Michel Barnier : “Il faut se sentir européen en même temps qu’on se sent français”
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Propositif 60 %Attaque 10 %Défensif 30 %
Questions et réponses
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- 0:51OuverteRéponse directe
Quand la rupture entre l'UE et le Royaume-Uni a été consommée, avez-vous ressenti de la peine ou du soulagement ?
- 2:30OuverteRéponse directe
Est-ce que le Brexit peut être l'occasion d'un sursaut pour l'Union Européenne ?
- 3:50RelanceRéponse directe
D'où peut-il venir, ce sursaut, et quelle forme peut-il prendre ?
- 6:01OuverteRéponse directe
Quelle est la position de l'UE sur le calendrier de Boris Johnson ?
- 8:16OuverteRéponse directe
Boris Johnson veut faire du Royaume-Uni une zone de dynamisme économique maximale. Est-ce qu'il peut y arriver ?
- 9:56OuverteRéponse directe
Que pensez-vous de Boris Johnson ? Est-ce que vous le connaissez bien ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 1:02Invité politiqueFait
« Non, plutôt de la tristesse parce que je pense que le Brexit, comme tout divorce, est un affaiblissement. »
- 1:17Invité politiqueChiffre
« J'ai beaucoup travaillé pour que ce divorce, si je puis dire, soit ordonné plutôt que désordonné pour protéger les intérêts ou la sécurité de 4,5 millions de personnes. »
- 1:47Invité politiqueFait
« Il y a eu un référendum en France pour l'adhésion du Royaume-Uni, de l'Irlande, de la Norvège et du Danemark. »
- 3:53Invité politiqueFait
« D'abord, dans les leçons du Brexit, il y a un certain nombre d'erreurs qui ont été faites. »
- 4:30Invité politiqueFait
« Il y a eu des erreurs liées à l'excès de dérégulation, ce que j'ai appelé, lorsque j'étais commissaire, l'ultralibéralisme. »
- 4:53Invité politiqueFait
« On s'est éloigné pendant 30 ans progressivement du modèle original de l'Europe, qui était l'économie sociale de marché. »
- 5:17Invité politiqueFait
« Avec pour la première fois une stratégie industrielle, notamment pour faire face aux défis technologiques. »
- 6:25Invité politiqueFait
« Le Brexit a conduit à détricoter l'ensemble de nos relations telles qu'elles étaient depuis 47 ans. »
- 6:40Invité politiqueChiffre
« Les Britanniques quittent 700 accords, 650 accords internationaux, notamment tous les accords de commerce que nous avons signés au nom de l'Europe européenne et pour eux. »
- 7:10Invité politiqueFait
« On voit bien qu'il faut coopérer pour la sécurité, pour les sujets qui touchent à la sécurité des citoyens et je pense à l'extradition, à Europol, Eurojuste. »
- 7:45Invité politiqueFait
« C'est la première fois s'agissant du commerce que nous allons négocier un accord de commerce avec un pays tiers, devenu tiers, dans un contexte de divergence réglementaire et non pas de convergence. »
- 10:31Invité politiqueChiffre
« Je rappelle que 47% des marchandises britanniques sont exportées vers notre marché unique. »
- 13:31Invité politiqueChiffre
« Il y a 3,5 millions de citoyens européens qui vivent et travaillent au Royaume-Uni, qui ont des droits de résidence, des droits sociaux. Il y a 1,5 million de Britanniques qui vivent dans l'un de nos pays européens avec les mêmes droits et les mêmes garanties. »
- 18:17Invité politiqueFait
« Vous n'en entendez plus parler parce qu'ils ont décidé de le payer. Ce n'est pas un chèque, et d'ailleurs, pour sortir, c'est simplement le prix des engagements signés par le Royaume-Uni tout au long de sa présence dans l'Union européenne. »
Temps de parole
- Michel Barnier69 %
- Présentateur14 %
- Présentateur 211 %
- Auditeur2 %
- Auditeur 22 %
≈ 2,4 interruptions / 10 min (chevauchements et interjections détectés).
