Les journalistes désormais "l'objet d'attaques ciblées", dénonce le directeur général de RSF
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« 67 journalistes tués cette année contre 54 l'an dernier. »
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« un quart des journalistes ont été tués en Amérique latine. »
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« 503 journalistes actuellement en prison dans le monde. »
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Il est 6h20, c'est l'un des baromètres qui permettent de jauger de l'état de la liberté de la presse dans le monde le nombre de journalistes tués, emprisonnés, pris en otage ou disparus. Bilan que Reporters sans frontières établit depuis maintenant 30 ans et le directeur général de RSF est l'invité du 5-7. Bonjour Thibaut Brutin. Bonjour. Vous êtes venu avec les derniers chiffres, ceux de 2025. 67 journalistes tués cette année contre 54 l'an dernier. tous directement ciblés du fait de leur métier, tués parce que journalistes ?
Absolument. C'est là un des faits qui nous frappe le plus, c'est de voir à quel point, au fur et à mesure des décennies, les journalistes ne sont plus des victimes collatérales. Elles sont véritablement l'objet d'attaques ciblées de la part de forces armées, de groupes armés aussi, puisque le crime organisé fait partie des grandes menaces qui pèsent sur la presse.
Des témoins gênants. Donc tués par qui ?
Alors, pour 44% d'entre eux, on est face aux forces armées israéliennes, qui à Gaza ont eu une pratique particulièrement coupable, à la fois de discrédit puis de ciblage de professionnels de l'information. Mais il y a aussi quelque chose qui est très choquant dans les chiffres que nous avons, c'est qu'un quart des journalistes ont été tués en Amérique latine, où on assiste à une explosion de la violence contre les reporters.
La situation se dégrade clairement là-bas, sur cette partie du continent américain ?
Disons que ce qui était l'apanage du Mexique s'étend désormais à l'Amérique centrale, et puis même aussi à l'Amérique du Sud, puisque cette année on a des journalistes qui sont morts en Équateur, au Pérou, en Colombie. Donc ce n'est plus seulement le Mexique, c'est une véritable mexicanisation du continent.
Est-ce qu'ils ont eu pour intimider, pour faire peur et pour empêcher que les journalistes mettent leur nez dans leurs affaires ?
Et puis je dirais pire encore pour faire un exemple. C'est quelque chose qui est assez évident quand on connaît ces pays, c'est de voir à quel point les journalistes qui osent encore informer sur le narcotrafic ou sur les crimes qui peuvent être commis par des groupes paramilitaires, font l'objet d'une répression pour l'exemple. Et on voit d'ailleurs non seulement des journalistes qui périssent, mais aussi des journaux qui ferment, des comptes de réseaux sociaux qui informer, qui décident de cesser. Et je crois qu'il faut être aux côtés de ces journalistes qui ont le courage de continuer.
Oui, donc pour les 67, je le redis quand même ce nombre qui est important, 67 journalistes tués cette année, donc dans les trois guerres majeures en ce moment, vous le disiez Gaza mais aussi en Ukraine et au Soudan, au Mexique et en Amérique latine, là c'est le crime organisé. Et ce qu'il faut préciser, ce que souligne d'ailleurs votre rapport, c'est que ce sont souvent des journalistes locaux.
Il y a un fantasme qui continue à être très présent dans l'esprit public, qui est celui de l'envoyé spécial. Et il existe des envoyés spéciaux ou des reporters qui travaillent à l'international qui sont victimes d'exactions. Je pense tout particulièrement ce matin à Christophe Gleize, journaliste qui est actuellement détenu en Algérie, ou à Anthony Laliquan, ce photo reporter français qui a été tué en octobre dernier par une frappe de drone russe en Ukraine. Mais l'immense majorité sont des journalistes nationaux, que trop souvent d'ailleurs dans la presse, on appelle les journalistes locaux, ce que je trouve un peu péjoratif.
Ce sont des journalistes qui travaillent dans leur propre pays et ce sont eux qui payent le tribut le plus lourd.
Vous évoquiez Christophe Gleize, il y a 503 journalistes aujourd'hui qui sont actuellement en prison dans le monde. C'est toujours les mêmes pays en tête ? La Chine, la Russie ?
