François Bayrou | Les Grands entretiens de Stéphane Blakowski #01
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Bonjour François Bayrou. Bonjour. Entre 2002 et 2012, vous avez été trois fois candidat à la présidentielle. Là, vous voyez trois Bayrou différents ou toujours le même Bayrou ?
Le temps, ça change un peu les choses quand même. Évidemment. On ne peut pas exagérer, mais oui, c'est trois souvenirs différents.
Moi, je vous ai entendu dire qu'une campagne présidentielle, ça ressemblait un peu à un voyage initiatique. Il y a trois affiches, trois voyages. Je voulais vous poser trois questions courtes pour trouver un adjectif. Quel est le voyage le plus périlleux, le plus instructif et puis aussi le plus exaltant ? Quelle est la campagne la plus exaltante que vous ayez menée ?
La plus exaltante, c'est 2007. C'est celle qui est au milieu parce qu'on aurait pu gagner. Il s'en est fallu d'assez peu, d'une hésitation des choses et du destin. Et probablement, sans doute, que les temps n'étaient pas mûrs.
Est-ce qu'il y a une campagne qui vous a plus appris que les autres ?
La première m'a beaucoup appris. La première, on part dans une situation qui est absolument improbable. On est entre 2 et 3 dans les sondages. Et quand vous êtes entre 2 et 3%, comme la marge d'erreur est de 2...
On ne sait même pas si quelqu'un va voter pour vous, c'est ça ?
C'était une plaisanterie avec mon équipe et mes proches. Et puis on a réussi à imposer une voie politique nouvelle.
Vous avez été candidat pour la première fois en 2002. Mais la décision de vous présenter à l'Élysée, vous avez su quand vous seriez candidat ?
Je pense à partir de 1999. En 1999, nous avons présenté... J'ai conduit pour la première fois une liste à l'élection européenne. Et on a réalisé un score alors que personne n'y croyait. Et donc, au fond, c'est là que s'est forgée cette idée que mon idéal d'un centre indépendant qui n'est obligé d'être ni d'un côté ni de l'autre, contrairement à ce qu'on voulait à tout prix nous assigner...
Vous avez dit en 1999 que c'était possible ?
On a prouvé en 1999 que c'était possible. Et donc, cette élection de 2002, c'était au fond suffisamment audacieux pour imposer cette voie politique nouvelle.
Cela dit, en 2002, vous êtes le capitaine du navire UDF. C'est un parti qui a été fondé autour de Giscard en 1978. Vous avez conquis ce parti, vous en êtes devenu le patron en 1998. Est-ce que vous aviez besoin d'être chef d'un parti pour pouvoir être candidat ?
Oui. Moi, je suis attaché au parti politique. Ce n'est pas seulement moi, c'est la Constitution, c'est la République qui considère dans sa Constitution que les partis politiques sont nécessaires pour la démocratie. Et oui, je suis un militant. J'ai adhéré à la formation politique dont je suis le président quand j'avais 20 ans.
Vous avez donc gravi tous les échelons.
Et j'ai en effet suivi cette marche-là, ce parcours, comme disent les latins, le cursus au Nord-Europe. Je ne sais pas s'il y a beaucoup d'honneurs, mais il y a beaucoup de cursus.
Vous êtes latiniste, vous êtes agrégé de l'être classique, donc on prend des leçons de latin volontiers. Mais justement, vous parlez des 20 ans d'efforts que vous avez faits pour construire cette carrière. Puis ce qui est frappant, c'est que dans cette première campagne, j'ai l'impression qu'elle a basculé presque sur un coup du sort. C'est-à-dire, c'était en avril 2002. Vous êtes à Strasbourg. Un gamin cherche à vous voler votre portefeuille. Vous vous en rendez compte. Vous lui collez une petite gifle. Vous étiez filmé. Les gens de votre campagne ont dû être catastrophés. Ils ont dit tous ces efforts, 20 ans d'efforts, pour finir comme ça, non ?
Ils l'ont été, et je l'ai été, mais finalement, ça a tourné dans le bon sens, parce que les Français se sont reconnus dans cette, comment je peux dire, autorité paternelle. Parce que c'était paternel. Ce n'était pas du tout...
Vous êtes père de 6 enfants, ça peut aider aussi à...