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Et avec Léa Salamé, nous recevons en duplex de Bruxelles ce matin. Nous recevons dans le grand entretien du 7-9 le chef de la Task Force Européenne dans les relations avec le Royaume-Uni. Vos questions dans quelques instants, une dizaine de minutes, au 01 45 24 7000 sur les réseaux sociaux et l'application mobile de France Inter. Michel Barnier, bonjour.
Bonjour et bonjour de Bruxelles.
Depuis Bruxelles, voilà, vous êtes, je le rappelle, du côté de l'Union Européenne, l'homme qui aura négocié avec acharnement les modalités du Brexit. La négociation a été longue, ardue, à la fois technique et politique. Le plus dur, Michel Barnier, pour vous commence. Vous allez nous expliquer pourquoi. Mais d'abord, dites-nous après plusieurs reports, vendredi ce fut enfin le jour J, le jour du départ, le jour du divorce. Dites-nous Michel Barnier ce que vous avez ressenti. Quand la rupture entre l'UE et le Royaume-Uni a été consommée. Avez-vous ressenti de la peine ou du soulagement ?
Non, plutôt de la tristesse parce que je pense que le Brexit, comme tout divorce, est un affaiblissement. C'est un moment difficile. J'ai beaucoup travaillé pour que ce divorce, si je puis dire, soit ordonné plutôt que désordonné pour protéger les intérêts ou la sécurité de 4,5 millions de personnes. Ce sont les citoyens qui vivent de part et d'autre. Il fallait sécuriser leurs droits pour garantir les engagements financiers du Royaume-Uni, pour trouver une solution durable et opérationnelle en Irlande où la paix est très fragile. Donc j'étais heureux que ce travail ait été utile pour organiser le divorce. Mais le divorce lui-même est un affaiblissement, un échec de l'Europe.
Et donc, voilà, je rappelle souvent que j'ai mon tout premier vote comme jeune citoyen français quand j'avais 21 ans. Certains s'en souviennent sans doute parmi vos auditeurs. Il y a eu un référendum en France pour l'adhésion du Royaume-Uni, de l'Irlande, de la Norvège et du Danemark. Et à cette époque, militant du parti gaulliste, j'ai fait campagne pour le oui à l'adhésion du Royaume-Uni. C'est ça le paradoxe de ma mission. Aujourd'hui, j'ai dû organiser ce divorce. Donc je pense qu'il y a des leçons à tirer, Nicolas Debron. Il y a les conséquences du Brexit que j'ai eues à gérer le mieux possible.
Et il faut continuer pour trouver une relation durable avec le Royaume-Uni de toute façon différente. Mais il y a aussi des leçons à tirer du Brexit pour nos régions et les citoyens de l'Europe.
On va essayer de voir avec vous quelles leçons il faut tirer justement du Brexit pour nous, pour les Européens. Est-ce que ça peut être l'occasion d'un sursaut ou pas ? Mais d'abord encore une petite question. L'Europe, sans les Beatles, sans les Monty Python, sans la reine et sa famille, sans la conduite à gauche, bref, sans la folie britannique, est-ce qu'elle ne va pas être un peu boring, l'Europe ?
Oui. Elle pouvait être ennuyeuse, même avec les Britanniques, elle l'a été quelquefois. Et donc c'est un effort qu'on doit toujours faire sur nous-mêmes, de ne pas être ennuyeux, de parler simplement de choses compliquées. Mais les Beatles étaient là, la musique britannique, la culture britannique, la littérature britannique seront toujours là à portée de main, si je puis dire, comme la culture européenne, qui est également très foisonnante, ce sera à la disposition des Britanniques. On a maintenant à reconstruire cette relation. Et dans cette relation, Léa Salamé, il y aurait une part de culture. Je pense aux échanges universitaires, à la coopération entre les laboratoires, à Erasmus.
On va devoir reconstruire tout ça. C'est mon travail pour les mois qui viennent.
