Christophe André : "Le coût psychologique sera plus lourd que le coût virologique"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Analyse automatique
Générée par IA — peut contenir des erreurs. Méthodologie
Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Propositif 96 %Attaque 3 %Défensif 2 %
Questions et réponses
Taux de réponse directe : 100 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)
- 0:31OuverteRéponse directe
Vous êtes psychiatre et vous venez de publier Consolation, celles que l'on reçoit et celles que l'on donne. Dans quel état sont les personnes aujourd'hui ?
- 1:50OuverteRéponse directe
Qui sont les personnes qui s'en sortent le moins bien et celles qui affrontent le mieux la période ?
- 3:59OuverteRéponse directe
L'anxiété est-elle sans objet ? Quand elle se fixe sur un objet, qu'est-ce qui se passe ?
- 5:18OuverteRéponse directe
Est-ce que les troubles causés par la pandémie sont supérieurs à ce que l'on pouvait imaginer ?
- 6:48OuverteRéponse directe
Peut-on prononcer des paroles de consolation dans ces conditions ?
- 8:06OuverteRéponse directe
Vous dites que les mots de la consolation doivent être choisis avec soin. Pouvez-vous donner un exemple ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 5:52InvitéChiffre
« le coût psychologique, finalement, sera plus lourd que le coût virologique »
- 3:30InvitéFait
« les personnes âgées aussi, qui sont quand même au crépuscule de leur vie, et qui se disent, bon sang, je ne sais pas combien d'années il me reste à vivre avec les gens que j'aime »
- 9:50InvitéFait
« Si je perds un enfant, si des drames m'affectent, ou si je vois des horreurs se dérouler autour de moi, et bien de tout cela, je resterai inconsolable. »
- 11:50InvitéFait
« Dès qu'on est dans une situation de vulnérabilité, qu'elle soit médicale, existentielle ou autre, on devient un hypersensible. Et les mots peuvent être pris dans tous les sens. »
- 18:19InvitéFait
« Le champ politique, paraît très éloigné du monde et du champ de la consolation. La politique, c'est quand même un espace où sont privilégiés les rapports de force, parfois la violence, la mauvaise foi, parfois les mensonges, les trahisons, les abandons. »
- 19:10InvitéFait
« notre époque a un grand besoin de consolation parce que cette époque moderne nous confronte à une perte d'illusions massives, la perte des illusions de toute puissance, la perte des illusions concernant un progrès continu, régulier, qui nous rapprocherait peu à peu de l'immortalité, de la santé pour tous, du bonheur pour tous »
- 22:15InvitéFait
« En agissant, on se trompe souvent, mais en ne faisant rien, on se trompe toujours. »
- 30:29InvitéFait
« je trouve qu'on psychiatrise trop justement, que ce soit les questions de l'éducation des enfants, les adversités de la vie quotidienne »
- 39:09InvitéFait
« tu ne peux pas quitter un endroit où tu n'as jamais accepté d'arriver »
Temps de parole
- Invité79 %
- Présentateur21 %
≈ 0 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).
Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.
7h42, les jours se suivent et hélas se ressemblent un peu et il se pourrait que le terme qui revienne le plus pour qualifier cette période soit le terme d'étrange, étrange période qui met les individus dans un drôle d'état, peut-être dans un état étrange pour lequel ils pourraient avoir besoin de consolation et c'est pourquoi je vous ai invité, Christophe André, bonjour. Bonjour. Vous êtes psychiatre et vous venez de publier Consolation, celles que l'on reçoit et celles que l'on donne aux éditions l'Iconoclast. Les personnes que vous croisez dans votre exercice professionnel ou même en dehors de votre exercice professionnel, dans quel état sont-elles aujourd'hui ?
Alors, elles sont dans un état de... Pas trop de soupir ! Oui, ben voilà, la réponse est dans mon soupir. Non, non, il y a beaucoup de lassitude, moi je dirais, une sorte de fatigue fataliste pour la plupart des citoyens, mais bon, voilà, c'est un état qui doit être le même dans la plupart des coins du globe. Et puis, pour les plus fragiles, évidemment, et c'est là où les professionnels de santé sont plus préoccupés, il y a effectivement une vague tout de même d'état dépressif, d'état de... Je ne sais plus quel écrivain, je crois que c'est Kleist, appelé ça de désespoir tranquille, quoi.
Les gens, voilà, ont perdu toute forme d'espoir, mais sans s'agiter, sans se débattre, et ben le tableau est tristouné, effectivement, alors l'espoir du printemps qui vient, effectivement, doit être brandi, quoi, pour nous consoler un petit peu.
Qui sont les fragiles, je veux dire, Christophe, André, qui sont les personnes qui, selon vous, s'en sortent le moins bien par ces temps étranges, je vais continuer à utiliser le terme, et ceux qui, au contraire, auraient le plus de facilité à affronter la période ?
Alors, la vulnérabilité, elle peut se retrouver à deux niveaux, elle peut se retrouver, bon, ça c'est là où notre regard porte pour nous, pour les professionnels, elle peut se retrouver dans les structures de personnalité, c'est vrai que si vous avez des tendances un petit peu mélancoliques, anxieuses, dépressives, que vous arrivez à compenser en temps normal, parce qu'il y a les joies de la vie quotidienne, les joies des rencontres, les joies des loisirs, des activités, tout se passe bien, mais lorsque vous êtes privé de ces tuteurs, de ces supports, de ces petits barrages, de ces petites digues à votre mélancolie existentielle, alors vous allez décompenser.