Mais je sais bien qu'on écrit d'histoires comme ça, mais ce n'est pas la vérité. La vérité, c'est que ça a basculé. Donc on a passé ce long temps dans des situations catastrophiques du point de vue des sondages. Et ça a basculé en février. Toutes les formations de la majorité de l'époque se sont réunies pour créer un parti unique.
Un grand parti, c'était l'UMP. Tout le monde était d'accord, je vous raconte un peu, sauf vous. Mais quel courage ! Ce jour-là, vous vous êtes présenté seul devant toute la droite. Pour leur dire, je veux m'affranchir. Et vous avez été UV par toute la salle.
J'ai dit, vous voulez faire un parti parce que vous dites qu'on pense tous la même chose. Mais si on pense tous la même chose, c'est qu'on ne pense plus rien. Et je suis absolument assuré, 20 ans après, de la solidité et de la vérité de cette affirmation. Et c'est ce jour-là que ça a basculé. Parce que les Français se sont dit, tiens, au fond, je t'y pi crois à quelque chose. Il ne cherche pas une place. Il a osé le leur dire. Et c'est très souvent dans ces circonstances-là que bascule, en tout cas, la perception d'un pays.
Là, on a vu, effectivement, que vous aviez le courage de vous y étiez, puisque vous avez été les dires en face à ceux qui n'étaient pas d'accord. Mais dans l'épisode de cette petite gifle, j'ai l'impression que votre vraie personnalité est apparue. Au lieu de la caricature qu'on faisait de vous, on vous caricaturait au guignol comme étant un peu bêta, ça vous a fait souffrir. D'ailleurs, c'est votre vraie personnalité qui a fait apparaître cet incident, non ?
Ah oui. Je crois, oui. Chacun est ce qu'il est. Mais moi, le fond de ce que je suis, c'est père de famille. C'est patriarche, parfois disent, mais c'est enfant. C'est ça que j'aime, l'idée qu'on transmet, et qu'on transmet des choses profondes qui viennent de loin et qui sont destinées à aller loin, et qu'on le transmet par une affection. Vous savez bien ce qu'est l'affection maternelle et maternelle à l'égard des enfants, et qui réciproque, quelquefois, cette chaîne de tendresse qui transmet quelque chose. Et vous voyez le double aspect affectif et transmission.
Et quand vous étiez caricaturé comme justement le contraire de ça, comme...
Horrible.
J'ai entendu dire que vous vouliez arrêter la politique. À ce moment-là, je me suis dit, c'est quand même curieux, quelqu'un qui a autant de...
C'est extrêmement difficile. Demandez à Jospin, par exemple. Parce qu'il a eu à peu près la même caricature au guignol.
Yo-yo, il s'appelle, on le ridiculisait pour ça, oui.
On le ridiculisait perpétuellement. Et honnêtement, tous ceux qui sont passés au crible de cette dérision, il n'y en a aucun qui puisse vous dire que...
Au point de renoncer à la politique.
Oh, de renoncer. Deux heures de temps pendant une nuit où je m'étais infusé la totalité des épisodes. Ça m'avait découragé. Mais quand l'aube est arrivée, j'étais déjà reparti.
En 2002, c'est vous qui avez changé ou c'est le regard des Français sur vous qui a changé pour cette première campagne ?
Non, c'est le regard des Français. Le regard des Français. Vous savez bien, cette idée de centre qui est si importante pour moi. Vous savez, il y a une expression en latin que tout le monde connaît, c'est... Je vais vous dire. In medio stat virtus. On traduit virtus, virtus, par vertu. Ce n'est pas vrai. Virtus, ça veut dire le courage. Et donc, cette idée que... C'est là que se tient le courage. Quand vous refusez de tomber dans un camp ou dans un autre, dans les simplismes des camps, et quand vous refusez de considérer ceux qui ne sont pas de votre avis, vous refusez de les considérer comme des ennemis. C'est ça, le centre.
Et c'est ce que vous avez établi aux yeux des Français pour cette première campagne ?
Oui, je pense que là, les Français ont vu que ce n'était pas de l'apparence, que c'était suffisamment vrai pour qu'ils puissent y attacher du crédit.
Vous avez donc changé. C'est la deuxième campagne qui va commencer. Vous avez cette expérience. La première chose, c'est juste l'affiche orange. Pourquoi choisir une couleur comme ça, orange ?
Parce que je voulais que nous ayons une couleur à nous, que le bleu était pris par la droite, que le rouge était pris par la gauche, que le blanc, on ne peut pas le prendre en France parce que c'est les royalistes, et que le jaune, c'est mauvaise impression, parce que vous savez bien, dans le syndicalisme, on dit que les jaunes...