Emmanuel Macron a déclaré vendredi, ce départ est un choc, c'est un signal d'alarme historique qui doit retentir dans chacun de nos pays, être entendu par l'Europe tout entière et nous faire réfléchir. Ça fait des mois, même des années, qu'on entend dire que le Brexit peut être et doit être un sursaut pour l'Union Européenne. Mais on ne le voit pas venir ce sursaut, Michel Barnier. D'où peut-il venir ? Quelle forme peut-il prendre ?
D'abord, dans les leçons du Brexit, il y a un certain nombre d'erreurs qui ont été faites. Bien sûr, dans l'explication du Brexit, il y a des raisons proprement britanniques, singulières, attachées à l'identité, à la spécificité britannique. Mais il y a aussi des raisons que l'on trouve dans beaucoup de régions britanniques, les plus pauvres, les plus désindustrialisées, une sorte de sentiment populaire qu'on retrouve chez nous aussi. Peut-être qu'il est trop tard pour ces régions britanniques, il n'est pas trop tard pour l'Europe. Le sentiment d'être isolé, d'être abandonné, que l'Europe ne protège pas, n'a pas empêché certaines mauvaises conséquences de la globalisation.
Il y a eu des erreurs liées à l'excès de dérégulation, ce que j'ai appelé, lorsque j'étais commissaire, l'ultralibéralisme, auquel les Britanniques ont participé, avec d'autres d'ailleurs. Le fait que la crise financière soit arrivée en 2007-2008, les excès de la grande finance, des banquiers qui se sont tout permis, parce qu'on leur a tout permis. On s'est éloigné pendant 30 ans progressivement du modèle original de l'Europe, qui était l'économie sociale de marché. Je pense que depuis quelques temps, on est en train de retrouver ce lit. Et vous dites, on n'aperçoit pas ces leçons.
C'est leçons si, dans les nouveaux engagements de la présidente de la commission Ursula von der Leyen, vous trouvez quelques premières vraies réponses, avec pour la première fois une stratégie industrielle, notamment pour faire face aux défis technologiques. Donc l'examen de conscience a été fait ? Non, je pense qu'il doit continuer. En permanence à Bruxelles, pour faire des lois et des directives européennes utiles, qui est une vraie valeur ajoutée, peut-être s'occuper beaucoup plus des grands enjeux et un peu moins des petites choses.
Et puis l'orientation économique de l'Europe, qui doit, à mon sens, être plus conforme à ce qui est notre origine économique, c'est-à-dire l'économie sociale de marché. Les trois mots, économie sociale et marché, sont importants.
Michel Barnier, Jean-Yves Le Drian, dit que le plus dur du Brexit est encore devant nous. Alors essayez de nous expliquer, à nous, aux auditeurs de France Inter, de manière simple, ce qui va se passer dans les prochains mois de l'année 2020. Quel est l'enjeu de la nouvelle négociation, de la nouvelle phase de négociation qui démarre ?
Je présente ce matin à la presse à Bruxelles le mandat de négociation que la Commission européenne propose aux chefs d'État et de gouvernement, au gouvernement, au Parlement, qui va être le cadre de mon mandat et de ma mission. Il s'agit de tout reconstruire. Le Brexit a conduit à détricoter l'ensemble de nos relations telles qu'elles étaient depuis 47 ans. Les Britanniques quittent 700 accords, 650 accords internationaux, notamment tous les accords de commerce que nous avons signés au nom de l'Europe européenne et pour eux. Donc il faut tout reconstruire, aussi bien un accord de commerce pour les marchandises agricoles, pour les biens industriels, un accord pour la pêche, évidemment.
J'ai été le ministre français de la pêche et je sais la difficulté et l'importance de la coopération dans ce domaine. Un accord sur les questions de sécurité, je pense à l'une des leçons de cet nouvel attentat de Streetarm qui vient d'avoir lieu hier et au-delà de la solidarité qui doit être évidemment la nôtre à l'égard des Britanniques, on voit bien qu'il faut coopérer pour la sécurité, pour les sujets qui touchent à la sécurité des citoyens et je pense à l'extradition, à Europol, Eurojuste. Et puis enfin un accord en matière de politique étrangère et de défense.