Il y a tout particulièrement la Chine et je pense aujourd'hui aussi à un journaliste très important, une figure fondamentale de la presse hongkongaise, Jimmy Lai, ce patron de presse qui aujourd'hui a 78 ans. Il a célébré son anniversaire il y a quelques jours. Son état de santé se dégrade. Il est toujours en attente d'une décision de justice dont on ne sait pas encore quand elle sera rendue. C'est une véritable torture psychologique dont il est l'objet et son état de santé est particulièrement inquiétant.
Est-ce que vous avez des nouvelles de Christophe Gleize que vous évoquiez à l'instant ? Condamné à 7 ans de prison, peine confirmée en appel il y a tout juste une semaine. Journaliste sportif français qui est détenu en Algérie. Vous avez de ces nouvelles ?
Il a pu s'entretenir avec son avocat français ce week-end et puis avec son avocat algérien dimanche. Il est combatif, il est mobilisé, c'est quelqu'un qui a un mental très fort. Et malheureusement, je crois que ce qui est le plus angoissant face à nous, c'est la décision qui doit être prise d'ici jeudi doit-on aller en cassation ou doit-on demander la grâce ou les deux ? Je crois que c'est une heure du choix que tout le monde redoutait et tous ceux qui aiment et soutiennent Christophe Gleize savent la douleur de ce genre de moment. Pourquoi ce choix est difficile ? Parce que nous avons vu à deux reprises ce que la justice algérienne était capable de faire.
Je rappelle la cruauté de ce qui s'est produit la semaine passée, c'est-à-dire que les parents de Christophe Gleize et sa compagne ont obtenu des visas pour assister à un procès en appel qui a été l'occasion de reconfirmer une peine extrêmement lourde, la plus lourde prononcée contre un journaliste français depuis dix ans, sept ans de prison. Et le dossier est d'une vacuité terrible que les débats dans le tribunal de Tizi Ouzou ont bien illustré. Ces avocats ont pu plaider chacun pendant une heure et on voit bien derrière à quel point la justice aujourd'hui est dans un moment politique en Algérie.
Donc 503 journalistes actuellement en prison dans le monde, 67 tués cette année. Est-ce que des enquêtes sont menées ? Est-ce qu'il y a parfois des poursuites judiciaires et des enquêtes qui aboutissent ?
Le pari de Reporters sans frontières avec d'autres organisations il y a quelques années, ça a été de montrer que si on voulait, on pouvait. Que ce qui expliquait le taux d'impunité des crimes commis contre les journalistes, aux alentours de 90%, c'est parce que les enquêtes n'étaient pas proprement menées. Parce que la piste professionnelle n'était pas privilégiée et qu'il était important d'avoir des équipes qui étaient capables de mener le plus loin possible les enquêtes.
Donc nous, nous sommes en mesure, aujourd'hui par exemple, nous l'avons fait aux Philippines encore récemment, d'essayer de comprendre quels sont les reproches qui sont faits contre les journalistes, d'essayer de faire tomber les accusations, d'essayer de comprendre aussi qui est derrière la persécution des journalistes. C'est vraiment fondamental d'être, non pas en réaction, mais d'être dans l'action.
Et il y a des personnes qui sont condamnées, qui se sont condamnées pour avoir tué ou pour avoir molesté ou blessé des journalistes ?
Cela peut arriver, c'est encore trop rare. Et je pense à l'appel qui a été celui de Aïda Belloulit, qui est la compagne d'Anthony Laliquan, qui expliquait à quel point il ne faut pas sombrer dans l'indifférence et que la puissance publique française, par exemple, doit se mobiliser pour obtenir justice pour Anthony Laliquan. Il n'y a pas de fatalité dans ce qui se produit et c'est au contraire, je me permets de lancer un appel à nos concitoyens, une forme d'indifférence qui permet ce genre de crime. Alors il y a évidemment tout le discours de haine contre les journalistes, qui portent une responsabilité très forte dans les crimes qui sont commis.
Le discours de haine permet, en quelque sorte, un certain nombre de ces crimes, mais aussi l'indifférence est à combattre. Tous les discours relativistes aussi, qui disent mais au fond, ils n'avaient pas à être là, ils n'ont que ce qu'ils méritent, ce sont des gens qui cherchent la petite bête. Eh bien, tenons bon, je crois, sur les principes fondamentaux. Le journaliste doit être là où il dérange. La vérité est bonne à dire et c'est pour cela qu'il faut, je crois, être du côté des journalistes qui font leur travail.
Et c'est ce que vous faites au sein de Reporters sans frontières. Merci Thibaut Brutin, directeur général de RSF.