Ah oui, le jaune, c'est le traître.
Et donc, l'orange était disponible. En plus, c'est une couleur que ce grand courant philosophique, social-chrétien, on va dire, de l'or, la CFDT, nous, ce grand courant-là aime beaucoup la couleur orange. C'est devenu la nôtre très, très tôt, au milieu des années 90.
Bah, alors, on part de cette deuxième campagne. C'était un lancement de campagne que tout le monde a trouvé très réussi, donc c'est l'occasion, non ? Regardez un extrait.
Je vous ai invité, en cet endroit que j'aime, pour vous dire ceci, qui m'engage et qui va, pour beaucoup d'entre vous, vous engager aussi. Je suis candidat à la présidence de la République.
Bonjour !
Vous êtes dans la région de votre enfance, le village lié à votre famille. C'est quoi ? C'est la volonté de montrer ? Qui vous êtes ? C'est affirmer votre identité ?
Oui. Si on peut dire un mot de cette affiche, d'abord, je trouve qu'elle était réussie. Je trouve le slogan excellent. Le slogan, c'était « La France de toutes nos forces ». Et ça voulait dire deux choses. La première, on aime la France de toutes nos forces. Mais on ne peut construire la France qu'en unissant toutes nos forces. Le double sens de ce slogan était, je trouve, excellent. Et donc, je crois que tout ça a participé. Il y avait un état de grâce, parce qu'on est monté très, très vite. On est monté jusqu'à rejoindre, dans les sondages, ces golelles royales. Et puis après...
On va en parler, mais moi, ce que je retiens, c'est qu'au début de cette campagne, vous êtes encore dans le rôle de l'outsider. La première campagne, c'était face à Jospin et Chirac. Là, c'est face à Mme Royale et Sarkozy. Mais j'ai l'impression que ce rôle d'outsider, vous y êtes habitué, en fait, depuis longtemps, avant la politique, depuis tout petit, presque, non ?
Oui, c'est assez juste. Mais j'ai choisi des chemins qui étaient des chemins qui refusaient de se mettre dans les camps dominants. J'aurais pu, comme vous le disiez, il y avait toute une partie de l'UDF qu'on considérait comme naturellement de droite. Et il aurait suffi qu'on entre dans cette acceptation de soumission, aux soumissions sympathiques, soumission avec des galons, avec des postes, avec des titres, avec des avantages et des privilèges. Mais il se trouve que je ne peux pas supporter l'idée de soumission. D'avoir un collier. C'est exactement ça.
Moi, je pensais à l'outsider. Je me disais aussi par rapport à l'envoi où c'est le village, où vous êtes né. Donc, vous êtes un fils d'agriculteur. Dans les Pyrénées, ce n'est pas franchement central en France. Quand vous étiez enfant, vous aviez un problème de bégayement. Vous n'avez pas toutes les qualités pour arriver à la très grande carrière que vous avez faite ?
J'avais les qualités, mais pas les apparences. Je crois que j'avais les qualités profondes. D'ailleurs, on ne peut pas entrer dans cette vocation. J'allais dire, dans ce métier, ce n'est pas un métier. Mais si on n'a pas au fond de soi quelque chose d'assez résistant, l'envie de convaincre. Et puis la capacité de comprendre avant les autres. Parce que cette idée de centre qui s'est imposée en 2017, nous avons mis 20 ans à la construire.
Moi, je pensais, parce que c'est ce village que vous avez choisi pour présenter cette campagne, que votre père, oui, a été agriculteur, mais il a été maire aussi. Le père de votre maire, lui aussi, était maire quand même. Chez les Bayrou, on devait souvent parler politique à la maison.
Parler que de ça, oui. Parler beaucoup de ça. Je vais vous dire la vérité. Ce n'est pas exactement ça. Ce que j'ai ressenti en premier, et ça fait écho à ce que vous indiquiez, c'est l'humiliation du milieu social dans lequel j'étais né. Dans lequel je suis né. C'est ça que j'ai ressenti. Et si on cherchait... Ma première interview, en 1978, j'étais très très jeune, je crois même que c'est en 1977, j'ai 26 ans. Ma première interview dit ça. Dit, je m'engage parce que je veux être le porte-parole de ceux qui n'ont pas la parole.