Donc, il y a d'abord les gens fragiles, au point de vue psychologique, qui craquent les premiers, mais au fond, ils ne sont que les sentinelles, quand eux commencent à craquer, le tour des autres viendra un peu plus tard, si la situation persiste.
Et puis après, il y a effectivement toutes les personnes pour qui les années sont précieuses, et les personnes pour qui les années sont précieuses, ce sont d'une part les jeunes, qui sont en train de se construire, je pense par exemple à tous ces jeunes bacheliers qui ont débarqué à l'université en période de Covid, et ils n'auront connu de la fac que les amphivides, que le distanciel, que l'absence de lien social, et puis les personnes âgées aussi, qui sont quand même au crépuscule de leur vie, et qui se disent, bon sang, je ne sais pas combien d'années il me reste à vivre avec les gens que j'aime, peut-être deux, cinq, dix, j'en sais rien, et ben voilà, on vient de m'en piquer deux, durant lesquels j'aurais été privé de tout ce qui fait ma joie de vivre, mes enfants, mes petits-enfants, donc là aussi, il y a des personnes qui sont à des moments de leur vie, pour qui cette pandémie aura été vraiment, vraiment cruelle et douloureuse.
L'anxiété que vous évoquez, parce que justement, celle-ci, souvent, dans le cas, j'imagine, de troubles psychiatriques, Christophe André, elle est sans objet, lorsqu'elle se fixe sur un objet, qu'est-ce qui se passe ?
Alors, on dit souvent que l'anxiété, c'est une peur sans objet, c'est-à-dire tout peut se transformer en source d'inquiétude, tout peut être menace, et la vie devient une menace, le fait d'être vivant, c'est une menace parce qu'on peut tomber malade, la santé est une menace parce que ça ne peut pas durer, être vivant parce qu'on peut mourir, etc.
Et donc, classiquement, on avait tendance à considérer que, au fond, le fait que l'angoisse se focalise sur un objet, qu'on se met à avoir très peur des microbes, ou très peur des étrangers, ou très peur de, que sais-je encore, c'était, au fond, il y avait un champ de ma vie qui me faisait peur, et puis le reste, au fond, était comme tranquillisé, comme apaisé.
Mais en réalité, ça ne marche pas très bien, c'est-à-dire que si je me mets à avoir peur des microbes, ça ne veut pas du tout dire que tout le reste de ma vie sera apaisé, ça veut juste dire qu'en permanence, à mon esprit, la peur de la contamination, la peur de la maladie va tout ravager, tout remplir, et qu'il n'y aura de place pour plus rien d'autre. Donc, ce n'est pas forcément mieux d'avoir des peurs précises que des peurs vagues et sans objet.
Mais alors, est-ce que vous vous dites, du coup, en tant que psychiatre, donc professionnel de santé, mais vous n'êtes pas épidémiologique, est-ce que vous vous dites que les troubles qui vont être causés ou qui sont déjà causés par cette pandémie sont peut-être supérieurs à ce que l'on aurait pu imaginer, sont aussi graves que le virus ? Bref, est-ce que vous faites ce type de comparaison ?
Oui, oui. Alors après, bon, il faudra attendre la vérité des chiffres qui arriveront un peu plus tard, forcément, si on veut dire les choses de manière sérieuse. Mais moi, je fais partie des gens qui pensent que le coût psychologique, finalement, sera plus lourd que le coût virologique, si j'ose dire.
Donc, cet impact, d'abord sur les plus fragiles, qui aura entraîné une augmentation de la suicidalité, des dépressions, des consommations de médicaments, des consommations toxiques, des désinsertions, des retraits de la vie active, qui aura laissé des séquelles, des blessures, tout ça va peser lourd dans les années à venir, sans doute plus, malgré tout, que les décès, qui sont évidemment regrettables. Mais voilà, les épidémies de grippe faisaient déjà beaucoup de dégâts. Mais bon, tout ça doit être étudié, discuté calmement, après coup. Là, ce n'est pas le moment, je pense, de rajouter à la confusion ambiante avec des prédictions semblables.
Peut-on, dans ces conditions, proférer ou prononcer des paroles de consolation ? Ou bien s'agit-il d'un exercice impossible ? Parce que, précisément, il y a une situation qui est objectivement angoissante. Et lorsqu'une situation est objectivement angoissante, il est finalement assez logique que les individus soient angoissés, Christophe André ?
Oui, mais alors, c'est là, j'allais dire, la magie, la beauté, puis la fragilité de ce qu'on appelle la consolation. La définition de la consolation, c'est précisément ça. C'est précisément ce que l'on s'efforce de faire pour quelqu'un lorsqu'on ne peut pas réparer le réel. Si j'ai une solution à apporter à quelqu'un qui est dans l'adversité, je lui propose la solution. Je n'ai pas besoin de le consoler.
Si, par contre, cette personne est confrontée à une adversité sur laquelle je n'ai pas de prise, quand je veux consoler un ami endeuillé, quand je veux consoler un ami malade, un ami qui a un chagrin d'amour, un ami qui a perdu son travail, la consolation ne suppose pas que l'on dispose de solutions. Elle suppose juste que l'on reconnaisse que l'adversité est plus grande et plus forte que nous pour l'instant, mais qu'on souhaite que la personne reste en vie psychologique, qu'on souhaite qu'elle reste capable de s'imaginer dans le futur, dans l'avenir.