Voilà tous les sujets que nous allons embrasser dans une négociation absolument exceptionnelle, une dizaine de tables de négociation, neuf rounds d'ici le mois d'octobre, pour faire le maximum, reconstruire cette relation avec les Britanniques dans un contexte, Nicolas Debran, qui est très particulier puisque c'est la première fois s'agissant du commerce que nous allons négocier un accord de commerce avec un pays tiers, devenu tiers, dans un contexte de divergence réglementaire et non pas de convergence. Quand on négocie avec le Canada, avec le Japon ou la Corée du Sud, on rapproche nos normes, on rapproche nos standards pour faciliter le commerce.
Là, nous sommes exactement dans le cas contraire. Les Britanniques sont totalement intégrés à nos règles et à nos normes grâce au marché unique et ils veulent diverger. Et la question c'est, qu'est-ce que devient cette divergence ? Est-ce qu'elle reste raisonnable ou est-ce qu'elle devient un outil de compétition réglementaire, de dumping que nous n'accepterons pas ?
Mais c'est ça, c'est quand on écoute Boris Johnson, effectivement il veut diverger, il veut vraiment diverger de nos règles, des règles qui s'appliquaient au Royaume-Uni jusqu'à maintenant. Il parle lui d'un succès retentissant à venir pour l'Angleterre qui serait grâce au Brexit à l'aube d'une nouvelle ère. Il promet aux Britanniques de faire du Royaume-Uni une zone de dynamisme économique maximale, moins de taxes, moins de normes. Bref, de faire une sorte de Singapour au cœur de l'Europe. Est-ce qu'il peut y arriver ? Est-ce qu'il peut y arriver ?
Et si le Royaume-Uni devenait dans dix ans un Singapour européen, est-ce que ce ne serait pas la véritable menace pour la croissance économique européenne ?
Écoutez, personnellement, je souhaite le meilleur au Royaume-Uni, très sincèrement. Boris Johnson connaît la règle du jeu, connaît notre état d'esprit, celui des 27 chefs d'État et de gouvernement qui lui ont dit, qui l'ont écrit. L'accès à nos marchés, je pense, du volume de marchandises britanniques et des prix, c'est-à-dire le niveau des taxes et des droits de douane, sera proportionnel. Cet accès sera proportionnel à l'engagement pris par les Britanniques de respecter un certain nombre de règles, notamment ce qu'on appelle les aides d'État, le soutien à leurs entreprises, règles sociales, règles environnementales, de telle sorte que nos relations soient les plus équitables possibles.
Mais on a des moyens de pression ?
Ce n'est pas une pression, c'est la négociation que je vais conduire et nous fixerons le niveau des accès pour les produits britanniques, le niveau des taxes d'entrée, des droits de douane, le niveau des volumes, en fonction des engagements pris pour respecter les règles du jeu équitables. On appelle ça en anglais free and fair, libre et équitable. Voilà l'objectif qui est le nôtre.
Michel Barnier, que pensez-vous de Boris Johnson ? Est-ce que vous le connaissez bien ? Quel type de négociateur est-il ?
Boris Johnson est quelqu'un de très intelligent. C'est un homme très pragmatique, extrêmement direct et chaleureux. C'est un homme politique. Je suis aussi un homme politique et j'ai l'intention de la rester. Donc on s'entend bien. On s'est vu plusieurs fois le long de cette négociation. Donc la négociation va être difficile. Mais c'est quelqu'un de très pragmatique. Je pense qu'il sait pour le Royaume-Uni l'importance d'un bon accord avec l'Union Européenne qui tout de même reste là comme un très grand marché. Je rappelle que 47% des marchandises britanniques sont exportées vers notre marché unique. 47%.
