Dernier 14 juillet du macronisme : le réveil stratégique « au prix du sang s’il le faut »
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RCF Notre-Dame, il est 8h10. Dans 20 minutes, nous prendrons la direction de Rome pour le journal de Radio-Vatican. Et à la une, en France, près de 7000 soldats sur les Champs-Élysées, le dernier défilé du 14 juillet du président Macron. Envisagé comme une démonstration de puissance de la France et des alliés de Kiev, la coalition des volontaires était déjà réunie hier à Paris. Ce titre et bien d'autres seront développés dans le journal de Radio-Vatican à 8h30. Mais tout de suite, et justement, Louis Dauphrenne, votre invité, et Jean-Marie Bockel.
Oui, ancien ministre sous Nicolas Sarkozy, fondateur de la gauche moderne. Jean-Marie Bockel est une figure un petit peu atypique dans la vie politique française. Il a été bien sûr maire de Mulhouse pendant plus de 21 ans. Député et sénateur socialiste, il a aussi une longue histoire avec l'institution militaire colonel de réserve. On sait qu'il a perdu son fils lors de l'opération Barkhane en 2019. S'en suit en fait un lien qui demeure à travers un certain nombre d'engachements. En particulier celui au service des blessés de l'armée. Ainsi qu'il va nous le dire en écho à ce défilé du 14 juillet.
C'est un défilé tout à fait exceptionnel dans la mesure où jamais autant de moyens militaires n'auront été déployés sur les Champs-Elysées. Et c'est donc ce dernier défilé d'Emmanuel Macron que nous allons aussi analyser dans le contexte de la guerre en Ukraine. Ainsi que vous l'avez rappelé à l'instant. Bonjour Jean-Marie Bockel. Oui, bonjour. Quel est le signe particulier de cette mobilisation militaire aujourd'hui du 14 juillet ? Comment l'interprétez-vous ? Le retour de menaces, je dirais classiques, de risques de guerre par rapport à ce que nous avons connu pendant des décennies. Des opérations extérieures, des préparations théoriques et des grands exercices.
Mais avec tout de même, et surtout depuis la chute du mur, l'état d'esprit général que les guerres ça n'était pas pour notre continent. Et donc aujourd'hui il y a, et on le voit notamment, à travers à la fois la montée en puissance et le respect, ce qui est quand même nouveau de la loi de programmation militaire, une mise à niveau d'ailleurs qui n'est pas propre à la France. Regardez l'Allemagne par exemple, qui a doublé son budget de défense. Comment interprétez-vous le fait qu'Emmanuel Macron parle de réveil stratégique, au prix du sang aussi s'il le faut ? Oui, ce sont deux conceptions. D'abord il y a le réveil stratégique.
Le réveil stratégique c'est l'idée que la menace elle est là, et le risque il est direct peut-être dans quelques années.
En tout cas, il faut s'y préparer, et il faut s'y préparer ensemble, entre Européens, alliés Européens et non Européens, mais d'abord Européens, avec bien entendu en toile de fond, cette conscience que ce soit avec le président Trump, ou avec celui qui lui succédera, comme c'était déjà le cas sous le président Obama, donc c'est pas propre au président Trump, même si évidemment il a sa manière, bien à lui, de dire les choses avec brutalité, mais l'allié traditionnel américain, ça n'est plus le parapluie qui nous permet finalement de vivre tranquille, avec des efforts militaires limités, comme on l'a tous fait pendant des décennies. C'est ça le réveil stratégique.
Après, effectivement, on a tous à l'esprit les paroles du chef d'état-major Fabien Amandon, lorsqu'il évoque, il faut bien à un moment donné que quelqu'un le dise, que la guerre, et on le voit en Ukraine aujourd'hui d'ailleurs, c'est la guerre, et donc il y a le risque effectivement de perdre sa vie, d'être blessé. Je ne sais pas si vous avez vu, vous l'avez sûrement vu, les deux films sur la saga du général de Gaulle pendant la guerre, et quand on voit ces combats, qu'est-ce qui a porté ces soldats français de la France libre ? C'est la dimension morale, et on est là aussi au cœur de la problématique.
