POURQUOI IL FAUT CRITIQUER LA DÉMOCRATIE
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
La démocratie est-elle la fin de l'histoire ? Est-elle la dernière organisation possible de la politique, voire même le dernier idéal possible ? Ou alors, peut-on imaginer un autre idéal politique ?
Peut-on souhaiter d'autres institutions que les institutions démocratiques ? Je voudrais dans cette série d'émission pour Blast aborder une question qui représente peut-être l'un des tabous les plus puissants de notre culture politique. Une question que nous nous ont souvent même pas posée, même quand des résultats d'élection, des votes de loi, des pratiques gouvernementales nous accablent et nous mettent en rage.
Même quand nous voyons être légalement et démocratiquement installés au pouvoir pendant plusieurs années des gouvernants comme Trump, Netaniaahu, Bolsonaro, Thatcher, Berlusconi, Sarkozy, Méloni, Miley, Macron, peut-on critiquer la démocratie ? Peut-on même, parfois pour de bonnes raisons, en tant que progressiste, être antidémocrate ? Non pas pour régresser, non pas évidemment pour souhaiter le retour à des formes de gouvernement autoritaires ou dictatoriales, mais au contraire pour progresser, pour chercher une culture politique plus rationnelle, plus juste, moins étouffante [musique] que la culture démocratique.
Si je dis que cette question fonctionne comme un tabou de notre présent, c'est parce que nous pouvons remarquer que dans l'univers de la politique contemporaine, la démocratie fonctionne comme une valeur intouchable. Tout le monde se réclame de la démocratie. l'extrême droite comme la gauche radicale, la droite et la gauche domestiquée.
Et cette situation devrait déjà nous interpeller. Quand Trump et les anarchistes, Méloni et Mamdani, LFI et Macron se réclament de la démocratie, c'est sans doute qu'il y a un problème. Pour ce qui me concerne, je crois dans la démocratie.
La démocratie consiste à ce que des gens votent pour un mandat donné. La France [musique] est en état d'asphyxie démocratique. La démocratie c'est pas le pouvoir de la rue.
Non, les conditions de la démocratie normale ne sont plus réunies en France. Oui, peut-être. Je suis un combattant de la démocratie.
Bah, le combat qu'on mène, [musique] c'est aussi un combat contre contre la démocratie. Pour la démocratie. Faites mieux.
Merci. Évidemment. Je sais bien que tout le monde ne donne pas le même sens à ce mot et parfois même il lui donne des sens contradictoires ou l'utilise dans des buts opposé.
Mais cette réalité nous renseigne déjà sur une propriété du fonctionnement du mot démocratie dans nos sociétés. C'est un mot malléable. C'est un mot imprécis qui peut être investi de significations variables et parfois même incohérentes.
L'élection, le principe de majorité, l'indépendance de la justice, la liberté de la presse, l'auto-organisation, les droits de l'homme et pour certains même l'égalité sociale. Dans les débats politiques, chacun mobilise et peut-être même instrumentalise l'une de ses définitions en fonction de ses propres buts. Ainsi, lors des grandes séquences de mobilisation collective pendant des grèves, des manifestations, on peut voir des militants progressistes s'en prendre au gouvernement au nom de la démocratie en affirmant que ces projets ne représenteraient pas ce que veut le peuple qui est dans la rue.
Mais le gouvernement se revendique lui aussi de la démocratie et il légitime ses actions par l'élection et tout le monde se réclame ainsi de la démocratie pour appuyer des orientations opposées. La démocratie consiste à ce que des gens votent pour un mandat donné. Le mandat qui m'a été confié par les Français par personne d'autre est un mandat qui sera exercé jusqu'à son terme.
Mais dans le même temps, nous savons très bien que si la gauche était au pouvoir et voulait imposer une mesure qui ne serait pas majoritaire selon les sondages et même si elle rencontrait aussi des oppositions dans la rue, elle invoquerait à son tour sa victoire aux élections pour légitimer son action. La démocratie est donc une notion fluctuante, malléable, imprécise et floue qui est souvent utilisé pour masquer d'autres buts. Quand on prend la parole en public et qu'on ne sait pas trop comment un raisonnement, il suffit d'appeler à plus de démocratie.