Et donc, la consolation, ça n'est pas nier qu'il existe des problèmes, ça n'est pas prétendre les résoudre, c'est juste dire, là, voilà, pour l'instant, ce que tu as de mieux à faire, c'est de garder la vie en toi, de garder un peu d'espérance en toi. Et c'est déjà un gros chantier pour pas mal de monde. Alors après, sans doute que vous posiez un peu, vous aviez un peu en arrière-pensée la question des consolations collectives par rapport à la période. Moi, je crois que c'est important qu'on s'interconsole, qu'on fasse attention à ne pas proférer trop de paroles, de plaintes, de gémissements, de lamentations sur la situation actuelle.
Elle est déjà, comme on le disait, suffisamment lassante, suffisamment désolante, suffisamment usante. Donc, faisons ce qu'il y a à faire, chacun de nous choisit ce qu'il pense être bon de faire, mais soutenons-nous, soyons sympas les uns avec les autres, encourageons l'espoir, poussons-nous à l'action et interconselons-nous.
Mais d'ailleurs, en tant que psychiatre, est-ce que vous considérez comme étant un professionnel de la consolation ? Parce que, je crois qu'il y a cette phrase de Freud qui dit que le dépressif est celui qui voit le monde tel qu'il est. Il y a des situations, et vous les évoquez d'ailleurs dans votre livre Consolation, il y a des situations qui sont objectivement terribles, Christophe André, dans la vie.
Bien sûr, oui, et puis il y a des situations, des épreuves de la vie dont on restera inconsolable. Si je perds un enfant, si des drames m'affectent, ou si je vois des horreurs se dérouler autour de moi, et bien de tout cela, je resterai inconsolable. L'enjeu n'est pas, une fois de plus, de résoudre à 100% l'adversité, de supprimer l'adversité, d'effacer le souvenir de l'adversité. L'enjeu est que la personne reste en vie psychique, reste avec cette envie de continuer, de partager, de découvrir. C'est ça que cherche à apporter la Consolation. Donc, vous posez la question de savoir si la Consolation fait partie de l'acte de soin, finalement.
Oui, elle doit en faire partie, mais ce que je raconte dans le livre, c'est que j'ai longtemps été aveugle à la Consolation parce que, justement, j'étais obsédé par le soin, j'étais obsédé par la guérison, par le fait de proposer les bonnes thérapies, de la bonne manière, et qu'au fond, tout l'aspect Consolation, je le laissais un petit peu en friche. Il existait, évidemment. Vous savez, quand vous soignez quelqu'un, il y a bien sûr des moments où vous êtes consolateur, vous avez un petit geste de réconfort, quand la séance a été douloureuse pour le patient, vous le raccompagnez, vous lui posez la main sur l'épaule, vous serrez ses mains dans les vôtres.
Enfin, il y a toutes ces petites choses que vous transmettez, mais j'y étais peu attentif et j'ai découvert à quel point c'était important quand je suis moi-même tombé malade, quand j'ai été moi-même en grande vulnérabilité. Et là, j'ai vu qu'un sourire, un mot, une petite attitude chaleureuse qui ne résolvait rien, qui ne me guérissait pas, mais qui me faisait du bien, c'était très précieux.
Mais vous dites dans ce livre à quel point les mots de la consolation sont des mots qui doivent être choisis avec soin. Par exemple, si dans un examen médical, au terme duquel la personne qui a réussi à mettre en œuvre cet examen vous dit « bon courage », cette parole de consolation est en réalité une parole extrêmement inquiétante, Christophe André.
Absolument. Alors ça, effectivement, ça m'a beaucoup frappé en travaillant sur ce sujet. Dès qu'on est dans une situation de vulnérabilité, qu'elle soit médicale, existentielle ou autre, on devient un hypersensible. Et les mots peuvent être pris dans tous les sens. Et quelqu'un qui vous dit « bon courage », vous pouvez vous dire « ah, c'est sympa, il m'encourage », et puis vous pouvez vous dire « waouh, il a vu les images de mon examen, il pense que je vais avoir besoin de beaucoup de courage pour survivre à ce qui va bientôt me frapper ». Donc, tout ça, l'art de la consolation, c'est un art délicat parce qu'on fait intrusion dans le monde d'une personne ultra-fragile, ultra-sensible.
Et donc, les mots doivent être extrêmement prudents.
Vous dites qu'il ne faut pas se précipiter pour prononcer des paroles de consolation. Pourquoi, Christophe André ?
Eh bien, parce que, justement, lorsqu'on s'approche de quelqu'un pour le consoler, on est totalement à contre-courant de ce qu'il est en train de vivre. Il est dans une bulle de malheur, une bulle de souffrance. Et si j'arrive en lui disant « ça va s'arranger », « ne te fais pas de soucis », etc., vraiment, je suis à une polarité absolument opposée de ce qu'il est en train de vivre. La consolation peut être une intrusion, peut être une sorte de forçage de la tristesse. Et dans ce cas-là, elle va provoquer ce qu'on appelle en psychologie une réactance, un rejet, comme une greffe qu'on rejette.
Et donc, c'est pour ça que, quand on regarde toute la tradition de la littérature de consolation qui part de l'Antiquité, qui arrive jusqu'à la Renaissance et jusqu'à notre époque, eh bien, tous les grands consolateurs, les grands théoriciens ou les grands praticiens de la consolation disent « il faut aller tout doucement ». On s'approche, on propose sa présence, on prend la mesure de la souffrance et on voit ce que, tout doucement, il faut faire, des gestes, des regards, des paroles simples.