Sur le calendrier, Boris Johnson veut que tout soit bouclé au 31 décembre prochain. Il l'a même fait inscrire dans la loi britannique. Certains disent que 10 mois ce n'est pas suffisant pour boucler cette nouvelle phase. Tout ce que vous nous avez expliqué, c'est tout ce qu'il faut renégocier pied à pied. Quelle est votre position ? Vous pensez que dans 10 mois que le 31 décembre, tout peut être fait ?
Non, tout ne sera pas fait en 10 mois. On va essayer de faire le maximum, d'avoir au moins un socle pour la future relation. Quand vous lisez le document signé par les Britanniques et par les 27 chefs d'État, ça s'appelle la déclaration politique. Ça s'appelle la base de mon mandat. On embrasse tous les sujets. On est en train de vouloir reconstruire une relation sans précédent avec un pays tiers. Il faudra beaucoup plus de 10 mois. Pourquoi 10 mois, Aléa Salemi ?
Parce que nous avons prévu dans l'accord de retrait, le divorce, sur la base du traité que j'ai négocié, une période de 11 mois maintenant, jusqu'au 31 décembre de cette année, durant laquelle les Britanniques sont bien sûr sortis de l'Union européenne, mais restent dans le marché unique et restent dans l'union douanière. C'est une période de transition. Elle était à l'origine, d'ailleurs, plus longue. Elle devait durer 2 ans. Elle pourrait être prolongée, mais Boris Johnson ne le veut pas. Donc, ça veut dire qu'à la fin de cette année, en toute hypothèse, si M. Johnson maintient sa position, le Royaume-Uni sortira du marché unique. Est-ce qu'il sortira avec un accord ou sans accord ?
C'est ça l'objet de la négociation. Voilà pourquoi on fixe ce temps. Mais c'est lui qui fixe la contrainte du temps. Ce n'est pas nous. Donc, il faut que chacun assume ses responsabilités.
On va passer au standard, Michel Barnier, au standard où les auditeurs de France Inter sont nombreux et ont de nombreuses questions pour vous. Je salue Pierre. Pierre qui nous appelle, je crois, de Massy.
Oui, bonjour. Merci de prendre ma question. Bonjour, M. Barnier. Bonjour. Ma question est peut-être un peu ironique. Bon, ça fait 3 ans qu'on nous dit on négocie, on négocie, on négocie. Ça y est, c'est bon. On peut signer le divorce. Et maintenant, on nous dit on va négocier. Alors, j'avoue, je suis un peu perdu. Qu'a-t-on négocié depuis 3 ans ? Et que reste-t-il ? Et petite question annexe, je croyais, étant breton d'origine, que Gernozet ne faisait pas partie du Royaume-Uni et donc pas partie de l'Union Européenne. Donc, que viennent-ils faire avec leurs droits de pêche ?
Alors, ça, c'est une question très importante qu'on va évidemment aborder avec vous, Michel Barnier. Mais, Pierre, cette question est ironique mais pleine de sens. Donc, on négocie depuis 3 ans et maintenant, on dit qu'on va négocier. Alors, qu'est-ce qui a été négocié ?
Ce n'est pas une question ironique, c'est une bonne question. Ça prouve que cette affaire est compliquée. Je suis bien placé pour le dire. J'ai parlé de divorce. Donc, les Britanniques nous ont dit, après leur référendum de 2016, nous voulons divorcer, nous voulons quitter. Donc, nous avons organisé le divorce et nous avons mis les choses dans l'ordre. D'abord, traiter toutes les questions d'insécurité juridique que crée un divorce. j'ai parlé tout à l'heure, je le dis, puisque beaucoup, sans doute, nous écoutent, il y a 3,5 millions de citoyens européens qui vivent et travaillent au Royaume-Uni, qui ont des droits de résidence, des droits sociaux.
Il y a 1,5 million de Britanniques qui vivent dans l'un de nos pays européens avec les mêmes droits et les mêmes garanties. Nous avons, dans le traité de divorce, garanti ces droits pour toutes ces personnes, 4,5 millions de personnes, pour la durée de leur vie et pour leur famille. Voilà les questions que j'ai traitées dans cette première négociation. Mais une fois qu'on a divorcé, une fois qu'on s'est séparés juridiquement, il faut tout reconstruire. Quel type de relation nous voulons avoir avec l'autre partie ? C'est ça l'objet de la nouvelle négociation qui est importante.
