Liban : pourquoi le partage religieux du pouvoir pose problème
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« En février 2020, le président libanais était un chrétien maronite, son Premier ministre, un musulman sunnite, et le président de la Chambre des députés, un musulman chiite. »
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En février 2020, le président libanais était un chrétien maronite, son Premier ministre, un musulman sunnite, et le président de la Chambre des députés, un musulman chiite. Dix ans plus tôt, en 2010, c'était pareil, et en 2000 aussi, tout comme en 1990. Vous voyez l'idée.
Quand on regarde la composition du gouvernement libanais, on remarque que pas moins de sept cultes sont représentés. Ce partage du pouvoir entre les communautés religieuses, c'est ce qu'on appelle le confessionnalisme. L'idée, c'est de représenter les très nombreuses communautés religieuses du pays.
Sur le papier, cette répartition des pouvoirs devait s'adapter à la population multiconfessionnelle. Mais dans les faits, c'est plus compliqué. Pour comprendre tout cela, il faut remonter en 1926, lorsque le Liban était encore sous tutelle française.
Cette année-là, la Constitution du Liban est adoptée. Elle prévoit l'instauration du confessionnalisme à la Chambre des députés dans un premier temps. L'article 24 établit alors un partage égalitaire des sièges entre chrétiens et musulmans, et proportionnellement entre les communautés de chacune de ces deux catégories.
En 1943, après l'indépendance du pays, un pacte national élargit ce confessionnalisme à d'autres fonctions. Le président de l'époque, Béchara El-Khoury, et son Premier ministre, Riad El Solh, décident ainsi que le président du Liban devra être chrétien maronite, son Premier ministre, musulman sunnite, le président de la Chambre des députés, musulman chiite, et son vice-président, chrétien orthodoxe. Un pacte qui n'a aucune valeur juridique.
Pourtant, il est encore respecté aujourd'hui. Mais ce système n'est pas juste là pour faire joli, il répond à la grande particularité du Liban : sa démographie très fragmentée. En effet, un recensement effectué en 1932 montre alors que le pays compte 51,1 % de chrétiens, et 48,8 % de musulmans.
Et puis, au sein même de ces deux blocs, il y a des subdivisions. Mais ces données vont vite devenir obsolètes. En 1948, Israël déclare son indépendance. 800 000 Palestiniens fuient alors le pays, 100 000 d'entre eux se réfugient au Liban.
Cet afflux massif change la démographie du pays, car le Liban ne compte à l'époque qu'un million d'habitants. Et puis il y a autre chose. Ce sont des réfugiés qui ne sont pas que des hommes et des femmes, mais qui sont des musulmans sunnites.
Avec l'arrivée des Palestiniens musulmans, les chrétiens sont de plus en plus minoritaires. Or, le partage du pouvoir politique, décidé en 1943, donne le pouvoir présidentiel à un chrétien maronite. L'installation de ces réfugiés dans la durée va exacerber les tensions communautaires dans le pays, puisqu'une partie de la classe politique, notamment les chrétiens maronites, ne voulait pas de ces camps de réfugiés.
Pour ne rien arranger à la situation, en 1967, le sud du Liban devient une base de combattants palestiniens qui s'opposent à Israël lors de la guerre des Six Jours, guerre entre Israël et les pays arabes voisins. Le Liban se retrouve donc impliqué dans le conflit israélo-arabe. Puis, en avril 1975… Depuis dimanche, Beyrouth est une ville folle, folle de violence et de peur. … une guerre civile éclate au Liban.
Dès son origine, ce conflit est issu des tensions confessionnelles dans le pays. Il débute le 13 avril 1975, lorsqu'un groupe de combattants palestiniens tue quatre personnes à la sortie d'une église. Quelques heures plus tard, en réponse à cette tuerie, des membres du parti chrétien Phalanges libanaises tirent sur un autobus qui transportent des Palestiniens et font alors 27 morts.
Le conflit dure presque 15 ans et fait plus de 120 000 morts. En plus de renforcer les tensions entre les communautés, il sera le théâtre d'interventions de puissances extérieures, comme Israël qui craint la présence de combattants palestiniens à sa frontière, mais aussi la Syrie qui souhaite contenir le conflit. Il faut attendre 1989 pour qu'un traité vienne mettre fin à cette guerre : l'accord de Taëf.