Donnez-nous, justement, des exemples de cette littérature de la consolation, Christophe André. Il y en a un certain nombre dans votre ouvrage « Consolation » publié aux éditions de l'Iconoclast.
Alors, il y a effectivement d'abord toute la littérature de la philosophie stoïcienne dans l'Antiquité, les Sénèques, les Cicérons, les Marcorelles, les Boès, tous ces philosophes qui ont beaucoup écrit sur l'art de consoler ses proches lorsqu'ils sont soumis à des deuils ou des revers de fortune. Et c'est souvent très beau. Alors, aujourd'hui, ça nous paraît parfois un peu pompeux, un peu solennel. Par exemple, la lettre très célèbre que Plutarch écrit à sa femme pour la consoler de la perte de leur petite fille.
Et cette lettre, Céline, l'a fait lire un de ses personnages, je crois que c'est Bardamu, et Bardamu dit « Oh là là, ils sont vraiment bizarres, ces gens, mais peut-être qu'ils avaient quand même aussi du chagrin, du chagrin de l'époque, parce que ce sont des consolations un peu pompeuses. C'est vraiment la consolation, là, pour but de remettre le citoyen dans la vie de la cité, de lui faire reprendre son activité sociale, politique, etc. Mais ça n'en reste pas moins très touchant. Il fait un portrait de sa petite fille, entre les lignes, qui est très beau.
Après, cette tradition des consolations s'est prolongée, par exemple, à la Renaissance, avec le célèbre « L'estance de Malherbe », « Ta douleur du perrier sera donc éternelle », et les tristes discours, etc. Mais les perles, les vraies perles, moi, que j'ai trouvées concernant la littérature de consolation, c'est dans la correspondance d'écrivains comme Georges Sand, où Rosa Luxembourg, qui était une femme politique allemande, emprisonnée dans le Berlin de l'après-Première Guerre mondiale, qui a fini par être assassinée dans sa jôle en 1919. Elle était une militante communiste.
Et ces femmes ont écrit des lettres de consolation à leurs proches d'une beauté, d'une puissance, d'une intelligence hors du commun.
Oui, mais à la fois, lorsque vous citez ces textes, ces bribes de textes de consolation, chez Rosa Luxembourg, chez Primo Levi, lorsqu'ils quittent les camps, on s'aperçoit que Christophe André, que ce sont bien souvent les émotions les plus simples qui consolent.
Absolument. La consolation, en tout cas à ses débuts, elle doit vraiment viser la simplicité. Vous savez, mais ça c'est logique. Plus je suis en détresse, plus je suis dans la désolation, dans le désarroi, dans le désespoir, moins je suis capable de recevoir des messages complexes. Et donc, la désolation, elle doit s'accompagner de mots très simples. Je suis là, je vais t'aider, que veux-tu qu'on fasse maintenant ? C'est des choses ultra basiques. Alors, vu de l'extérieur, on se dit, si c'est ça la consolation, alors voilà, pas la peine de faire un livre de 400 pages. Mais justement, parfois, on n'ose pas tellement ça nous paraît bêta. Pourquoi on n'ose pas ?
Parce qu'on a peur d'être ridicule, d'être convenu ? On a peur de faire mal, souvent. On a peur de se faire jeter, que la personne nous éjecte de son chagrin. Elle ne veut pas qu'on rentre dans son chagrin. Et même ça, il faut l'accepter. Ce que j'essaie de développer dans le livre, c'est de dire, vous ne pouvez pas savoir quelle sera la portée de votre attitude. Vous vous approchez pour consoler, on vous rejette. Ça ne veut pas dire que votre démarche a été vaine. Peut-être qu'être venu vers cette personne, même si elle vous a renvoyé, lui aura fait un bien très, très important.
Christophe André, consolation, celle que l'on reçoit et celle que l'on donne aux éditions de l'Iconoclast. On se retrouve dans une vingtaine de minutes. Vous évoquerez avec nous la manière dont on peut aussi tenter de consoler, même face à l'inconsolable, face à l'incurable. Et puis, également, ce qu'un thérapeute peut par rapport à ces situations. Et nous retrouvons notre invité, le psychiatre Christophe André. Vous publiez Consolation, celle que l'on reçoit et celle que l'on donne aux éditions de l'Iconoclast.
Vous avez expliqué dans quelle mesure cet exercice d'humanisme était à même d'aider les hommes à vivre, de faire en sorte que les uns et les autres cèdent avec des propos, des paroles bien choisies, des petits actes, des attentions. Une action collective comme la politique, est-ce qu'elle peut consoler Christophe André ?
Alors, à première vue, c'est vrai que le monde de la politique, le champ politique, paraît très éloigné du monde et du champ de la consolation. La politique, c'est quand même un espace où sont privilégiés les rapports de force, parfois la violence, la mauvaise foi, parfois les mensonges, les trahisons, les abandons. Donc, ça ressemble assez peu au monde de la consolation, je dois dire. Je ne suis pas certain que le rôle des politiques, des femmes et des hommes politiques, soit de consoler, et je ne suis pas certain qu'on attende des paroles consolatrices. Pour autant, c'est vrai qu'il y a toute une réflexion à conduire.