Mais tout ce que nous avons négocié est garanti, aussi bien le protocole pour la paix et la stabilité en Irlande, le règlement des engagements financiers du Royaume-Uni, la protection des indications géographiques agricoles, auxquelles je suis très attachée évidemment, et évidemment les droits des citoyens.
Alors la pêche, la pêche, c'était la question de notre auditeur. Boris Johnson veut reprendre le contrôle des eaux de pêche britanniques. Il a présenté mercredi un projet de loi qui retire aux bateaux de pêche de l'Union Européenne le droit d'accès automatique à ces eaux britanniques. Certains de nos pêcheurs, il faut qu'on le rappelle parce que c'est quand même un sujet extrêmement capital, certains de nos pêcheurs européens réalisent entre 60 et 90% de leurs prises dans les eaux britanniques. Là, alors l'accès va être bloqué si on en croit Boris Johnson. Il faut vraiment expliquer que pour tous les élus du littoral, les élus français, c'est capital.
C'est la question numéro 1, la question de la pêche. Comment garantir que les pêcheurs vont garder l'accès aux eaux de pêche britanniques ?
C'est une question numéro 1, si je puis dire, que nous avons à régler. Mais c'est une question grave et sérieuse qui fait partie, qui fera partie de l'accord de commerce. En d'autres termes, il n'y aura pas d'accord de commerce avec les britanniques s'il n'y a pas un accord sur l'accès réciproque pour les pêcheurs. J'ai été, et je reste fier, le ministre des pêcheurs il y a quelques années en France. Et je sais la difficulté de ce métier, le danger de ce métier. Et je sais aussi l'importance de la coopération internationale dont les chiffres que vous avez donnés, Léa Salamé, sont la preuve.
pas seulement pour les pêcheurs français, mais les pêcheurs irlandais, espagnols, belges, néerlandais et plus haut, notamment les pêcheurs danois. Je suis allé il y a quelques mois sur un bateau de pêche danois qui pêche en effet 70% de ses captures dans les eaux territoriales britanniques. Donc, le débat est simple, les britanniques veulent retrouver leur souveraineté. Ils ne sont pas opposés à un accord avec nous et tout dépendra du niveau d'accord que nous trouverons. En quelque sorte, nous allons négocier l'accès des eaux territoriales britanniques pour les pêcheurs européens en même temps que nous négocierons l'accès des marchés européens pour les produits de pêche britanniques.
J'espère que je suis clair.
Stéphane est en ligne au Standard Inter. Bonjour et bienvenue. Oui, bonjour. Merci. On vous écoute. Merci d'abord
d'être mes compagnons du matin. C'est gentil. Oui, une question, c'est par rapport à... En fait, j'avais 18 ans lorsque j'ai voté Maastricht, le oui à Maastricht en 1992. À 18 ans, on avait certains fantasmes qui étaient la construction d'une identité européenne. Et à aucun moment j'ai ressenti ça depuis toutes ces années. C'est-à-dire que ça a toujours été un discours très axé économie. Et je ne vois pas comment on peut arriver à garder les pays au sein de l'Union si on n'arrive pas premièrement à construire une véritable identité culturelle qu'on puisse se sentir européen avant d'être français. Ça, ça m'échappe complètement.
Voilà. Merci Stéphane. Michel Barnier vous répond.
Oui, je partage cette ambition, cette espérance, mais je ne suis pas d'accord avec la toute dernière phrase que Stéphane a prononcée. Se sentir européen avant d'être français. Avant d'être français. Je pense qu'il faut se sentir européen en même temps qu'on se sent français. Et c'est une addition. Ce n'est pas un remplacement ou une substitution. Moi, je suis profondément patriote. J'ai toujours été gaulliste dans ma vie. Et j'ai depuis longtemps pensé que le patriotisme était notre base, la défense de nos intérêts nationaux, mais que le fait d'être européen nous aidait et nous rendait plus forts.
