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AutreFrance Inter — L'invité de 8h20 (sur Site radio)· 19 mars 2026 22 minContradictoireMixte

Leïla Slimani : "Assaut contre la frontière", un "livre de combat" contre "ce monde où l'altérité n'est plus possible"

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0:01
Présentateur

France Inter, Benjamin Duhamel, Florence Paracuelos, la grande matinale. Dans le grand entretien, ce matin, une grande écrivaine franco-marocaine, lauréate du prix Goncourt pour Chansons Douce, il y a dix ans. Son œuvre intime et universelle s'attache à la filiation, au corps, à l'histoire. Bonjour Léaïla Slimani. Bonjour. Merci d'être avec nous sur France Inter pour nous parler d'Assaut contre la frontière. Votre dernier livre, une réflexion paru chez Gallimard. Un questionnement sur votre rapport à la langue, le français, l'arabe, sur vos identités multiples. Venez avec nous, chers auditeurs, vous qui aimez l'écriture de Léaïla Slimani.

Le grand entretien vous est ouvert au 01 45 24 7000 et sur l'application Radio France. Alors à l'origine de cet essai, il y a une question. Léaïla Slimani, pourquoi est-ce que je ne parle pas ma langue ? Vous êtes née à Rabat, vous avez grandi au Maroc, mais vous avez oublié l'arabe que vous parliez quand vous étiez enfant. Pourquoi est-ce que c'est un tourment et pourquoi vouloir écrire sur ce tourment ?

1:06
Invité

Ce texte, il est né d'une commande de Thiago Rodriguez pour le Festival d'Avignon, où la langue invitée était la langue arabe. Il m'a demandé d'écrire un texte libre et immédiatement, je me suis posé cette question, qui est une question qui existe en creux dans mes livres, et en particulier dans mon dernier roman « J'emporterai le feu » où un des personnages n'arrive pas à recevoir l'arabe que ses parents ne peuvent pas lui transmettre. Et c'est un peu mon histoire. Mes parents sont des enfants de la colonisation, qui sont allés à l'école coloniale, qui ont appris le français et qui ont vécu, comme beaucoup de gens de cette génération, dans un rapport où le français était dominant.

Le philosophe Achille Bembé dit très justement que le colonialisme est monolingue. Et c'est vrai que le colonialisme repose par définition sur l'idée de la domination d'une langue sur une autre. Et donc, d'une certaine façon, j'ai hérité de ça, au détriment de la langue arabe, qui a été écrasée dans ma famille et dans l'enseignement, par un défaut de transmission de génération en génération.

2:03
Présentateur

Vous parlez du bonheur que vous aviez, enfant, d'évoluer dans une sorte de bain de langue, un multilinguisme. Il y avait le français, il y avait l'arabe, il y avait l'allemand de votre grand-mère, il y avait des morceaux d'espagnol, vous parliez la darija, qui est un dialecte qui mélange plusieurs langues. C'est une sorte de paradis perdu, aujourd'hui ?

2:25
Invité

Oui, c'est une sorte de paradis perdu, même si je crois que j'en tire encore aujourd'hui les bénéfices. Je pense que vivre dans un univers multilingue, d'abord, ça aiguise votre curiosité pour les autres. Ça vous fait comprendre que le monde est pluriel, qu'il y a différentes manières de regarder le monde, de le dire, de le comprendre. Et donc, ça vous oblige tout le temps à vous décentrer. Vous n'êtes jamais enfermé dans un seul point de vue sur le monde. Et le Maroc est toujours un pays multilingue. Aujourd'hui, 60% des Marocains disent qu'ils parlent le français, 30% l'anglais. On entend dans la rue, on peut entendre du berbère, on peut entendre de l'arabe, on peut entendre de l'espagnol.