Le fait de prendre une revanche, c'est un vrai moteur ?
Il y a quelque chose de revanche sociale. Moi, je n'ai jamais pensé que les relations sociales étaient bisounours. Le fond, du fond, si on remonte beaucoup d'années en arrière, c'est ce que je suis.
Là où on mesure le parcours, puisque vous parlez de cette enfance, cette revanche, le grand moment de la campagne 2007, dans mon esprit en tout cas, c'est cet énorme meeting que vous avez fait à Bercy. Il y avait 17 000 personnes. On est dans un état second. Vous y repensez encore ?
J'y pense souvent. J'y pense souvent parce qu'on est dans l'enchaînement d'une campagne. La presse est la presse au sens qu'on est pressé. Vous savez, j'écris mes discours moi-même. Donc, tout ça demande beaucoup de travail. Et je m'en souviens comme d'une galopade effrénée, alors que j'aurais dû m'arrêter pour en profiter. Et m'arrêter, mon équipe et ma directrice de campagne, ma chef de campagne était Marielle de Sarnez. Elle est morte aujourd'hui. Elle est morte. Elle est morte il y a un an. Et je crois qu'elle sentait bien qu'on était à un moment assez rare et que peut-être ça ne durerait pas autant que les contributions, comme on dit chez moi.
Faut aussi longtemps que les impôts. Parfois, les sportifs ont une grande, grande victoire. Ils disent qu'au moment de la victoire, ils se remémentent tous les efforts qu'ils ont dû accomplir pour arriver là. Est-ce que vous avez eu ce genre de sensation ?
Non, parce que je ne suis pas au bout du chemin.
Ah oui, c'est vrai. Peut-être quelque chose qui vous reste encore à éprouver. Et puis, on est dans une très grande réunion. C'est vraiment l'apogée de votre parcours à ce moment-là, en tout cas. Est-ce que vous vous souvenez de la première fois où vous avez pris la parole dans une réunion publique de politique ? Oui. En 67, vous aviez donc 16 ans et vous avez pris la parole dans une réunion politique d'André Labarrère, qui était au milieu de ses partisans. Déjà, à 16 ans, c'est extrêmement courageux. Mais en plus, vous aviez cette difficulté de bégayement. Mais d'où vous tirez la force, à 16 ans, de ça ?
Je ne sais pas. Mais c'est absolument vrai. Alors, il faut que vous vous remémoriez la situation. André Labarrère, c'est un homme politique, pour notre région, absolument majeur. chef du Parti Socialiste, représentant du Parti Socialiste, député, ministre, maire de Pau. Et il se présentait pour la première fois. Et j'étais... Je suis allé écouter sa réunion. Et j'avais 16 ans. Et à 16 ans, on ne doute de rien. Et j'avais 16 ans, et j'étais bègue.
Excusez-moi, c'était ça qui bluffe tout le monde, dans cet exemple.
Voilà. Et je crois qu'André Labarrère a été un peu aussi ému. Alors, vous dites d'où ça vient ? Je ne sais pas. Moi, je crois qu'il y a des étoiles, qu'il y a du destin. Je pense même que tout le monde a un destin. Tous. Souvent, j'ai pensé ça. La jeune femme, mère célibataire, qui élève des enfants toute seule, en faisant un boulot difficile, quand elle n'est pas au chômage, c'est aussi un destin. C'est aussi quelqu'un qui trace sa voix, sculpte son avenir et l'avenir des enfants. Oui, je pense qu'il y a du destin. Je pense qu'on est prédestiné à quelque chose.
C'est une manière de vous ôter le mérite, de vous dire que vous n'y êtes pour rien, que c'est le destin qui vous a donné le courage ?
Oui, bien sûr.
François Mitterrand, j'ai souvent lu qu'il avait énormément d'admiration pour la force de caractère dont vous avez fait preuve pour vaincre votre bégaiement.
Je crois qu'il avait le même chemin. Mitterrand était, vous savez, j'étais son ministre, on n'était pas du même avis de politique.
On disait qu'il est tellement convaincu que Bayrou est très fort qu'il est sûr que Bayrou serait lui président. C'est vrai ça ?
Ça a été dit par beaucoup de gens. Par lui, Charas, qui était son confident, a fait une grande interview pour dire ça. Je crois que oui, je crois que c'était vrai.
Vous vous dites qu'il avait le même parcours que vous ?
