, de mon a-croissance, de ma mise en cause de cette croyance, je le porte en moi depuis longtemps.
Pourquoi je le sors maintenant ? Je pense que je le sors maintenant parce que je suis mûr pour ça, parce que j'y ai retravaillé pendant l'été, parce que j'ai réécris autour de ça, mais je le sors aussi parce que je me dit que la société est mûre pour ça. Que ça peut avoir un écho aujourd'hui, que je ne vais pas être forcément marginalisé, mis dans un ghetto, On a publié des bouquin avec Gadrey sur la croissance et ainsi de suite, mais peut être qu'aujourd'hui, ça peut avoir un écho populaire, que ça peut devenir un thème grand public.
Et donc s'il y a un truc positif à retenir là-dedans c'est que les militants de Kolbsheim qui luttent à Kolbsheim, au fond, je pense que si jamais il y avait un référendum en France sur "est-ce qu'il faut raser ou pas cette forêt", il y aurait un beau débat. Tu vois, moi j'étais sur Notre Dame des Landes, j'étais pour qu'on ait un référendum national, parce que les questions, elles se posent au niveau national et qu'on ait un vrai débat sur qu'est ce qu'on veut faire en terme de grand projet Et je pense que la réponse, elle ne serai pas automatiquement dans les liens d'égalité entre croissance = emploi = bien-être. je pense qu'il y a plein de têtes aujourd'hui et chez les gens du peuple aussi chez qui ces liens d'égalités se sont rompus, qu'ils n'y croient plus, il n'y a plus d'équivalence entre croissance / emploi / bien-être.
Et donc je pense qu'il y a un mûrissement de la société sur tout ça qui fait que j'en fais aussi de l'opportunisme si tu veux, mais c'est une intuition de qu'est-ce qui est audible ou pas. Il est possible que je me plante, tant pis je serai un prophète qui parle trop tôt, mais c'est maintenant qu'il faut le dire et de toute façon le problème sur tout ça c'est qu'on n'a plus le temps. On n'a pas le temps.
Il y a des thématiques sociales, tu peux te dire " bon, attends, est-ce que la société est mûre ? " On en reparle, on mesure. Là-dessus on n'a pas le temps, il y a une urgence qui est la nôtre.
Victoire ou défaite, mais Kolbsheim, ou l'A45 entre Lyon et Saint-Etienne, ou le contournement de Rouen, ou le Center Parcs de Roybon, ou le Center Parcs de Poligny, ou EuropaCity, ou le Decathlon de Montpellier et ainsi de suite… Tous ces endroits ça a une résonance qui n'est pas seulement une résonance locale, c'est une résonance nationale. Il y a un mûrissement de la société. Et si on reprend la légende d'Érysichthon, le peuple vient s'opposer à Érysichthon pour pas qu'il abatte les arbres, pour pas qu'il commette cet outrage à la nature et à la déesse Déméter.
Eh bien, je pense qu'aujourd'hui il y a ce mûrissement dans le peuple et qu'il va peut-être se poser à nos rois, à nos rois autophages, à nos rois qui sont prêts à faire que la société se dévore elle-même se tue elle-même, se suicide et je pense qu'il y a un mûrissement chez le peuple pour empêcher nos Érysichthon modernes de dévorer la société et de nous conduire au désastre. Fin positive.
François Ruffin