Et je crois que c'est une des grandes richesses d'un pays comme le Maroc. Il y a ce bain de langue, il y a ce dialecte, le darija, que vous parlez notamment avec votre grand-mère. Mais c'est vrai que le point de départ de ce livre, c'est cette langue arabe que vous oubliez. Comment, l'aila slimani, on oublie une langue ? Alors, ce qui était intéressant, c'est que quand j'ai donné cette conférence, et c'est pour ça que j'ai eu envie de publier le livre, j'ai reçu des dizaines et des dizaines de messages me racontant la même histoire.

De gens, par exemple, de l'immigration vietnamienne, de gens issus du Liban, de Marocains, d'Algériens, me disant j'ai perdu ma langue maternelle, dans le sens où, par exemple, une longue immigration fait que vous avez le sentiment de perdre un peu votre vocabulaire, d'avoir de plus en plus de mal à trouver vos mots, de finir par avoir même une sorte d'accent. Et puis, vous savez, la langue, elle évolue, c'est-à-dire que vous revenez et les gens n'ont plus tout à fait la même manière de parler, vous perdez une sorte de plasticité, de gymnastique. C'est aussi ça, parler une langue.

Et puis, la particularité de la langue arabe, c'est que, d'une part, elle était enseignée dans une pédagogie qui était assez ancienne et qui ne fonctionnait pas du tout quand j'étais enfant. Donc, finalement, j'ai eu beaucoup de mal à apprendre l'arabe classique. Et quand je suis arrivée en France, je suis arrivée aussi dans un pays et dans un moment où ce n'était pas du tout une langue qui était valorisée. C'est une langue qui avait une image, et qui l'a encore, à mon avis, une image négative, très très connotée. Et ça, ça ne participe pas ou ça n'aide pas à la transmission d'une langue quand il y a un sentiment de honte ou une difficulté à la parler en public.

Oui, on va revenir effectivement sur cette honte que vous décrivez bien, la vôtre, celle aussi de votre père. Mais simplement sur la perte de cette langue, comment est-ce que ça a contribué à faire de vous une écrivaine ? Vous avez cette phrase qui est très belle, « L'écriture n'est rien d'autre que la tentative désespérée de rentrer chez moi ». Oui, je pense que ça provoquait en moi un sentiment de désappartenance. C'est-à-dire que je me posais la question, si je ne parle pas bien cette langue, si je ne suis pas capable de lire, est-ce que je peux appartenir à mon pays ? Est-ce que je peux être une bonne marocaine ?

Et d'une certaine façon, je finissais par devenir vulnérable au regard des autres, à la manière dont les gens peuvent vous juger, d'un coup vous mettre dans une case. Et c'est pour ça qu'écrire, ça peut vous soigner, ça peut vous consoler, parce que d'un coup vous vous rendez compte qu'il n'y a aucune case qui est satisfaisante, que si vous voulez vous raconter ou raconter les autres, vous racontez quelque chose de singulier.

Et qu'au fond, peu importe que je sois une bonne ou une mauvaise marocaine, je suis juste moi, avec mon identité qui est un peu boiteuse, maladroite, qui n'est pas parfaite, que je n'ai aucune envie de porter en bande-voulière, je ne suis fière de rien de particulier, à part ma recette de sauce tomate, mais franchement, voilà, je ne le porte pas comme ça.

5:54
Présentateur

Les Leslie Mani, vos parents se parlent français à la maison, et on comprend qu'à la fois vous les remerciez de vous avoir élevés dans l'idée d'une identité multiple, marocaine et française, africaine et occidentale, et qu'en même temps, vous leur en voulez, vous vous en voulez notamment à votre père, de ne pas vous avoir transmis sa culture. Expliquez-nous ce paradoxe dans lequel on vous sent.