Et c'est vrai aussi que dans cette Union européenne, j'ai parlé des leçons du Brexit, il manque une dimension humaine, culturelle, au-delà de la dimension financière. Mais regardez le nombre de crises que nous avons subies, notamment la crise financière, qui ont axé l'action des Européens sur ces questions financières. Je pense que maintenant, il faut davantage mettre l'homme au cœur du projet européen.
Raoul est au Standard. Bienvenue, Raoul. Bonjour.
Bonjour.
On vous écoute.
Je voulais savoir où on était du fameux chèque que les Britanniques devaient faire à l'Europe. On n'a entendu parler du tout.
Merci, Raoul.
Michel Barnier.
Vous n'en entendez plus parler parce qu'ils ont décidé de le payer. Ce n'est pas un chèque, et d'ailleurs, pour sortir, c'est simplement le prix des engagements signés par le Royaume-Uni tout au long de sa présence dans l'Union européenne, notamment depuis 5 ans. Je veux simplement dire à Raoul que le budget européen n'est pas un budget annuel. C'est un budget de 7 ans. 2014, 2020, 2021, 2028. Et tous les 7 ans, les 28 gouvernements s'engageaient, s'engagent sur un budget des politiques, la politique agricole commune, Erasmus, les universités, la politique régionale. Et les Britanniques payent jusqu'à maintenant à peu près 13 à 14 % de tout.
Donc, ce que nous avons mis dans cet accord, ce dont nous sommes convenus avec les Britanniques, c'est que tout ce qui a été décidé à 28, au début de la période 2014, sera payé à 28. Donc, cette question est réglée.
Une question de Stéphane sur l'application de France Inter, Michel Barnier. Quel est le risque pour l'Europe de voir les Britanniques se tourner vers les Etats-Unis ?
Ils sont déjà tournés vers les Etats-Unis. On sait la tradition, l'amitié, la solidarité qui existe entre les Etats-Unis d'Amérique et le Royaume-Uni. La question, c'est celle du commerce. Boris Johnson va pouvoir négocier, puisque c'est cette liberté qu'il a retrouvée, des accords commerciaux librement, en tant que Royaume-Uni, avec toutes les régions du monde. Moi, je pense, simplement, que pour discuter avec M. Donald Trump ou le président chinois ou d'autres chefs d'État et de gouvernement, il vaut mieux négocier au nom d'un marché de 450 millions de citoyens, de consommateurs, de 22 millions d'entreprises plutôt que chacun chez soi et chacun pour soi.
Je serai de bonne chance au Royaume-Uni dans cette négociation. Je reste persuadé que pour ce sujet-là en particulier, mais je pourrais trouver d'autres exemples, pour relever les grands défis du changement climatique, de la guerre technologique, notamment avec la 5G, de la pauvreté en Afrique, de la sécurité, tous ces problèmes sont souvent liés. Il vaut mieux être ensemble plutôt que chacun chez soi.
La 5G, Michel Barnier, un mot sur la 5G et je vais poser une question volontairement éditorialisée. Pourquoi le déploiement de la 5G en Europe qu'on attend est un vrai problème de souveraineté, pas seulement nationale, pas seulement européenne, mais presque pour nous, tous citoyens, puisqu'il en va de nous donner les plus personnels qui pourraient, scénario noir, être captés un jour par les Chinois ? Expliquez-nous simplement pourquoi c'est grave ce qui se joue sur la 5G.
Oui, parce que la 5G, je ne suis pas ingénieur, mais c'est une génération, la cinquième génération, assez différente des précédentes. Il s'agit de la connexion, de l'interconnexion de 500 milliards d'objets à terme et c'est un système beaucoup plus décentralisé que les quatre générations précédentes, dont beaucoup plus de risques pour la protection des données individuelles et personnelles.