Ce n'est pas très coûteux et ça permet assez facilement d'être applaudi par une audience. Mais qu'est-ce qui se révèle de plus intéressant et de plus profond ici ? C'est le fait qu'aujourd'hui et dans un très grand nombre de pays, quoi que l'on dise, où que l'on se situe, il semble qu'il faille toujours faire allégance à la démocratie pour pouvoir prendre la parole.
C'est toujours au nom de cet imaginaire que l'on doit se mobiliser pour être un sujet politique acceptable. Il est impossible d'apparaître dans l'espace politique à partir d'un point de vue qui s'assumerait comme non démocratique. Si l'on ne veut pas être d'emblé disqualifié, si l'on veut pouvoir parler, il faut toujours prétendre que l'on a la démocratie avec soi.
On pourrait donc dire que l'une des caractéristiques de nos espaces politiques est d'être organisé par un principe d'incritabilité de la démocratie. Et ce qu'il est très intéressant de voir, c'est comment ce principe domine les mouvements de contestation et explique la manière dont depuis la fin du 19e siècle jusqu'à aujourd'hui, la tradition critique ou la tradition révolutionnaire, le mouvement social au général vocalise la plupart de ses plaintes et de ses revendications. Les mouvements contestataires se retrouvent en effet face à un dilemme quand ils apparaissent.
Comment s'en prendre à des lois votées par des parlements ou à des gouvernements élus sans être accusés d'être antidémocrate ? La solution trouvée est toujours la même et c'est la quasi totalité des discours du mouvement social contemporain qui fonctionne de cette manière. Elle consiste à désigner le système que l'on critique comme faussement démocratique afin de pouvoir présenter la critique de ce système comme un appel à la vraie démocratie.
En fait, on dédémocratise le présent pour s'ériger comme le mouvement qui appelle à construire enfin une démocratie réelle, celle qui favorisera le progrès humain et conduira les citoyens à prendre de bonnes décisions. Presque toute l'histoire des textes critiques au révolutionnaires depuis la fin du 19e est l'histoire de cette opération. La révolution vise à créer une démocratie authentique opposée à la fausse démocratie ou à la démocratie confisquée et mensongère dans laquelle nous vivons.
Je ne peux pas prendre autant d'exemples que je voudrais, mais j'en prendrai seulement deux. En 1917, dans l'État et la révolution, Lenine écrit que l'organisation capitaliste en Europe engendre ce qu'il appelle une restriction sur restriction de la démocratie. Sa formule politique, dit-il est démocratie pour une infime minorité, démocratie pour les riches.
À cette démocratie amputée, l'énin oppose le projet communiste comme projet d'une démocratie pour tous. Et un siècle plus tard, en 2005, quand il conclut son essai pour dénoncer ce qui ne va pas dans nos systèmes politiques représentatifs, Jacques Rancier reprend exactement les mêmes termes. Pour lui, nous ne vivons pas dans des démocraties mais dans des oligarchies.
Ce qui caractérise notre présent et l'idéologie des gouvernants serait plutôt une haine de la démocratie contre laquelle nous devrions faire advenir un réel mouvement démocratique. Ce geste rhétorique constitue l'un des automatismes les plus puissants et peut-être les plus agaçants de notre culture politique actuelle. Ce n'est pas un mode d'analyse, c'est un automatisme que tout le monde répète tout le temps.
On l'a vu évidemment au moment des gilets jaunes où nombreux ceux qui pensaient résoudre la crise ouverte par cette contestation par la mise en place d'un régime plus démocratique avec le référendum d'initiative citoyenne, le mandat impératif ou un usage plus grand du tirage au sort par exemple. Dans le mouvement social, dans toutes ces composantes, même dans l'anarchisme, penser les dysfonctionnements des systèmes politiques revient toujours à penser leur manque de démocratie et à proposer pour y remédier plus de démocratie. Quand quelque chose ne va pas, c'est toujours la faute d'une fausse démocratie, d'une démocratie limitée, d'une démocratie malade, amputée et confisqué, d'une démocratie qui fonctionne mal, du non respect de la démocratie, d'une haine de la démocratie ou tout simplement du fait que nous ne vivons pas en démocratie.