6:18
Invité

Oui, enfin, je ne sais pas que je lui en veux, parce que j'ai beaucoup d'empathie, beaucoup de compréhension, et qu'on écrit aussi pour comprendre les gens, pas pour les juger. Et je suis absolument persuadée que s'il était là aujourd'hui, il le regretterait. Simplement, nous sommes tous le fruit d'accidents de l'histoire. Une vie, elle est faite de plein d'accidents, de plein de contingences, elle est faite d'erreurs. Il y a des transmissions qui ne se font pas, et ça n'a pas vraiment de sens dans vouloir à ceux qui n'ont pas réussi, parce que rien n'est irréversible, et c'est aussi ça que je veux dire dans le livre.

Au contraire, je pense que le livre, ce qu'il dit, c'est tout est pardonné, parce que l'avenir est devant nous. Moi, mes enfants apprennent l'arabe, et mes enfants sont très heureux de l'apprendre, sans pression, pour eux, c'est pas du tout connoté, ils l'apprennent par curiosité, par plaisir. Celui en brisé, il est... Voilà, et on peut le reconstruire. Et c'est ça que je veux dire aussi aux gens, c'est que c'est pas parce qu'on vous a pas transmis quelque chose que vous ne réussirez pas à transmettre. C'est beaucoup plus complexe que ça.

7:14
Présentateur

Et que par ailleurs, vous êtes élevée dans l'idée d'une grande ouverture au monde.

7:18
Invité

Oui, oui, absolument. Mais je pense que pour mes parents, c'était difficile de transmettre quelque chose qui ne leur avait pas non plus été transmis. La colonisation et cette période-là, ils avaient arrachés un peu à leur histoire.

7:30
Présentateur

Pour qu'on comprenne justement cette histoire qui est la vôtre, il faut que vous nous racontiez un peu l'histoire de votre père, puisque ça passe beaucoup par là.

7:38
Invité

Oui, mon père, il est né au début des années 40 à Fès, et lorsqu'il était très petit, il a été choisi pour aller à l'école coloniale. À cette époque, il n'y avait pas beaucoup de Marocains qui allaient dans cette école coloniale, et mon père le dit lui-même, je cite une partie de ses carnets, où il dit qu'ils étaient trois, et que c'est sans doute cet état de minorité qui a fait qu'il était très, très compétitif et qu'il voulait absolument s'en sortir. Mais en même temps, très jeune, il a vécu comme une douleur cette idée de devenir un étranger dans sa propre maison, c'est-à-dire qu'il vivait dans une maison où il parlait une autre langue, même que ses frères et sœurs.

Et il était partagé entre la reconnaissance vis-à-vis du fait que ça lui permettait une ascension sociale, et ça a beaucoup accéléré sa carrière et son ouverture sur le monde, et en même temps, ça l'a arraché à une forme de maison, et ça l'a arraché à une appartenance qui est aussi un confort. Il y a l'histoire de votre père qui irrigue ce questionnement, et puis il y a ce moment fondateur dans votre parcours, Leïla Slimani, c'est votre arrivée en France pour vos études. Vous écrivez, il a fallu que je m'installe à Paris à l'âge de 18 ans pour comprendre que j'étais une arabe. Qu'est-ce que vous voulez dire par là, et que s'est-il passé à cette arrivée en France à votre majorité ?

Arabe, ça veut dire quelque chose, c'est-à-dire que je comprends que d'un coup, à partir du moment où les gens vous identifient comme arabe, ils y associent un certain nombre de choses, que ce terme-là, il est connoté, qu'il n'est pas innocent. Tout le livre raconte comment au fur et à mesure de sa vie, on découvre des frontières, des frontières qui peuvent nous séparer irrémédiablement des autres, et certains font le choix de rester cachés derrière les frontières, et d'autres essayent de les enjamber. Et pour dire les choses, cette frontière-là, vous l'avez ressentie très durement en arrivant en France ?

Oui, je l'ai ressentie très durement, parce que moi, j'arrivais dans un pays vis-à-vis duquel on m'avait dit qu'il fallait que je sois curieuse, donc je parlais le français, j'avais lu les livres, je connaissais l'histoire, je ne me sentais pas prise en défaut, et je me retrouvais face à des gens qui, eux, ne savaient pas grand-chose de mon pays, de mon histoire, n'avaient aucune envie d'apprendre ma langue, et qui, en plus, ne semblaient pas du tout gênés à l'idée d'être pris en défaut si je leur disais que la question qu'ils me posaient était stupide. Mais c'était vraiment assez fou.