Des philosophes comme Michael Fesel ont écrit sur la consolation et considèrent que notre époque a un grand besoin de consolation parce que cette époque moderne nous confronte à une perte d'illusions massives, la perte des illusions de toute puissance, la perte des illusions concernant un progrès continu, régulier, qui nous rapprocherait peu à peu de l'immortalité, de la santé pour tous, du bonheur pour tous, etc. Et que, évidemment, le réel ne se plie pas facilement à ses aspirations. Et donc, pour cela, de cela, nous sommes à consoler. Nous sommes en attente de consolation. Mais mon sentiment est que la consolation n'est pas tout à fait à sa place dans le monde de la politique.
Mais justement, lorsque l'on est militant, lorsque l'on croit en quelque chose, quelque chose qui vous dépasse Christophe André, il y a par exemple ces lettres de condamnés à mort qui sont tout à fait troublantes et émouvantes parce que les individus y acceptent plus facilement leur disparition lorsqu'elle est accompagnée d'un destin ou d'une cause qui les dépasse, est-ce que dans ce sens-là, la politique ne peut pas être une source de consolation ?
Si, si, si. Je crois qu'il faut séparer deux choses. Il y a le discours politique public et puis la manière dont chaque individu va s'approprier l'idéal politique et l'engagement politique. Alors, effectivement, l'idéal, chaque idéal que nous cultivons, pour lequel nous nous battons, nous agissons au quotidien, c'est éminemment consolateur pour un être humain. Et une fois de plus, en rappelant que la consolation, son but n'est pas d'avoir la certitude que le réel va se plier à nos désirs, mais la consolation, c'est ce qui nous donne l'énergie de continuer à agir, à avancer, à continuer de vivre et de vivre pour ce qui est important pour nous.
Donc, je pense que la consolation est très importante dans notre vie intime, elle est très importante dans notre vie relationnelle et voilà, c'est déjà énorme et qu'au fond, les politiciens, ces pauvres politiques de gauche, effectivement, on aurait envie de les consoler un peu, des malheurs qui les frappent actuellement, mais pas par le biais d'une parole publique.
Il y a aussi une difficulté à consoler autrui parce que, bien souvent, Christophe André, on a peur de ne pas trouver les mots et vous dites qu'on a raison car les maladresses font partie, effectivement, de l'exercice de la consolation qui peut avoir des conséquences parfois funestes.
Absolument. On prend toujours le risque lorsqu'on s'approche de quelqu'un pour le consoler, on prend le risque de se tromper. mais bon, voilà, on se trouve toujours renvoyé dans toute forme d'action dans nos vies à cette phrase de Romain Roland que j'aime bien. Vous parliez de Freud tout à l'heure, donc Romain Roland, grand écrivain oublié de l'entre-deux-guerres notamment, qui avait une très belle correspondance avec Freud et Romain Roland disait « En agissant, on se trompe souvent, mais en ne faisant rien, on se trompe toujours.
» Et donc, lorsque je suis face à quelqu'un qui souffre, évidemment, en tentant de le consoler, je peux mal faire, mais en le laissant seul dans sa désolation, je suis sûr de mal faire. Mais est-ce que le thérapeute,
je veux parler du psychiatre, du psychanalyste, est-ce que son rôle est de consoler ? Parce qu'on a des images de thérapeute, je ne sais pas, je pense à Lacan, bref, à ce type-là d'imagerie, où on se dit finalement que ces thérapeutes ne sont pas du tout compatissants et qu'ils n'ont absolument pas pour but d'avoir des paroles consolantes. Peut-être même cela ne leur plairait-il pas du tout d'avoir à être là pour consoler autrui.
Oui, peut-être même ce serait contre-productif par rapport à leur doxa thérapeutique. C'est-à-dire la psychanalyse, c'est vraiment... D'abord, certains pensent que la psychanalyse n'est pas une thérapie, c'est un outil de connaissance de soi, d'approfondissement de tout le désordre qui existe en nous, mais au fond, est-ce que c'est véritablement une thérapie au sens d'une thérapie destinée à soigner, à améliorer ? Ça, ça n'est pas si sûr de l'avis même des psychanalystes. Donc, les psychanalystes, effectivement, leur manière de travailler ne s'adosse pas à la consolation.
Par contre, effectivement, les autres soignants, pour peu que les psychanalystes acceptent l'étiquette de soignant, là encore, c'est un débat, la plupart des soignants considèrent que la consolation doit faire partie de l'accompagnement. Un soin ne peut pas se résumer à sa technique, à sa technologie, à un savoir-faire, aussi puissant soit-il, aussi intelligent soit-il. Il nécessite un accompagnement psychologique dont la consolation fait partie. Rassurer les inquiétudes, manifester sa proximité, sa fraternité, son empathie, c'est quelque chose de très important. Et pas seulement en termes de réconfort, mais très probablement parce que ça a un impact biologique.
Ça crée un apaisement biologique qui est précieux, qui participe à la guérison.
Lorsque vous évoquez, dans ce livre Christophe André, Consolation, aux éditions de l'Iconoclaste, un certain nombre de propos consolants que vous avez dû prononcer à des personnes qui étaient, par exemple, atteintes d'un mal incurable. Qu'est-ce que l'on peut faire face à ça ? Sachant que mentir ne sert à rien, proférer des paroles, ça sert à quoi dans ces conditions ?