Et si nous ne cessons de dire que ce qui ne va pas équivaut toujours à ce qui n'est pas démocratique, alors tout se passe comme si la démocratie ne pouvait jamais dans notre esprit être responsable de quelque chose, comme si la démocratie voulait nécessairement dire bien. La question que je veux poser ici est de savoir s'il ne serait pas temps aujourd'hui de sortir de ces automatismes pour poser la question inverse. Et s'il était temps aujourd'hui de briser le tabou de la critique de la démocratie ?
Et s'il fallait envisager la possibilité que ce qui ne va pas dans notre monde puisse aussi être lié à la démocratie et même à l'idéal démocratique, que lorsqu'une pratique gouvernementale absurde ou violente se déploie, une loi dangereuse est adoptée ou un parti d'extrême droite accède au pouvoir, il ne faille pas y voir la manifestation d'une absence de démocratie, d'une défaillance de la démocratie, mais plutôt une expression de la démocratie, de ce qu'elle est. de ce qu'elle façonne et de ce qu'elle rend possible. Il ne s'agit pas seulement de dire qu'il arrive que certaines mesures injustes ou cruelles deviennent majoritaires en démocratie, mais de se demander plus profondément et peut-être de manière plus dérangeante si de telles mesures injustes et cruelles ne pourraient pas être en un sens favorisé par la démocratie et la conception de la politique qu'elle fabrique.
Se pourrait-il que la conception de la politique que construit la démocratie porte en fait une responsabilité dans la constitution et la perpétuation des pouvoirs que nous combattons ? Et si c'était la démocratie qui favorisait les pulsions et les projets réactionnaires ? Ce qui expliquerait pourquoi la victoire d'un progressisme réel y représente une exception ou un miracle associé à quelques dates mythiques éparpillées dans l'histoire. 1936 en France, 45 en Angleterre, 70 au Chili, 2005 en Bolivie.
Se pourrait-il que derrière ces proclamations vertueuses, l'idéal démocratique abrite en fait quelque chose de fondamentalement sombre qui est donc ce que j'appelle dans mon livre une âme noire de la démocratie. Ce qui ne veut pas dire que toutes les difficultés naissent de la démocratie, mais que certaines d'entre elles oui, l'un des gestes marquants que Nietzsche a accompli dans la généalogie de la morale a consisté à montrer comment derrière tout un ensemble de valeurs qui se présentaient comme positives, comme la pitié ou le bien, la morale traditionnelle ou religieuse cachait en fait des affectes tristes, des forces réactives, voire des pulsions sadiques. C'est un geste comparable que je voudrais accomplir ici à propos de la morale démocratique.
Et si derrière les valeurs de débat d'opinion, de souveraineté populaire, d'autoorganisation, de vote, de représentation, du principe de majorité, se dissimulaient en fait des affects dangereux, des idéologies problématiques, toute une culture négative contre laquelle le progressisme devrait aussi s'affirmer. Et si, plutôt que de les voir comme des menaces pour la démocratie, nous regardions Trump, Bolsonaro, Méloni, Netaniaahu qui après tout ont tous été élus dans des pays où les élections sont libres. comme des représentants de la démocratie, comme faisant partie de l'histoire de la démocratie et donc comme nous incitant à interroger la rationalité de la démocratie.
L'une des stratégies utilisées en permanence par la gauche pour éviter d'affronter ces questions consiste à dire que la démocratie représentative n'est pas une vraie démocratie et qu'il faudrait donc construire une démocratie authentique, authentiquement radicale, qui ne reposerait pas sur des phénomènes de dépossession, d'oligarchie ou de cast comme aujourd'hui. Mais la question que je veux poser est plus profonde en montrant que même les idéaux qui gouvernent ce concept de démocratie radicale, les concepts de peuple, d'auto-organisation, de souveraineté populaire sont aussi travaillés par des affects problématiques. En plus d'être souvent mythologique et incantatoire, cette définition de la démocratie ne peut pas former un idéal progressiste rationnel.