Moi, je suis arrivée en 1999, je me souviens encore de questions, de gens qui me demandaient si au Maroc, il y avait du lait, si mon père m'obligeait à me voiler, des choses vraiment des degrés de préjugés très, très, très étonnants. Moi, ça m'a vraiment surprise quand je suis arrivée.

9:58
Présentateur

Et qu'est-ce que ça dit, ça, de l'histoire, du rapport qu'entretient la France avec ces pays qui ont été si proches, qui ont été des colonies, des protectorats, ces pays d'Afrique du Nord ?

10:07
Invité

Ce que ça dit, d'ailleurs, et ça ne concerne pas seulement la France, ça dit une absence totale de réciprocité dans les rapports entre l'Occident et le reste du monde. C'est-à-dire que nous, nous sommes en joie, on doit apprendre votre culture, on doit s'intégrer, on doit considérer que votre universel est le vrai universel, mais l'inverse n'est pas vrai du tout. Et il y a très peu de curiosité pour les autres. Et je pense que c'est très, très important cette question de la réciprocité parce que c'est comme ça qu'on se réalise dans la vie de manière générale et que le ressentiment que peuvent avoir certains pays à l'égard de l'Occident, il est aussi lié à ça. C'est très vexant.

Oui, parce que c'est intéressant, Laila Slimani, vous décrivez effectivement ses réactions françaises et à l'inverse, les sortes de regains conservateurs, notamment au Maroc où le fait de parler français pour certains mouvements traditionnalistes, conservateurs est perçu comme une forme de traîtrise. Donc ce mouvement de balancier, il va dans les deux sens. Oui, oui, absolument.

Et moi, je me suis souvent retrouvée prise en étau entre les deux, c'est-à-dire entre d'une part, et je donne quelques anecdotes, entre d'une part des journalistes ou des lecteurs qui en fait vous regardent en attendant surtout de vous que vous soyez là pour confirmer leur fantasme et qui ont une sorte de satisfaction un peu gênante quand ils vous entendent critiquer votre pays parce qu'ils veulent faire de vous une sorte de porte-parole, une sorte de victime opprimée.

Et de l'autre côté, vous avez aussi au Maroc ou ailleurs des gens qui finissent par vous traiter d'orientalistes, qui vous excommuniquent, qui disent que vous êtes une vendue, un déserteur, parce que vous parlez pour l'Occident. Oui, oui, bien sûr, parce qu'il y a une sorte d'obsession pour le regard occidental et de la part de l'Occident, une absence de curiosité. Donc moi, je me retrouve souvent prise entre les deux.

11:47
Présentateur

Mais ça, c'est le fait d'écrire en français l'Ela Slimani qui est donc manifestement encore parfois mal perçue au Maroc.

11:55
Invité

De toute façon, la question linguistique, elle reste une question autour de laquelle il y a beaucoup de tensions, bien sûr. La question linguistique, c'est aussi une question, ce sont des questions de pouvoir, ce sont des questions de rapports hiérarchiques, des questions de classe sociale aussi. Donc c'est vrai qu'il y a des mouvements conservateurs qui sont opposés ou en tout cas qui instrumentalisent la question de la langue. Mais ce n'est pas non plus quelque chose de prégnant. La plupart des gens sont contentes de parler plusieurs langues. Il faut qu'on revienne, Laila Slimani, à ce mot de frontière, puisque votre livre s'appelle « Assaut contre la frontière ».