Ah oui, oui, oui. Alors, mentir ne sert à rien, sauf que, parfois, il vaut mieux mentir aux gens. Ça, c'est vraiment lorsqu'on est... Voilà, vous soulevez la question de l'accompagnement qu'on s'efforce d'offrir à des gens qui sont condamnés, qui sont atteints de maladies qui, à terme, vont les emporter. Parfois, il y a des personnes pour qui le meilleur réconfort, c'est le déni. Et donc, des personnes qui attendent de leur entourage qu'on leur dise « Tu vas t'en sortir, tu vas voir, ça va aller mieux » presque jusqu'au dernier moment. Et ça, il faut le respecter.
C'est vraiment, on n'a pas à tordre le bras à ces personnes si toute leur vie a été construite sur le réconfort qu'apportent des illusions. Beaucoup d'illusions sont consolantes et réconfortantes, même lorsqu'on n'est pas malade. On a des tas d'illusions. On croit tous à des Pères Noël, à des petites souris, même dans notre vie adulte, de toutes parts. Pour autant, c'est très différent lorsque, et ce sont certaines des lettres que je reproduis dans le livre, certains des échanges que je reproduis dans le livre, et c'est très différent lorsque la personne sait qu'elle va mourir, lorsqu'elle en parle ouvertement, lorsqu'elle vous annonce que ses jours sont comptés.
Et là, effectivement, je crois que c'est l'occasion de moments exceptionnels, très rares dans une vie humaine, où on accepte ensemble l'adversité qui vient, l'inexorable de cette adversité. Je raconte aussi l'histoire d'un de mes patients qui avait accompagné son épouse dans ses derniers jours, et c'était bouleversant. Je me souviens, on pleurait pendant les consultations, c'est-à-dire, il m'avait dit, de manière très explicite, jamais nous n'avons été aussi proches, jamais nous ne nous sommes autant aimés l'un l'autre qu'à l'approche de la mort. Ça aurait été une expérience exceptionnelle et tragique à la fois. Donc, non, je crois qu'on peut vraiment consoler face à la mort par sa présence.
Et après, le deuil ? Comment peut-on survivre au deuil ? Ça, c'est effectivement la grande question que pose la consolation. Ce que montre un certain nombre d'études de la conviction de la plupart des soignants, c'est que le fait d'avoir traversé la période du deuil en étant accompagné, entouré, consolé, même si, une fois de plus, ces consolations, sur l'instant, ne nous ont pas forcément fait du bien, même si on les a envoyés balader, etc., ça n'est pas du tout la même chose que d'avoir traversé un deuil ou une grande adversité en étant abandonné de tous.
Parce qu'après, quelque chose se met en marche tout de même qui est de l'ordre de la reconstruction de soi, de la remise en marche avant et c'est ça l'enjeu, en fait, de la période de l'accompagnement et de la consolation qu'on propose aux endeuillés. Ne pas les abandonner parce que nous, on souhaite qu'il y ait pour eux une vie après le deuil. Même si, comme on le disait tout à l'heure, une part d'un consolable restera à tout jamais présente en eux.
Il y a d'ailleurs une question que j'ai trouvée particulièrement pertinente, c'est qui avez-vous perdu ?
Oui, ça c'est un de mes collègues spécialisés dans l'accompagnement des personnes endeuillées qui fait un tout petit peu de provocation à ces patients pour les faire bouger, sortir des phrases convenues de réconfort, de consolation qui demandent un moment donné. Mais vous avez perdu qui ? Les patients disent Mais enfin, vous le savez bien, je viens de perdre mon mari. Ils disent Non, non, non, non, qui était votre mari ? Je veux savoir qui vraiment était la personne ? Quels étaient les liens que vous aviez avec elle ?
Ça, c'est une façon d'ouvrir la focale des endeuillés, c'est-à-dire de faire que leur vision de la personne disparue ne soit pas celle seulement de la mort, de la disparition des derniers jours, mais que peu à peu elle réaccueille, elle réintègre tous les moments qui ont traversé le compagnonnage qu'elles ont eu avec cette personne disparue.
Je raconte aussi dans le livre l'histoire d'un écrivain que j'avais accompagné qui était frappé douloureusement par le deuil de sa mère qui était très importante pour lui et finalement qui s'en est sorti en rédigeant ce qu'on appelait autrefois un tombeau, c'est-à-dire un ouvrage d'hommage à une personne disparue où il l'a fait revivre littéralement sa mère en se mettant au travail en écrivant sur elle il a fait ressurgir de sa mémoire tout un tas de souvenirs qui étaient quiescents qui étaient dormants et ça a eu un effet consolateur même si au début ça a fait couler effectivement beaucoup de larmes. Et l'autre
type de perte par exemple la perte d'un amour le fait d'avoir une rupture de ne pas réussir à surmonter cette rupture là aussi qu'est-ce que l'on peut faire dans ce type de configuration parce qu'on a parfois l'impression que ce genre d'événements sont insurmontables que dit le psychiatre par rapport à ces événements je ne sais pas d'ailleurs s'il faut les psychiatriser parce que
moi en tant que psychiatre je trouve qu'on psychiatrise trop justement que ce soit les questions de l'éducation des enfants les adversités de la vie quotidienne et j'aimerais beaucoup qu'il y ait davantage de consolations qui viennent de l'entourage et moins qui doivent venir des professionnels mais par rapport à l'histoire des chagrins d'amour des conflits des pertes etc je crois que le premier obstacle c'est de ne pas sous-estimer la portée que ça peut avoir pour la personne vous savez que traditionnellement lorsqu'un adolescent une jeune personne a un chagrin d'amour chez les plus anciens il y a une petite bulle au-dessus de la tête qui apparaît comme dans les bandes dessinées un de perdu disent de retrouver tu verras c'est pas grave tu rencontreras bien d'autres évidemment que ça ce ne sont pas des paroles consolantes parce qu'elles nient l'évidence la consolation c'est reconnaître qu'il y a un problème reconnaître qu'il y a une souffrance et renoncer à juger de sa pertinence on ne sait jamais tout du passé d'une personne qui souffre on ne peut pas savoir si ce chagrin d'amour ne réveille pas des souffrances très anciennes liées à effectivement le fait d'avoir été mal aimé par ses parents d'avoir cette sentie abandonnée donc on respecte systématiquement toute forme de souffrance et la consolation c'est pas la plainte c'est pas dire mon pauvre c'est affreux c'est pas non plus le déni c'est pas grave c'est rien c'est je m'assieds à côté de toi et je je te fais parler de ce qui te frappe de ce qui t'arrive de la manière dont tu vois l'horizon l'avenir j'essaie de te remettre en mouvement doucement et je t'accompagne sur la durée le temps de te ranimer un petit peu de te remettre un petit peu dans la bonne direction