Autrement dit, l'idée pour moi ici, ce ne serait pas seulement que la démocratie n'est pas un idéal réalisé, mais que ce n'est en fait même pas un idéal souhaitable. La conviction qui m'anime pour proposer cette série d'interrogations, c'est que nous sommes la génération pour laquelle le problème politique n'est plus seulement celui du totalitarisme ou du colonialisme, mais celui de la démocratie. Après la Seconde Guerre mondiale et les régimes fascistes et nazis, il est évident que la construction d'un ordre juridique opposé à toute forme d'autoritarisme constituait une exigence et une nécessité politique.
Mais l'histoire ne s'arrête pas et elle fait continuellement surgir de nouvelles questions. les catastrophes contemporaines que nous devons affronter. La crise écologique, l'incarcération de masse, l'explosion des inégalités économiques et de patrimoine, l'augmentation de la pauvreté, l'anéantissement de Gaza, la condamnation à mort de dizaines de milliers de migrants dans la Méditerranée se produisent pour une grande part dans des démocraties et à cause de décisions de gouvernement élu.
Ces dernières années, tant de démocratie libérales ont donné à des gouvernants la possibilité d'agir contre les valeurs de justice, d'égalité, de protection des minorités et même de d'essence minimale dans le traitement des personnes. Les formes contemporaines du fascisme, Trump, Bolsonaro, Méloni, Netaniaou, Orban, ne se revendiquent même plus, comme dans les années 30 d'une rupture avec la démocratie. Elles ne suppriment pas les parlements ou les cours constitutionnels par exemple, mais elles s'inscrivent dans le jeu institutionnel de la démocratie.
Elles ne cessent même souvent de légitimer leur politique en avoquant la volonté de la majorité et s'en prennent régulièrement, par exemple, aux juges ou aux instances indépendantes qui font parfois entrave à l'expression de ce désir majoritaire. Et quand elles invoquent ces arguments parce que nous sommes démocrates, nous sommes désarsonnés et nous ne savons comment répondre. À l'opposé de la possibilité d'établir une distinction binaire et confortable entre fascisme, autoritarisme et démocratie, nous sommes les témoins historiques d'une articulation de plus en plus étroite entre ces deux types de gouvernement.
Si bien que pour envisager la résistance à de telles gouvernementalités et peut-être même, pourquoi pas pour réfléchir à la forme que pourrait prendre après elle un plus jamais ça, nous avons besoin d'une pensée d'un au-delà de la démocratie. Le but de cette série de quatre émissions pour Blast, partiellement tirée de mon livre Lâ noire de la démocratie vise à essayer de bousculer nos certitudes, à dynamiter nos habitudes mentales, à nous mettre mal à l'aise et à essayer à partir de là de rouvrir notre imaginaire politique afin que nous arrêtions de croire que nous sommes arrivés à la fin de l'histoire. Questionner la démocratie ce n'est en aucun cas remettre en cause le progrès qu'elle accomplit par rapport à d'autres formes politiques, ni s'interdire de dénoncer les régimes autoritaires et dictatoriaux.
Ce geste affirme simplement qu'il existe peut-être encore de l'inexploré et donc une possibilité d'inventer quelque chose de mieux. Ceux qui perçoivent la démocratie comme un incritiable sont victimes d'un fétichisme irrationnel. Ils installent au fondement de leur relation à la politique un acte d'allégance préalable à une valeur intouchable.
Or, quel geste devrait nous paraître le plus étrange ? Celui d'interroger la démocratie ou celui d'y être à jamais attaché par principe ? Nous ne pouvons par définition à la fois être progressiste et penser que nous serions arrivés à la fin du progrès humain.
Il n'y a pas de fin de l'histoire. La démocratie n'est qu'une forme d'organisation et nous devrions toujours la regarder pour ce qu'elle est, c'est-à-dire comme un instrument. C'est une technique, une manière d'organiser la prise de décision dans une société, mais une manière comme une autre dont on peut fort bien imaginer ce passé si l'on en trouve une meilleure.