Dans la littérature, dans l'histoire de la pensée, vous avez par exemple Régis Debré qui, lui, à l'inverse, a écrit un éloge de la frontière. Pourquoi est-ce que cette frontière serait en quelque sorte contraire à la littérature et à l'idée de l'échange des cultures ? Pourquoi c'est « Assaut contre la frontière » ? C'est une phrase de Kafka. Il dit que toute littérature est « Assaut contre la frontière ». Et écrire, c'est évidemment toujours interroger cette frontière entre le disciple et l'indicible, entre l'intérieur et l'extérieur. Et puis c'est surtout c'est sortir de soi.

C'est-à-dire s'extraire de soi pour d'un coup adopter le point de vue de l'autre et faire tomber tous ces murs un peu artificiels qui nous séparent au nom de la religion, de la culture, parfois même de la langue et se rendre compte qu'on ne peut plus s'abriter derrière ces murs-là et derrière des déterminismes. C'est-à-dire derrière tous ceux qui vous disent « Toi, tu es de ce côté, lui, il est de ce côté, donc vous ne pouvez pas vous comprendre, vous ne pouvez pas vous parler. » C'est une manière de rencontrer l'autre. Donc aller à l'assaut de la frontière, c'est mettre en déroute d'une certaine façon toutes ces archétypes, ces identités fixes qui nous empêchent de nous rencontrer.

13:36
Présentateur

D'ailleurs, vous défendez l'idée d'une babelle heureuse. Est-ce que c'est possible ça dans le monde d'aujourd'hui ?

13:43
Invité

Bien sûr que c'est possible. Moi, je pense qu'on peut tout à fait construire un universel dans lequel à la fois on reconnaît la pluralité du monde, le fait que nous sommes pluriels, nous sommes fragmentés, nous sommes différents, mais qu'en même temps, nous pouvons vivre ensemble et que le bonheur d'être ensemble est plus important que l'orgueil d'être différent. Et dans cela, Babel devient un trésor parce que ta pluralité ou ta différence m'enrichit. Je pense qu'on n'arrive jamais mieux à soi que par les autres.

Mais vous avez conscience, Léla Slimani, qu'en menant cet assaut contre la frontière, vous êtes en quelque sorte à contre-temps des vents idéologiques, que ce soit en France ou ailleurs, où on parle de, à tort ou à raison, de repli sur soi, de crispations identitaires. Cet assaut contre la frontière-là, il est peut-être minoritaire, je ne sais pas si c'est parmi nos lecteurs, nos auditeurs, mais ce n'est pas dans l'air du temps. Non, non, pas du tout. D'abord, je ne suis pas sûre d'aimer être dans l'air du temps.

Ensuite, je pense que justement, c'est aussi un livre de combat, enfin une manière de dire que je refuse ce monde-là où l'altérité n'est plus possible et qui menace d'ailleurs la littérature. Mais là où je ne suis pas d'accord avec vous, c'est que moi, je suis absolument convaincue que beaucoup, beaucoup, beaucoup de gens ne sont pas du tout satisfaits par la manière dont on leur parle d'identité, par la manière dont on leur parle d'eux. La plupart des gens, un peu comme je le disais tout à l'heure, ils ont des identités qui sont compliquées et ils n'ont pas forcément envie de s'isoler, de se replier dans cette vision très caricaturale de l'identité.

Moi, je crois que beaucoup de gens sont beaucoup plus ouverts et beaucoup plus multiples. Donc, l'inquiétude d'une perte d'identité, vous pensez que c'est quelque chose qui est quoi ? qui est surestimé, notamment en France dans les débats idéologiques, publics ? Non, mais je pense que la manière dont on enferme les gens dans l'idée qu'ils sont des immigrés avec un grand I, des femmes avec un grand F et qu'on serait des espèces de concepts comme ça, en fait, c'est épuisant parce que les êtres humains ne sont pas des concepts.