Ce traité acte la fin de la guerre et réorganise par la même occasion le partage des pouvoirs entre les confessions. Voici les deux principaux points de l'accord. Le président chrétien cède certains pouvoirs au Premier ministre musulman sunnite, qui représente les populations musulmanes désormais de plus en plus nombreuses dans le pays.
En échange, le camp chrétien demande le retrait des troupes syriennes, présentes sur le sol libanais depuis le début de la guerre civile. Mais cet accord ne fait pas l'unanimité. On est parti sur un discours officiel de « ni vainqueur ni vaincu », mais dans les faits ce n'est bien évidemment pas le cas, puisque les vainqueurs, en sortant de Taëf, c'est la communauté sunnite.
Sur la question des soldats syriens notamment, les chrétiens regrettent l'absence de calendrier pour le départ des troupes syriennes du pays, troupes qui ne quitteront d'ailleurs le Liban qu'en 2005. Malgré les oppositions qu'il suscite, l'accord est signé et le confessionnalisme maintenu. En presque 100 ans, le confessionnalisme a survécu à des mutations démographiques et au traumatisme de la guerre civile.
Mais aujourd'hui, il semble à bout de souffle. Pour certains, il aurait contribué à un immobilisme politique responsable de la crise économique et sociale qui frappe le pays depuis plusieurs années. Depuis les accords de Taëf, depuis la fin de la guerre civile, la politique au Liban n'évolue pas.
L'équilibre est tellement précaire et on a tellement peur de rompre cet équilibre et de retourner dans un état d'anomie sociétale, de chaos complet et de guerre civile, qu'au final, il faut que rien ne bouge. Cet immobilisme s'accompagne d'une crise majeure dans le pays. Selon la Banque mondiale, plus d'un Libanais sur quatre vit sous le seuil de pauvreté, ce qui correspond à moins de sept euros par jour.
S'ajoute à cela la pauvreté dans laquelle vivent les réfugiés, notamment syriens et palestiniens, qui sont 1,5 million dans le pays. Cette situation économique s'accompagne d'une crise des services publics. Prenons l'exemple de l'électricité.
D'après ce rapport sur la compétitivité mondiale publié tous les ans par le Forum de Davos, en 2017, le système électrique libanais était le quatrième le plus déficient du monde sur les 137 pays du classement. Et pour ce qui est de l'eau, si presque 80 % de la population est raccordée à un service d'eau potable, ce dernier ne fonctionne pas en continu. Pendant l'été, par exemple, l'établissement des eaux et de l'assainissement de Beyrouth mont Liban, le principal fournisseur du pays, ne fournit de l'eau que trois heures par jour.
Pour le reste de la journée, les Libanais payent des services privés pour avoir de l'eau potable. Cette situation a déclenché dans le pays un vaste mouvement de protestation à l'automne 2019. Lors de ces manifestations, certains slogans visent directement le système confessionnaliste.
Son omniprésence est un échappatoire. Il ne laisse place à aucun autre débat, à aucun autre discours qu'un discours confessionnel, et empêche la focale de se décaler du confessionnel, qui est quelque chose de très flou au final, à des choses plus concrètes comme vraiment l'économie, les finances, les finances publiques ; c'est quelque chose dont on ne parle jamais. Au-delà du système en tant que tel, il y a aussi un rejet plus direct de la classe politique.
On lui reproche son manque de renouvellement. Il faut dire qu'une large partie des pouvoirs est détenue par les mêmes familles depuis des décennies. La tête d'un parti et/ou le siège à l'Assemblée se transmet souvent de génération en génération.
Par exemple, sur les dix premiers partis présents à l'Assemblée législative en 2018, quatre sont dirigés par le fils ou le petit-fils d'un membre fondateur. Et sur les 128 députés élus, au moins 22 % ont un lien de parenté avec un ancien ministre, un ancien député ou un ancien président. Une classe politique régulièrement accusée de corruption par les médias et les organisations de lutte contre ces pratiques.
S'il semble compliqué d'imaginer la fin de ce système, en place depuis presque un siècle, force est de constater qu'aujourd'hui les revendications des Libanais qui descendent dans la rue vont bien au-delà de ces divisions communautaires.