Elle ne saurait avoir de valeur en tant que telle. Je voudrais pour conclure cette vidéo introduction commencer à ouvrir une brèche dans notre adhésion inconditionnelle aux valeurs démocratiques. Et je voudrais présenter trois raisons pour lesquelles nous pouvons en tant que progressistes interroger l'idée démocratique et être conduit à chercher un au-delà de la démocratie.
D'abord, d'un point de vue stratégique, nous devons nous méfier d'une rhtorique démocratique car celle-ci peut toujours se retourner contre nous-même. Si par exemple nous accédons au pouvoir et affirmons que nous avons maintenant la légitimité à imposer un certain nombre de mesures car nous sommes soutenu par la majorité de la population, nous ne saurons comment nous opposer à une situation où la droite ou l'extrême droite en sont revenus à leur tour à obtenir la majorité et commenceront en ce nom à démanteler les acquis que nous avons institués. De la même manière, si nous combattons un projet gouvernemental en invoquant le fait que l'opinion publique mesurée par les sondages lui semble hostile et que donc le gouvernement ne respecte pas la souveraineté populaire en l'adoptant, nous risquons d'être paralysé si à l'avenir la même opinion mesurée par les mêmes sondages semble favorables à des mesures qui nous semblent absurdes ou problématiques.
Autrement dit, par principe, la rhtorique démocratique porte en elle la possibilité d'une légitimation d'opinions contradictoire et elle ne saurait donc servir de repère pour un progressisme cohérent. Si le progressisme ne veut pas participer à la légitimation du conservatisme ou du néofascisme, il semble donc qu'elle devrait toujours se revendiquer d'autres valeurs, fonder ses projets sur d'autres principes que les principes formalistes et nombristes de la démocratie. Je prends un exemple historique qui m'a toujours semblé crucial pour réfléchir à la tension qu'il peut exister entre la rhthorique démocratique et les exigences du progressisme.
En 2008, en Californie, un référendum a été organisé à l'initiative de groupes conservateurs pour supprimer le droit au mariage entre les personnes de même sexe qui venaient à peine d'être instauré et ils gagnèrent. Plus de 52 % des électeurs californiens se sont prononcés pour cette suppression. Mais quelques mois seulement après ce référendum, un juge fédéral californien a cassé le référendum en déclarant qu'il était non conforme au 14e amendement de la Constitution américaine qui protège l'égale protection par la loi de ceux qui vivent sur le territoire américain.
Quand cette décision a été publiée, les deux camps, le camp progressiste et le camp réactionnaire, se sont appuyés sur la notion de démocratie pour commenter cette décision. Les premiers pour dire que c'était une victoire de la démocratie. les seconds pour dire que c'était un acte antidémocratique.
On peut jouer avec les mots autant que l'on veut, mais qu'un unique juge puisse récuser un référendum voté par 52 % des électeurs peut difficilement être décrit comme un geste démocratique, d'autant que le droit au mariage entre les personnes de même sexe était interdit depuis toujours en Californie avant d'avoir été autorisé en sorte que si l'on dit que ce droit est fondamental et qu'il est une composante essentielle de la démocratie américaine, on devrait en déduire que la Californie n'a pas été une démocratie avant les années 2000, ce que peu de gens accepteraiit de dire, lorsque nous sommes du côté de la Cour suprême contre le vote de la majorité, peut-être sommes-nous en effet antidémocrate. Et est-ce que ce serait si grave ? Cela ne montre-t-il pas que en effet nous tenons à des valeurs fondamentales ou à des normes transcendantes la protection des minorités par exemple qui ne sauraient être discuté et devrai donc être retiré du combat électoral et du vote ?
La question que je me pose est celle de savoir si l'on devrait pas tenter de forger une nouvelle approche de la politique par la généralisation des leçons d'un tel exemple historique. Notre conception de la politique ne devrait-elle pas fonctionner plus par l'affirmation de principes transcendants de droits indiscutables qui devraient être retirés de la discussion plus que par des procédures démocratiques ? D'ailleurs, ce sont sur des principes de cette nature que nous nous appuyons déjà régulièrement pour nous mobiliser contre des mesures votées démocratiquement et même éventuellement soutenu par la majorité de l'opinion publique sur le droit des étrangers, la protection de l'environnement, la surveillance policière, la libération animale.