Pas tout à fait le même, parce que sa jeunesse était très à droite. La mienne a toujours été là. Je n'ai pas changé de voie politique. Mais François Mitterrand, je pense qu'il a été... Oui, il a dû faire son chemin à la force du poignet. Il ne venait pas des milieux privilégiés. Il en venait plus que je n'en venais. Mais au fond de lui-même, il y avait ça. Il y avait constamment ce goût de la révolte contre les puissants qui n'ont dû consentir aucun effort pour être là. J'étais son ministre, j'étais son opposant en même temps. Il était extraordinairement gentil avec moi. D'abord, c'était un moment... Il allait mourir. C'était un moment extrêmement difficile de sa maladie et de sa vie.
Et on avait de très longues conversations sur ce sujet-là. Comme vous le savez, je crois que les morts ne meurent pas. Et ça nous faisait une harmonie, quelque chose d'un peu émouvant et d'un peu profond, alors qu'on était en désaccord sur bien des choses politiques. Mais les choses politiques, en tout cas à ses yeux, c'était totalement secondaire. Parce qu'il avait adopté l'une et l'autre position, chaque fois quasi jusqu'au bout.
Vous disiez que c'est la campagne la plus exaltante, celle-ci. À un moment, vous étiez donc au coude à coude avec Ségolène Royal et donc susceptible d'être qualifié au second tour, où tout le monde, cette fois-ci, vous donnait gagnant face à Sarkozy. J'imagine que dans cette période-là, vous avez cru que vous seriez installé à l'Elysée.
Je vais vous raconter le souvenir le plus frappant pour moi de cette période. Donc, en quelques semaines, les sondages passent de 10 à 22. Et 22, c'était la qualification. Et j'étais à une terrasse de café. Je prenais un café avec mon équipe et il faisait soleil. Et c'est le matin où RTL, je crois que c'était RTL, a sorti ce sondage-là. Et j'ai reçu un SMS sur mon portable. C'était un SMS d'une de mes filles, qui est formidable, qui est médecin, qui était une jeune femme à l'époque. Et elle l'est encore aujourd'hui. Et elle avait écrit « Papa, s'il te plaît, pas trop vite. » Et tout d'un coup, vous mesurez ce que votre aventure personnelle crée d'angoisse, de peur, chez ceux que vous aimez.
Mais chez vous, ça devrait créer au contraire de l'euphorie. Vous touchez enfin du doigt ce que vous désirez.
Je vais vous dire, c'est un trait de ma personnalité, chacun à la sienne. Je ne suis pas souvent euphorique. Les Béarnais, c'est un peuple nostalgique. Chaque fois qu'il m'arrive quelque chose d'inattendu, de magnifique, de formidable, de tout ce qu'on veut, chaque fois, je pense à ceux qui ne sont plus là. J'ai perdu mon père très jeune, comme vous savez. Et c'était ce qui me précédait. C'était des parcours de vie difficiles, parce que paysans, dans une exploitation qui faisait 10 hectares et qui ne nous appartenait pas, vivre sur cette surface de terre avec un foyer, des enfants, il n'y avait pas de sous à la maison.
Chaque fois dans les succès, je pense en effet à ces étapes qu'il a fallu franchir. Et en même temps, ça n'altère en rien quelque chose qui est aussi, mais c'est le en même temps que l'autre, c'est que j'ai une assez profonde joie de vivre. Quand ça va mal, je n'ai pas de problème excessif. Quand ça va très bien, je me souviens.
En 2007, vous n'êtes pas loin d'être élu, donc on se dit qu'en 2012, vous êtes prêt, vous n'avez pas dit ça au début de la campagne ?
Si, mais en même temps, je connaissais toute la difficulté. Mon opposition avec Nicolas Sarkozy avait été une opposition très rude, très dure. J'ai dit souvent, j'ai écrit dans un livre que je lui avais consacré, j'ai écrit tout ce qu'il aime est pour moi secondaire. Et tout ce que j'aime, il le méprise. On aurait pu trouver une manière de s'accorder, parce qu'il parle naturellement la langue de la droite et je parle naturellement la langue du centre. On aurait pu trouver. Mais sa vision des choses était qu'il ne voulait pas d'égal. Et ça, ça n'allait pas avec vous. Et moi, je ne peux pas supporter de ne pas être égal.
Cela dit, vous n'avez pas été élu, mais vous avez dit que vous voteriez Hollande, donc ça pouvait sonner comme un appel. François Hollande, il a été élu avec 51,6. Les 1,6%, c'est vous qui lui avez donné ?