C'est pour ça que l'Europe, notamment sous la pulsion de Thierry Breton, le nouveau commissaire européen, a décidé d'avoir cette boîte à outils qui sera celle des 27 Etats membres pour aborder des questions de sécurité, sécurité des réseaux, sécurité des fournisseurs, diversité des fournisseurs aussi, des mesures aussi de défense commerciale. il y a toute une boîte à outils qui permet aux Européens de s'engager dans cette révolution technologique qui va être formidable, si on le veut bien, pour beaucoup de secteurs, les villes intelligentes, les transports, la santé, mais qui présentent aussi des risques sérieux pour la sécurité des données personnelles.
Donc nous abordons cette question ensemble. Voilà une question qu'on a raison d'aborder ensemble plutôt que chacun chez soi.
Vous avez déclaré au début de l'entretien, Michel Barnier, je suis un homme politique et j'ai bien l'intention de le rester. Beaucoup de gens en France, quelles que soient leurs couleurs politiques, d'ailleurs, louent votre action depuis trois ans maintenant sur le Brexit. Et ils se demandent pourquoi vous ne revenez pas en France ? Pourquoi vous ne revenez pas également travailler pour la France, pour les affaires françaises ? Qu'est-ce que vous leur répondez ?
Je ne suis pas en France actuellement parce que je suis à Bruxelles où je travaille sans oublier que je suis français et je pense qu'en travaillant au nom de l'Union européenne pour cette négociation qui jusqu'à présent était négative, le divorce est un événement négatif avec le Royaume-Uni, je travaille aussi pour défendre mon pays comme les 26 autres. Mais le moment venu quand j'aurai... Voilà, c'est ça, vous avez compris le sens de ma question.
Je reviendrai dans mon pays, j'ai été élu, et en Savoie et au niveau national, j'ai eu l'honneur d'être plusieurs fois membre du gouvernement, je ne reste pas passionnément patriote, mais pour l'instant, mon engagement, ce qui m'a été demandé par la nouvelle présidente de la commissure sur la Van der Leyen par les 27 chefs d'État par le Parlement européen, c'est de terminer cette négociation en reconstruisant, c'est un peu plus positif que le divorce, en reconstruisant une relation avec le Royaume-Uni, mais je n'oublie pas mon pays, rassurez-vous.
C'est ce que j'allais vous dire, les fractures françaises que la France vit, est-ce que vous le regardez avec quel regard vous... Avec quel regard vous regardez les colères et les haines françaises du moment ?
Oui, je suis inquiet du climat de tension, d'agressivité, de violence. Je pense qu'il faut que notre pays retrouve davantage de sérénité, de respect. C'est ce que je pense.
Une dernière question, Michel Barnier. L'équipe de France de rugby a battu 24-17 l'Angleterre en ouverture du tournoi des 6 nations. Au fond, ça ne commence pas si mal que ça, le Brexit, non ?
Oui, moi, je ne ferai pas cette comparaison. J'ai trouvé... Enfin, j'ai vu une partie du match hier avec une équipe renouvelée, beaucoup plus jeune. Comme vous l'avez vu, il y a, sur un stade de rugby, vous savez que depuis que j'ai eu la chance d'organiser avec Jean-Claude Killy les Jeux à l'appui d'Alberville, je reste passionnément attaché au sport, à la règle du jeu, au fair play. Peut-être que c'est là la comparaison qu'on peut faire avec les enjeux de la négociation du Brexit. Il faudra avoir une relation avec les Britanniques qui, comme hier, c'était le cas sur le terrain de rugby avec les Anglais, restent marqués par une règle du jeu commune et le fair play.
Voilà, ça peut être rude mais que la règle et les règles et l'esprit du sport soient respectés. Merci monsieur le chef de la Task Force Européenne dans les relations avec le Royaume-Uni. Merci Michel Barnier d'avoir été sur l'Inter ce matin en duplex depuis nos bureaux de Bruxelles. de Bruxelles.
Merci. Merci. Merci.
Michel Barnier