Un régime progressiste doit-il être un régime où tout est sujet à discussion et voté démocratiquement ou au contraire où l'on devrait sanctuariser le maximum de normes et de conquête ? Donc première question. La valeur intéressante à valoriser politiquement est-elle la discussion ou l'indiscutable ?
Deuxème question, je voudrais questionner l'évidence de l'une des valeurs clé de la démocratie, l'idée d'autogouvernement ou d'auto-organisation. L'un des principes fondamentaux de la démocratie est que le gouvernement doit représenter ce que veulent les gouverner ou du moins la majorité d'entre eux. Cette rhtorique est très puissante puisqu'elle fonde les régimes représentatifs mais qu'elle sert aussi souvent à les critiquer en disant que ce sont des régimes oligarchique qui privent le peuple de la parole.
L'idéal démocratique se présente toujours comme un idéal où la frontière entre gouverner et gouvernant serait abolie afin que ce soit enfin le peuple ou de moins la majorité qui impose sa volonté et pas une minorité de technocrates, de banquiers ou d'apparati chic. Cette rhtorique est évidemment séduisante, mais elle est peut-être trop évidente. Mais surtout, est-elle exacte ?
Le progressisme a-t-il intérêt à s'adosser à un tel mot d'ordre politique ? Pour y réfléchir, je voudrais mentionner un entretien de 1981 où Michel Fouco apporte un soutien relatif aux premières mesures du gouvernement socialiste et de François Mitteran qui venait d'être élu. Et il insiste sur le fait que selon lui, les déclarations des socialistes le séduisent car elles sont conformes à ce que l'on pourrait appeler une logique de gauche.
Or, il est intéressant de noter comment Fouo définit une telle logique de gauche, c'est-à-dire pour quelle raison il accorde une valeur positive aux actions du gouvernement socialiste à ses débuts. Il déclare, je le cite, sur le nucléaire, les immigrés, la justice, le gouvernement aé ses décisions dans des problèmes réellement posé en se référant à une logique qui n'allait pas dans le sens de l'opinion majoritaire. Une logique de gauche n'est donc pas définie ici par sa correspondance avec l'opinion majoritaire.
C'est la prise de distance de l'État avec les sentiments spontanément partagés au nom d'une attention au problèmes réels qui rend possible l'adoption de mesures courageuses et de gauche. Fouco dit même explicitement que le plus remarquable à ses yeux dans les premiers mois du gouvernement socialiste est que les mesures ne vont pas dans le sens de l'opinion majoritaire, ni sur la peine de mort, ni sur la question des immigrés, les choix ne suivent pas l'opinion la plus courante. Bien entendu, je ne dis pas ici que toute mesure qui irait dans un sens contraire aux opinions courantes serait nécessairement positive.
Une telle position formulée de manière aussi générale n'aurait aucun sens. Mais il s'agit néanmoins de saisir le fait que l'élaboration de réformes progressistes suppose parfois une certaine autonomie de l'État, du gouvernement par rapport aux aspirations directes des gouvernées et à l'opinion courante. Ce qui fait que nous sommes ici fondés à interroger l'un des fondements de l'idéal démocratique et l'image de la politique qu'il diffuse.
L'idéal progressiste est-il vraiment un idéal de représentation et d'autogouvernement ? Dans son livre sur la révolution fasciste, l'historien George Mossé oppose d'une manière certes simple mais efficace l'idée de la politique progressiste comme augmentation, comme éducation, comme élévation à la politique réactionnaire et fasciste comme ratification des pulsions basses et spontanées des hommes. Et n'est-ce pas un tel phénomène que l'on constate aujourd'hui avec Trump ?
Le rassemblement national ou la victoire de l'extrême droite héritière de Pinoché au Chili ? Le Chili redeviendra libre du crime, libre de l'angoisse, libre de la peur. Le Chili est une République et nous allons valoriser, récupérer et honorer le concept de République.