Les êtres humains, ce sont des corps et ce sont des visages et les êtres humains, ils mangent, ils boivent, ils font l'amour, ils s'aiment et ça, qu'ils soient musulmans, qu'ils soient femmes, qu'ils soient je ne sais pas quoi, je pense que les gens ont envie aussi qu'on leur parle de ça, de leur corps et de leur visage et qu'on arrête de les enfermer. Il y a trop d'assignations à résidence. Voilà, qu'on arrête à la vie.

16:06
Présentateur

Et ce discours-là dont vous parlez, cette crispation identitaire, elle est aussi portée par la langue. Vous vous élevez contre ceux, je vous cite, qui perpétuent l'image d'une langue française élitiste, arrogante, une langue triste et prétendiment pure de toute influence extérieure. Vous prenez l'exemple à ce sujet des polémiques qui ont précédé la prestation d'Aya Nakamura pendant la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques. Qu'est-ce que ça dit, cette réaction autour de la langue qui est perçue comme une frontière infranchissable ?

16:40
Invité

Ça dit qu'il y a encore des restes, des relents d'une forme d'impérialisme dans le rapport à la langue, d'une langue française qui serait tout en haut et au centre et qui serait purement française. C'est-à-dire, il faut que les Français, je pense, acceptent l'idée d'être des francophones comme les autres. Aujourd'hui, la langue française n'appartient plus à la France. Moi, je parle le français, j'écris en français, mais par exemple, aujourd'hui, dans les traductions de mes livres à l'étranger, il y a écrit « traduit du français » entre parenthèses « Maroc ».

Et c'est une idée qui m'est venue de mon ami Hicham Matar qui est un écrivain d'origine libyenne et qui écrit en anglais et il y a écrit « traduit de l'anglais » entre parenthèses « Libye » parce que je crois que c'est important que les gens comprennent qu'en 2050, la majorité des locuteurs du français, ils seront en Afrique. C'est une langue qui a voyagé, c'est une langue monde qui a voyagé dans le sang aussi, mais aujourd'hui, elle est aussi la nôtre.

17:32
Présentateur

Vous faites l'éloge de la créolisation de la langue de ses influences multiples, pourtant votre écriture elle est très précise, elle a un côté parfois académique, elle est loin de cette créolisation.

17:46
Invité

Ah oui, c'est parce que je n'ai pas le talent de la créolisation, moi j'aimerais beaucoup écrire comme René Depès ou comme Gontran Damas, j'aimerais beaucoup, mais je n'ai pas ce talent-là, vous savez, on écrit comme on peut. Non mais vous avez

17:56
Présentateur

une écriture magnifique qu'on ne sent pas toujours nourrie. Non,

18:01
Invité

c'est vrai que j'ai une écriture assez classique, mais en revanche, ça me nourrit, ça fait partie d'une sorte de rythme que j'ai dans la tête et c'est quelque chose que j'aime énormément lire, j'aime lire ces écritures foisonnantes, très lyriques, que ce soit un Kuruma ou un Mabanku, ce sont des écritures absolument sublimes. Pour dire les choses et pour rebondir sur l'exemple que vous prenez sur Ayana Kamwa et d'une certaine manière, ça rejoint ce que vous disiez il y a un instant sur les débats autour de l'identité. Parmi ceux qui ont protesté de la façon la plus vocale, il y avait un parti, le Rassemblement National, qui progresse dans un certain nombre d'enquêtes d'opinion.

Est-ce que, là encore, comme citoyenne, de voir ce débat politique qui tourne autour des idées du Rassemblement National, est-ce que c'est quelque chose qui vous inquiète ? On est à quelques mois, un peu plus d'un an, d'une échéance absolument cruciale. Est-ce que, comme citoyenne, ça vous inquiète ? Oui, bien sûr, ça m'inquiète. Et moi, ce qui m'inquiète beaucoup pour revenir à la question du langage, c'est la façon aussi dont ces gens parlent. Si vous analysez le langage, c'est un langage de plus en plus brutal et de plus en plus archétypal. Et moi, ce qui m'inquiète énormément, c'est le fait qu'on finit par installer des sortes de concepts qui créent des réflexes pavloviens chez les gens.