mais alors dans ce cas là il faut être complaisant avec la douleur au contraire chercher à la relativiser expliquer la fonction qu'avait la personne que l'on a perdue parce que finalement quand votre confrère demande à une personne endeuillée qui avez-vous perdu il insiste plus sur la fonction que sur l'identité ou la personne qui a été emportée par la maladie ou par l'âge
oui oui il essaie de faire mettre des mots ce qu'on sait c'est que lorsqu'on est traversé par des émotions douloureuses la mise en mots le fait de nommer de décrire de mettre à plat que ça soit par l'écriture d'un journal on a beaucoup d'études montrant que le fait d'écrire est consolateur est à la fois clarifiant et apaisant ou la mise en mots dans le dialogue c'est quelque chose de très précieux et l'idée c'est un peu comme dans la méditation l'idée c'est pas de ne pas souffrir l'idée c'est de mieux souffrir c'est d'accepter que la souffrance soit là d'accepter que l'adversité soit là et de traverser cette souffrance de manière j'allais dire plus intelligente c'est pas le bon terme mais de manière avec davantage de discernement et faire en sorte que cette souffrance ne se transforme pas en ressentiment parce que ça aussi c'est quelque chose que vous évoquez oui ça c'est vraiment lorsqu'on est frappé par une adversité alors évidemment les grandes adversités provoquent encore plus fortement cet effet les parents qui perdent un enfant etc mais tout à coup on est propulsé dans un autre monde et il nous semble que les autres humains sont des vénards si par exemple vous sortez de chez votre médecin qui vient de vous annoncer que vous avez un cancer une leucémie une maladie sévère qui va mettre vos jours en danger et bien les gens que vous croisez vous paraissent insouciants légers comme appartenant à un autre monde et le grand danger c'est finalement non pas forcément de leur en vouloir mais finalement de les percevoir comme des privilégiés et vous de vous percevoir comme un malchanceux et que ces sentiments parasitent finalement la traversée de votre adversité on va avoir besoin des autres lorsqu'on est dans la peine et donc inutile de les voir comme des privilégiés absolument loin de nos problèmes c'est très compliqué par exemple pour les parents qui ont perdu un enfant et qui vont retrouver d'autres parents avec leurs enfants et là il y a vraiment cet effort à faire pour être heureux pour eux ce qui est vraiment un truc très compliqué au tout début en tout cas
surtout qu'il y a toujours une tentation de donner un sens aux malheurs de l'existence y compris lorsque ces malheurs n'ont bien entendu aucun sens en tout cas aucun sens perceptible pourquoi suis-je frappé par la maladie alors que d'autres qui ont un mode de vie beaucoup plus tempétueux que le mien ne le sont pas bref ces questions-là elles traversent les esprits de ceux qui sont frappés par l'infortune Christophe André
bien sûr mais de toute façon l'adversité c'est quand même toujours un drôle de truc il y a toujours une double peine il y a d'abord le mal qu'elle nous fait dans notre vie dans notre chair et le mal qu'elle nous fait aussi en nous rappelant que la vie est injuste que ce ne sont pas forcément ceux qui font le plus d'efforts qui sont les plus récompensés que les méchants dorment parfois du sommeil du juste alors que les justes ont des insomnies et donc c'est là aussi où l'adversité est cruelle ce n'est pas seulement notre petit sort personnel c'est ce que représente la vie humaine mais alors les croyants ne se disent pas cela justement alors les croyants ont j'allais dire cette chance ou ce don qui leur a été fait par leur éducation leur culture ou par une grâce venue d'on ne sait où effectivement de pouvoir se dire que tout a un sens et que rien ne les frappe au hasard et que de toute façon une présence bienveillante est là quelque part qui tôt ou tard viendra à leur secours ça c'est vraiment merveilleux ça c'est vraiment merveilleux et c'est vrai que parfois moi je m'apaise comme ça par exemple quand je suis en avion qu'il y a des gros trous d'air et que tout le monde est terrifié dans la cabine une fois ça m'est arrivé il y avait des telles secousses que les masques sont tombés devant les gens et bien je me dis ok tu es dans la main de Dieu
souvent ça se termine bien quand même
dans ces cas là et jusqu'à présent Dieu m'a d'ailleurs vous êtes là et ce que je veux dire c'est que mon corps dans ces instants là a très peur et j'essaie de le calmer en me disant voilà c'est écrit ce qui va se passer de toute façon ne dépend pas de toi respire et donc ça a une fonction très apaisante je crois que c'est une des fonctions de la religion ce n'est pas la seule et effectivement pour les croyants ce que je dis est très limité très très pauvre mais une des fonctions de la religion c'est quand même de nous apaiser face à ces angoisses dont on peut facilement être toujours inconsolé et démuni face à elles concernant la mort la maladie l'injustice l'absence de sens etc.