La dimension morale, c'est aussi ce qui permet à un moment donné d'accepter les efforts avant la guerre, et de constituer, en quelque sorte, au-delà même de la dissuasion nucléaire, qui évidemment demeure et qui est un atout, une dissuasion dans le sentiment que tout ennemi peut avoir, qu'on est prêt à prendre les risques du combat. Voilà un peu mon analyse. Pensez-vous, Jean-Marie Bockel, qu'Emmanuel Macron doit davantage engager la France, pour le temps qui lui reste avant la présidentielle, dans le conflit en Ukraine ? Je pense que, de ce point de vue-là, on ne peut rien reprocher à Emmanuel Macron.
La seule faiblesse française, et elle est tout de même d'importance, et elle est visible, étant nos alliés que nos adversaires, que d'ailleurs une grande partie des citoyens français le savent, c'est la situation du pays, et à commencer par son endettement, sa situation budgétaire, qui fait que l'exception d'une augmentation du budget de la défense, malgré ce contexte budgétaire extrêmement difficile, va être de plus en plus difficile à tenir et à faire accepter.
Et de ce point de vue-là, naturellement, on se projette aussi, dans 10 ou 11 mois, dans les mandats à venir, sous les prochaines mandatures présidentielles, où, à un moment donné, il faudra que la France, qui est quand même une force militaire qui n'a jamais baissé la garde, même si le format est trop réduit, eh bien, si cette France donnera vraiment les moyens, avec ses alliés, de poursuivre cet effort, et de préserver une sorte de leadership stratégique, partagée avec quelques autres puissances européennes, qui est une force d'entraînement, par rapport aux freins que peut constituer le mode de fonctionnement, ou de l'Europe de la défense, ou de l'OTAN.
Il faut aussi garder cette dimension souveraine. Point fort, point faible. Pensez-vous, Jean-Marie Bockel, qu'Emmanuel Macron doit forcer le destin, en quelque sorte, de l'Union européenne à travers un conflit qui nous placerait en tête, en quelque sorte, de cette coalition et de ce monde face à la Russie ? Et j'assortis ma question d'un autre élément, c'est que vous avez été nommé envoyé personnel d'Emmanuel Macron en Afrique pour lui remettre un rapport, c'était en 2024, sur la reconfiguration du dispositif militaire français. Vous prenez un partenariat renouvelé avec les pays africains. Oui, 24-25, oui. Voilà.
Et donc, est-ce qu'il y a par hasard un rééquilibrage des forces qui se fait au profit du continent européen et aux dépens, j'allais dire, des pays africains où nous étions présents ? Je ne pense pas qu'on puisse exactement parler comme cela, car même au moment où nous avions des bases militaires permanentes avec un nombre plus important de soldats dans ces bases, nous étions déjà avec quelques milliers de soldats sur l'ensemble du continent et c'est un effort réel qui se poursuit d'ailleurs d'une autre manière mais qui est sans commune mesure avec l'effort européen que vous évoquiez tout à l'heure, notamment au regard du conflit en Ukraine.
Je dois dire qu'il ne faut jamais oublier que notre présence en Afrique et également d'ailleurs dans la région du Golfe contribue également à notre sécurité dans ce monde extrêmement dangereux où, rappelez-vous d'ailleurs, et c'est encore un peu le cas aujourd'hui, pendant quelques mois, le conflit en Ukraine a été éclipsé par les risques à la fois militaires mais également économiques, d'approvisionnement pétrolier, etc., liés à la crise dans le Golfe.
Donc on ne doit pas baisser la garde, c'est le propre du monde d'aujourd'hui, un monde dangereux où les choses bougent très vite et où l'Europe, effectivement, doit faire face à cette situation, non seulement parce que c'est une manière de montrer à la Russie que là, il y a un point dur, qu'il n'y a pas un ventre mou, et il y a donc également une dimension psychologique. D'ailleurs, les Russes s'y connaissent en guerre psychologique, en instrumentalisation agressive, comme j'ai d'ailleurs pu m'en rendre compte sur les enjeux africains.