Par exemple, quand ces gens parlent de l'immigration, les immigrés, moi, j'aimerais bien qu'on m'explique de quoi on parle quand on parle de ça ? L'immigration, c'est un phénomène extrêmement complexe et extrêmement pluriel, extrêmement divers. Il y a mille façons d'être un immigré. Et il y a cette façon d'utiliser le langage pour brouiller complètement les pistes, pour empêcher les gens de penser et d'installer des espèces d'idées préconçues. Mais ces gens ne parlent de rien quand ils parlent. On a l'impression des médecins de Molière, qui ont des sortes de grands mots et qui vous disent vous êtes très malade mais qui n'ont aucun médicament pour vous soigner.

Et moi c'est ça qui m'inquiète, c'est cette utilisation pleine de mauvaise foi et cette utilisation avilissante et brutalisante du langage.

19:58
Présentateur

On a envie de vous entendre sur un autre écrivain qui n'écrit pas dans sa langue d'origine. Il écrit en français, c'est Bollem Sansal. Vous avez le même éditeur, vous aviez le même éditeur Gallimard puisqu'il a décidé de quitter cette maison pour Grasset, détenu par H7 Livres du groupe Bolloré. Il reproche à son éditeur Gallimard d'avoir fait oeuvre de diplomatie pour le faire libérer d'Algérie, là où lui aurait voulu continuer le combat. Est-ce que vous comprenez son choix ? Est-ce que ça vous a interrogé ? J'allais vous dire

20:28
Invité

que c'est mon métier de comprendre donc j'essaye de comprendre et en tout cas je ne vais pas émettre aucun, enfin je n'émettrai aucun jugement sur lui. C'est évidemment un adulte, un écrivain, il fait son choix, il a le droit de faire ce qu'il veut. Tout ce que je peux dire et tout ce dont je peux témoigner c'est que l'engagement de Gallimard lorsqu'il était en prison n'a jamais failli et il a été vraiment passionné et sincère de la part de toute la maison. Laëla Slimani, un mot plus léger pour terminer, vous avez une passion pour le football qui apparaît dans plusieurs de... Ah, je sais de quoi vous allez voir. Vous me voyez bien avec mes gros sabots, c'est ça.

Votre père a été président, je l'ai découvert, de la Fédération de foot du Maroc, il a gagné la Coupe d'Afrique en 1976. Est-ce que vous avez sauté de joie en apprenant ce qu'on appelle une victoire sur tapis vert ? C'est-à-dire que finalement c'était bien le Maroc qui avait gagné la Coupe d'Afrique des Nations à la place du Sénégal ou est-ce que le plaisir est quand même un peu gâché par cette drôle de victoire ? Ben non, le principe de ce genre de victoire sur tapis vert, c'est qu'on ne saute pas sur son canapé. C'est grotesque, c'est triste, c'est rageant. Un match, ça se gagne sur le terrain et ça se gagne sur le moment. Les choses auraient dû se passer autrement.

Mais bon, c'est comme ça, c'est aussi ça le sport.

21:40
Présentateur

Bon, je voulais citer pour terminer un message d'une auditrice, Sophie, qu'on n'a pas le temps de prendre à l'antenne qui nous dit son plaisir de vous écouter, Leïla Slimani. Quelle nuance, quelle finesse dans son discours, dans son approche des cultures, des mélanges ? Cette dame est extraordinaire. J'ai très hâte de lire le volet numéro 3, enfin en l'occurrence cet essai. Ah ben non, elle n'a pas lu J'en porterai le feu. Donc elle a très hâte. Il est sorti en folie. Elle l'a acheté la semaine dernière. Merci de l'avoir invitée. Bravo Madame Slimani, je vous adore. Donc comme ça, c'est très gentil. Je pense que Sophie vous a fait votre journée. Absolument.

Merci beaucoup Leïla Slimani d'avoir été au micro d'Inter.