Oui, sans doute. Enfin, tous ceux qui ont voté. Vous avez fait élire François Hollande ? Oui, absolument. Vous avez remarqué qu'il n'y a pas eu beaucoup de contreparties. C'est ce que je me rends compte. Et c'est beaucoup mieux, au fond. Alors, je trouve ça très inconséquent du point de vue politique. Élu président de la République, grâce au choix, ou avec le choix, de quelqu'un qui était dans l'autre camp, et n'en tirait aucune conséquence. J'avais déjà vécu ça. Avec Chirac. Quand, en 2002, Jacques Chirac est élu président de la République, avec 80% des voix, contre Le Pen. Je suis son premier rendez-vous le lundi matin. Et je lui dis, tu vas être élu président de la République.
Il faut savoir, Jacques Chirac exigeait qu'on le tutoie quand on n'était pas de ses amis. C'était un être beaucoup plus complexe qu'on ne croit. Ses amis le vouvoyaient. Alain Juppé le vouvoyait. Et moi, il exigeait que je le tutoie. C'était un peu subtil comme personnalité. Et donc, je lui dis, tu vas être élu avec 80% des voix, il faut faire un gouvernement d'union nationale. Et il m'a dit, tout ça, c'est des conneries. Je vais faire le parti unique. Je lui dis, ben, j'en saurais pas. Il me dit, bon, ben, on restera amis. Ce qui veut dire, je vais te faire la guerre à mort. C'est la même chose. Dans le langage Chirac. Donc, j'avais vécu exactement la même chose.
Je n'ai jamais compris ça, ni dans un cas, ni dans l'autre. Alors, Hollande, il dit que c'est pas de sa faute, que c'est la faute de Martine Aubry.
Alors, il y a quelque chose qui a quand même pu vous consoler. On ne parle pas de la campagne de 2017, puisque vous n'avez pas été candidat. Mais j'ai envie de dire, c'est votre plus belle victoire. Vous voyez bien. C'est vous qui avez décidé l'élection, permis l'élection d'Emmanuel Macron.
En tout cas, ça a joué un rôle très important. Mais vous voyez bien pourquoi c'était une consécration. Parce que, au fond, il y avait deux thèses. La première, c'était qu'on pouvait gagner en étant inféodé, ni à un bord, ni à l'autre. Et deuxièmement, c'est pas parce que vous n'avez pas de majorité avant l'élection que vous n'en aurez pas après. J'ai passé toute la campagne de 2017, où vos confrères journalistes me disaient, mais M. Bayrou, d'accord, vous pouvez être élu. D'accord, il y a les sondages, vous pouvez être élu. Mais vous n'aurez pas de majorité, vous n'avez pas de député sortant. Et je leur disais, mais les Français savent très bien ce qu'ils font.
S'ils m'élisent, ils donneront une majorité. Et on a prouvé, avec l'élection de 2017, que c'était, en effet, les Français étaient cohérents dans leur choix. Et qu'on pouvait donc changer le paysage. Qu'on n'était pas obligé d'être prisonnier de toutes les bêtises qu'on nous raconte depuis des années.
Est-ce que la satisfaction d'avoir fait changer la société compense la déception de jamais avoir été élu président jusque-là ?
Jusque-là, c'est une très bonne expression. Oui, c'est pour ça que c'est formidable l'engagement citoyen, le militantisme, toutes ces choses-là. Oui, on peut jouer un rôle décisif dans le destin d'un pays ou important dans le destin d'un pays sans être proclamé chef. Ça m'importe peu d'être numéro un. Pourvu que je sois égal. Comme tous les Français, comme tous les citoyens français, ils savent bien qu'il faut des chefs. Et je le crois, et je pense que c'est indispensable. Et cependant, nous sommes responsables. Nous sommes co-responsables. Citoyens, ça veut dire ça. Ça veut dire, je ne suis pas un sujet. Je ne suis pas là pour vous obéir.
Je suis là parce que je construis quelque chose avec vous et que je vous délègue une part de ma responsabilité. Vous comprenez ce que ça signifie ? Bon, encore une fois, vous avez compris, je n'aime pas être soumis. Mais je pense que si on peut déclencher quelque chose de majeur pour le monde auquel on appartient, ça vaut la peine.
Merci François Bayrou.
Merci à vous.
François Bayrou