Donc nous devons faire face, mais également, évidemment, avec de vraies capacités par rapport à tout ce qui peut arriver d'encore plus grave que ce que nous connaissons aujourd'hui. D'ici quelques années, je ne suis pas un prophète de malheur. Bien entendu que le pire n'est pas certain. Le meilleur moyen d'éloigner le risque, c'est d'être fort, et c'est tout l'enjeu. Et c'est vrai que, bien sûr, Emmanuel Macron y a sa part, et il y a un leadership français en matière de défense encore aujourd'hui, mais c'est vrai que l'Union européenne a aussi évidemment sa part de responsabilité.
Quand on voit que Mme Ursula von der Leyen est complètement sortie de son rôle traditionnel pour engager l'Union européenne dans une démarche plus importante, plus engagée en matière de défense, on voit bien qu'il y a une démarche convergente. Et c'est ce qui d'ailleurs crédibilise aussi l'engagement du président français. Jean-Marie Beccal, je me projette un instant sur l'élection présidentielle parce que votre positionnement est intéressant. Vous avez été ministre de Nicolas Sarkozy, vous venez... Et de François Mitterrand, vous avez vu tout à l'heure. Mais il y a très très très longtemps. Il y a longtemps. Donc vous n'excluez pas, pour faire court, des accommodements avec la droite.
Vous avez un positionnement centriste. Est-ce que vous voyez émerger, pour ce bloc central et la personne qui va succéder peut-être à Emmanuel Macron, est-ce que vous voyez une figure émerger ? Est-ce que vous pensez que cette troisième voie, cette troisième gauche, dont vous avez tiré le modèle du blairisme, de la voie anglaise, est-ce qu'il y a une place en France pour ce courant-là ? Écoutez, la troisième gauche, comme vous dites, pour moi c'est une page qui est tournée, qui n'a pas réussi. Vous avez cité le blairisme et vous auriez pu citer d'autres social-démocraties européennes.
C'était moi les questionnements que j'avais posés fortement, avant même d'ailleurs d'accepter l'ouverture de Nicolas Sarkozy il y a une vingtaine d'années. Je n'ai évidemment pas été entendu. J'ai été marginalisé. Je n'en ai aucune amertume. Mais force est de constater aujourd'hui que toutes les tentatives de modernisation, et certaines sont très sympathiques et avec une dimension européenne qui me convient bien comme celle de Raphaël Glucksmann. Mais tout ça, on voit bien que ça peine à fédérer, qu'il y a tout de même toujours un peu un pied dans les vieilles recettes, les vieilles réponses.
Donc pour moi aujourd'hui, la page effectivement qui se tourne, qui s'est tournée déjà, elle se situe plutôt dans une perspective effectivement d'une structuration et d'un renforcement d'une sorte de bloc central. Ça va de la majorité sénatoriale jusqu'à évidemment un certain nombre d'éléments issus de la majorité, enfin ou de l'ancienne majorité présidentielle. Je ne sais pas comment on peut dire. Est-ce qu'aujourd'hui, quelqu'un émerge ?
Il y a deux semaines, on aurait pu dire Édouard Philippe, aujourd'hui on voit que les choses se tendent de nouveau, je pense qu'il faut vraiment attendre la fin de l'été, le début de l'automne pour voir à un moment donné comment les rassemblements vont se faire. Mais il y a une chose qui est certaine, moi qui suis maintenant retiré de la vie politique et qui vous parle avec une certaine, comment dirais-je, une certaine distance, mais s'il n'y a pas un rassemblement extrêmement large de ces forces, idéalement d'Édouard Philippe à Bruno Rotaillot, ce bloc central, même s'il y a des antagonismes, j'en ai conscience, se met en danger par rapport au match du deuxième tour.
Le risque d'un match Mélenchon-Le Pen existe. Merci beaucoup Jean-Marie Boquel. Vous avez, d'accord. Je voulais simplement dire, car vous n'avez pas cité, que sur la question des blessés et des familles de tués, l'engagement que nous avons maintenant, c'est fait à travers l'association Solidarité Défense que j'ai l'honneur de présider. Et dans le monde qui vient, nous jouons également avec d'autres associations notre rôle dans ce que j'appelle le lien armé-nation. Merci beaucoup Jean-Marie Boquel.
A bientôt. Merci Louis Dauphrenne. L'invité de la matinale à la retrouver en podcast rcf.fr.