Et donc, dans quelle mesure est-ce qu'en effet l'idée d'une politique progressiste ne devrait pas interroger la manière dont la démocratie thématise les pratiques étatiques ? Donc deuxième grande question, par rapport aux volontés spontanément diffusées dans la société, l'État doit-il être un calque ou un filtre ? Et puis il y a pour moi la question fondamentale, la question que l'on devrait toujours poser à toute forme de gouvernement.
De quel droit les autres me gouvernent ? C'est peut-être cette interpellation qui explique le doute radical que j'éprouve à propos de l'idée démocratique. Je regarde des vidéos, je vois des individus prendre la parole, exprimer leurs idéologies et se présenter pour m'imposer leur programme ou leurs idées.
Et je me dis mais de quel droit, de quel droit ces autres me gouvernent ou prétendent me gouverner. Quand vous regardez les visages de Bardela, Siot, Atal, Vokier, Borne, Le Pen, Pécrè, Macron, de quel droit ces personnes se donnent-elles un pouvoir sur moi ? De quel droit se sent-elles en droit de me gouverner ?
Pour quelle raison le régime qui s'appelle démocratie leur donne-t-il, ainsi qu'à celles et ceux qui les soutiennent la possibilité d'infliger tant de souffrances à tant d'autres individus qui n'ont rien demandé, qui ont seulement eu la malchance de vivre par hasard en même temps queeux, sur le même territoire queeux. En quoi le fait d'être majoritaire à un moment sur un territoire ou d'être simplement le groupe le plus organisé donne-t-il du droit ? L'une des dimensions qui me semble à la fois indécente et indéfendable avec l'idée démocratique, c'est que le fait de gouverner l'autre est considéré comme un droit que je possède en tant que je vis sur un territoire.
La politique devrait être une réflexion sur les conditions qu'il faut imposer pour légitimer le fait d'exercer un pouvoir se retruit comme on pose des conditions pour être médecin ou pilote de ligne. Or, l'idée démocratique est problématique car elle annule purement et simplement la pertinence de tel questionnement. Elle considère que toute personne a, en tant qu'elle vit sur le même territoire qu'un autre, le droit d'avoir un pouvoir sur elle et la compétence pour le faire.
Ce droit est accordé à chacun d'une manière inconditionnelle et directe, notamment à travers le vote comme si existerit et cohabiter avec autrui suffisait pour revendiquer une autorité sur lui. La formule brandie par certains masculinistes à destination des femmes à la suite de l'élection de Donald Trump, "Ton corps, mon choix", pourrait en fin de compte être considéré comme la formule politique de la démocratie. Oui, c'est cela la démocratie.
C'est un système au sein duquel se diffuse dans le monde social une représentation où chacun considère qu'il a un droit de choisir ce qu'il adviendra de l'autre en terme de liberté publique, en terme d'exposition à la souffrance, en terme de droits sociaux. Guess what guys win again ? Selon moi, l'interrogation de l'automatisme démocratique doit donc prendre la forme d'une question éthique.
Ai-je un droit sur autrui ? Et autrui a-t-il un droit sur moi ? Et pourquoi ?
Si l'on affronte ces questions, on est amené à vouloir fixer des conditions à l'exercice du pouvoir sous autrui et donc nous devons assumer de poser des limites à la démocratie. Mon objectif ici est de mettre en avant quelques points pour commencer à briser les chaînes de notre adhésion inconditionnelle à l'idée démocratique et peut-être encore plus pour montrer que la culture démocratique de l'élection, du débat, du principe de majorité, du vote, de la souveraineté populaire, de l'Assemblée directe ou du parlementarisme n'est pas la seule culture politique possible et que nous pourrions construire une autre culture à partir d'autres valeurs potentiellement beaucoup plus intéressantes. Mais pour rouvrir ainsi notre imaginaire, nous devrons accepter quand quelqu'un opposera à l'un de nos arguments, mais ce n'est pas démocratique de lui répondre oui.
Mais c'est précisément ce que je cherche. Non pas parce que je suis adepte de l'autoritarisme, mais parce que d'autres valeurs pourraient gouverner la production d'une atmosphère politique plus libre, plus juste, plus rationnelle, en un mot plus respirable. [musique] [musique] [musique] [musique] [musique]
Emmanuel Macron