alors si l'on n'a pas la chance dites-vous de croire en un dieu Christophe André il y a peut-être aussi d'autres biais pour se consoler la méditation alors France Culture a consacré un podcast à la méditation vous êtes vous-même un militant de la méditation qu'est-ce que celle-ci peut nous apporter dans des circonstances où l'on est endeuillé triste dans la peine
la méditation là où elle est très intéressante c'est que elle nous encourage à voir le monde tel qu'il est et non tel qu'on le voudrait elle nous encourage à ne pas avoir peur de la souffrance mais au contraire à accepter d'y descendre la méditation c'est pas de la relaxation l'essentiel de la méditation c'est au fond de prendre régulièrement le temps de me poser et de me confronter à ce que je suis en train de vivre de ressentir de penser d'affronter de traverser sans faux semblants et ce qu'on observe lorsque les gens ont appris à méditer et pratiquent régulièrement cet exercice c'est qu'elle apporte deux choses elle apporte de l'apaisement parce que le simple fait de se poser de se relier à son souffle apporte quelque chose qui est de l'ordre de l'apaisement un peu comme dans la relaxation mais aussi du discernement c'est-à-dire qu'elle nous contraint elle nous encourage à voir une fois de plus les choses telles qu'elles sont et ça c'est très précieux parce que par exemple pour tout ce qui est désolation souffrance adversité on cite souvent à nos apprentis méditants nos élèves ou nos patients un adage zen qui dit tu ne peux pas quitter un endroit où tu n'as jamais accepté d'arriver je ne peux pas quitter un endroit si je n'y suis jamais arrivé et ça ça s'applique à la souffrance c'est-à-dire je ne peux pas prétendre m'affranchir d'une souffrance pas m'en débarrasser pas l'effacer mais m'affranchir faire qu'elle exerce sur moi une influence moins grande si je n'ai pas accepté d'y descendre de la regarder en face de l'observer de voir qu'est-ce qu'elle fait à mon corps qu'est-ce qu'elle fait à mon esprit comment elle modifie ma vision du monde et c'est ça que nous apporte la méditation ça ne paraît pas grand chose mais c'est à l'opposé de nos réflexes nos réflexes sont de nous écarter de la souffrance ou de la recouvrir de distractions d'actions de dispersions ce qui n'est pas la meilleure stratégie
mais est-ce que l'on pourrait là aussi considérer que la méditation est une manière de se refermer sur soi-même alors qu'il faudrait s'ouvrir aux autres dans ces périodes où on a de la peine où l'on est où on se considère comme étant inconsolable
alors oui attention le message de la méditation c'est pas refermez-vous pour toujours c'est régulièrement mettez-vous un peu à l'écart prenez le temps de voir dans quel état vous vous trouvez ce qui se passe pour vous ce vers quoi vous vous apprêtez à aller si vous vous contentez de réagir sans réfléchir et faites un choix et puis après on revient c'est au fond la méditation c'est pas un séjour permanent dans une sorte d'état entre deux hors du monde hors sol c'est des allers-retours réguliers entre le tumulte de la vie l'engagement les relations les actions et puis des moments de recueillement où j'essaie de cultiver l'apaisement et le discernement avant de revenir dans la mêlée
est-ce que cette mêlée justement elle ne peut pas être une manière de s'oublier de trouver un sens dans sa vie même si on a l'impression que celle-ci est définitivement endommagée aller vers les autres ou alors avoir eu une expérience collective par exemple est-ce que ça n'est pas une manière de s'en sortir Christophe André ?
si c'est une manière de s'en sortir c'est ce que les anciens auteurs appelaient le divertissement c'est-à-dire tourner son attention vers autre chose c'est une manière très intéressante à une condition c'est que ça ne soit pas la seule si ma seule façon d'affronter la souffrance c'est de me divertir d'aller sur les réseaux sociaux de regarder des séries ou de travailler comme un malade si je n'ai que ça comme arme je me mets en danger évidemment et alors quand
la consolation ou l'incapacité d'atteindre la consolation devient-elle véritablement pathologique selon vous si le terme a un sens Christophe André ?
oui oui la pathologie le terme a un sens la pathologie c'est quand la souffrance déborde l'individu au point de rendre sa vie infréquentable de lui donner envie d'en finir par exemple ou de le refermer sur lui-même à un point tel qui ne peut plus qu'aller vers la détestation détestation de sa personne détestation des autres détestation du monde effectivement certaines désolations peuvent pousser les individus surtout une fois de plus lorsqu'ils ne sont pas consolés ou lorsqu'ils n'acceptent pas la consolation à des états irrémédiables qui ne sont pas forcément des états pathologiques au sens psychiatrique mais au fond qui sont des états qui font d'eux des personnes qui se sont un peu coupées de la communauté humaine parce que la consolation c'est une remise en lien si je refuse la consolation je refuse le lien avec les autres avec le monde et c'est mon droit mais voilà je bascule dans un univers de solitude et de désolation constante
et de désolation et de désolation et de désolation