Edgar Morin et l'engagement intellectuel de la communauté juive à gauche
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
6h57 sur France Culture et c'est l'heure de votre humeur du jour, Guillaume. Et ce matin, depuis quelques jours, vous lisez du Morin. J'ai envie de dire, hélas, puisque Edgar Morin est mort. Mais c'est une joie de relire notamment Vidal et les siens. Morin, c'était une vie passée à gauche. Une vie à réfléchir sur la sociologie et le socialisme. Ces deux mots qui, comme le disait Durkheim, ont une racine commune. Je dois vous avouer, Alexandra, une nostalgie. Une nostalgie qui n'est pas politique. Une nostalgie presque anthropologique. Celle d'une époque où d'Edgar Morin à Daniel Ben Saïd en passant par Lambert ou Krasucki.
Tant de figures du marxisme, du trotskisme, du communisme venaient tout simplement de la communauté juive. Ils étaient non pas juifs malgré cela, mais juifs parce que de gauche et réciproquement. Je ne suis pas du tout nostalgique parce que je partage leurs idées. Certaines me paraissaient déjà discutables, délirantes. Mais c'était les idées de mon père, de mon grand-père. Je suis nostalgique parce qu'un monde intellectuel a disparu. Hier encore, beaucoup le disaient simplement. Par exemple, Léopold Trepper, le chef de l'orchestre rouge, disait « Je suis communiste parce que je suis juif ».
Alors, on pourrait discuter cette phrase pendant des heures, mais elle avait le mérite d'exprimer une évidence. Pour beaucoup de juifs européens, l'engagement à gauche était une manière de répondre à leurs conditions, à leur histoire, à leur expérience de l'exclusion. Aujourd'hui, le paysage s'est inversé. Les juifs ont disparu quasiment de la gauche de la gauche. Ou peut-être est-ce la gauche de la gauche qui les a laissés partir. Quoi qu'il en soit, la rupture est manifeste. Là où existait une conversation, il y a désormais de la méfiance, parfois de l'hostilité dans mes rêves. Je parle avec Frédéric Lordon, qui ne me parle plus.
Je parle avec lui quand même, avec qui aujourd'hui, comme hier, je ne suis d'accord sur rien. Nostalgique d'un temps où il valait mieux avoir tort avec Frédéric Lordon, plutôt qu'avoir raison avec Caroline Fourest. J'aimerais que cette histoire se répare. Non pas parce que je rêve d'une quelconque victoire idéologique, mais parce que je saurais alors que le cauchemar du 7 octobre est en train de se refermer qu'entre deux traditions qui ont longtemps marché ensemble, la tradition juive et la tradition émancipatrice de la gauche radicale, le dialogue est redevenu possible.
Et que cela me rappelle Morin et ses livres, en géant désordre dans la bibliothèque de mon père, le souvenir d'un temps où certaines alliances paraissaient naturelles et où l'on croyait encore que les blessures de l'histoire pouvaient être guéries par les idées.