Le grand débat du Salon de l'agriculture serait-il une provocation ? avec Rémi Branco
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Ce programme est disponible grâce aux dons de nos auditeurs. Pour diffuser un message d'espérance, rendez-vous sur rcf.fr. L'invité de la matinale, Pierre-Hugues Dubois. Mon invité ce matin est Rémi Branco, vice-président socialiste du conseil départemental du Lot. Bonjour Rémi Branco. Bonjour. Vous avez été aussi chef de cabinet du ministre de l'Agriculture Stéphane Le Foll. Vous publiez Loin des villes, loin du cœur. C'est publié aux éditions de l'Aube. Et ce matin, nous sommes à la veille du début du Salon de l'Agriculture. Emmanuel Macron le visitera dans un climat très tendu demain.
Il a notamment suscité la colère des agriculteurs hier en invitant les soulèvements de la terre, collectif écologiste radical, avant de rétro-pédaler. Est-ce que c'est une erreur politique ?
Je crois que c'était une proposition qui était empreinte de provocation et qui ne pouvait pas être propice à un dialogue serein. On ne peut pas d'un côté demander la dissolution d'un mouvement et de l'autre l'inviter à la table. Ce que je regrette, c'est qu'il n'y a pas que les soulèvements de la terre, qui sont des mouvements qui défendent une vision de l'agriculture, écologiste. Il y a beaucoup d'autres mouvements qui doivent être mis autour de la table.
Il n'y a pas assez de monde autour de la table demain ?
Je pense que la volonté d'élargir et de ne pas avoir uniquement une discussion entre le pouvoir et les agriculteurs, c'est plutôt quelque chose d'intelligent, dans la mesure où autour de la question de l'agriculture, se pose la question de l'alimentation et même de la santé. Donc on a besoin aujourd'hui d'élargir cette discussion.
Et ce grand débat voulu par Emmanuel Macron, sur quoi peut-il déboucher ?
Là, il débouchera sur pas grand-chose. Parce qu'autant je suis pour élargir le débat, autant un débat, ça ne se fait pas en deux heures au sein de l'agriculture pour répondre à la colère et éviter des manifestations. Donc malheureusement, je ne crois pas qu'il faille attendre d'une réunion, même avec 200 personnes, des solutions. Les solutions, ça fait des mois qu'elles auraient dû être prises. On réalise aujourd'hui qu'il faut agir, maintenant il faut faire vite.
Ça se fait comment, ce grand débat ? Alors vous dites que ce n'est pas en deux heures. Comment est-ce qu'il peut réussir à déboucher sur quelque chose ? Quelle forme peut-il prendre ?
Non, je crois aujourd'hui qu'il débouchera sur rien de très porteur aujourd'hui pour les agriculteurs. La seule chose qu'il peut réussir à faire, c'est convaincre que les annonces qui ont été faites seront appliquées assez vite. Malheureusement, ces annonces-là, elles ne vont pas suffire. Il faudra aller plus loin s'il veut demain arriver à calmer un petit peu les agriculteurs. Mais calmer les agriculteurs, ça veut dire leur donner des prix et ensuite leur donner des perspectives. Et aujourd'hui, c'est ce qui manque le plus aux agriculteurs, ce sont ces perspectives.
Et selon vous, quelle forme pourrait prendre un débat qui pourrait déboucher sur quelque chose ? Comment est-ce qu'on peut trouver une solution, une sortie de crise ?
Je crois qu'il faut mettre autour de la table à peu près toutes les filières agricoles. Parce qu'aujourd'hui, cette crise agricole, moi j'en ai connu du temps de Stéphane Le Foll, on a connu une crise laitière, une crise porcine. Aujourd'hui, elle est inédite parce qu'elle touche vraiment toutes les filières. Vous ne pouvez pas juste prendre un syndicat représenté quand même par des grands céréaliers pour l'essentiel. Il faut mettre vraiment toutes les filières autour de la table, que ce soit la filière laitière, la filière bovine, la filière porcine, la filière fruits et légumes. Il faut vraiment que tout le monde ait une réflexion commune sur la répartition des prix.
Parce qu'en fait, la discussion agricole, c'est une discussion économique avec des intérêts qui sont différents selon les filières. Il n'y a pas un agriculteur, une agriculture. Il y a des filières qui n'ont pas tout à fait les mêmes intérêts. Je vais vous prendre un exemple. Il y a 10 ans, en 2013, le prix des céréales a déjà augmenté beaucoup. Le risque était que la France devienne un champ de céréales parce que l'intérêt d'un agriculteur qui s'est installé était de se mettre en céréales. Et pour les éleveurs, ça voulait dire que produire de la viande, produire un animal, coûtait plus cher en alimentation.
On a décidé à ce moment-là de redistribuer les aides, de prendre un peu à ceux qui ont beaucoup, beaucoup d'hectares, notamment des grandes cultures, pour reverser vers l'élevage. Pour ça, on avait fait une surprime jusqu'à 50 premiers hectares. Bon, c'est un débat qui avait posé question. Les grands céréaliers, évidemment, s'y étaient opposés. La filière liatière était d'accord. Les jeunes agriculteurs nous avaient soutenus et on était arrivés à un compromis. Si on s'était contenté d'une simple discussion avec le syndicat majoritaire, on ne serait jamais arrivé à ce point final.
Donc, si on veut déboucher sur des solutions qui fonctionnent pour les agriculteurs, à un moment, il faut mettre tout le monde autour de la table, en décevoir quelques-uns et plaire à d'autres qui seront un peu plus aidés que d'autres dans cette période.
On entend en creux votre accusation vis-à-vis de la FNSEA, qui est le syndicat majoritaire. Pour autant, c'est le syndicat majoritaire. C'est le syndicat pour lequel les agriculteurs votent le plus.
Oui, oui. Moi, je n'accuse pas en soi la FNSEA. Je dis que la FNSEA défend des intérêts. Et c'est bien normal. Quand vous avez une négociation sociale avec la CGT, la CFDT et le MEDEF, vous ne pouvez pas contenter uniquement la CGT ou uniquement le MEDEF. Vous avez des équilibres à trouver. Donc, forcément, aucun syndicat ne repart entièrement gagnant d'une négociation. Ça doit être pareil dans l'agriculture. Vous ne pouvez pas avoir un syndicat qui sort entièrement gagnant. C'est logique. C'est normal que des intérêts ne soient pas tout à fait les mêmes selon les filières et selon les syndicats, selon les tailles y compris d'exploitation. Donc, c'est une négociation.
Ce n'est pas simplement, vous avez des besoins, on essaie d'y répondre. C'est un peu plus compliqué que ça.
Et à l'approche du salon de l'agriculture, y a-t-il un risque, selon vous, que ce mouvement de contestation reprenne, recommence ?
Alors, disons qu'il reprenne ou pas formellement sur des barrages ou des ronds-points, peu importe, le vrai problème, c'est la situation...
Peu importe, pas tant que ça, parce qu'il peut y avoir des violences, il peut y avoir aussi des conséquences très concrètes pour notre alimentation.
Oui, alors les violences, vous savez, les agriculteurs, c'est des citoyens comme vous et moi qui ont un travail, qui doivent revenir sur leur ferme. Ils ne vont pas passer leur vie à mettre à feu et à sang des préfectures, des MSA. Par contre, c'est vrai que c'est peut-être encore pire, la colère sourde, le fait qu'il y ait du désespoir au sein des exploitations agricoles, parce que, pire que les barrages, il y a l'abandon des exploitations. Et c'est malheureusement ce qui est en train d'arriver, à la fois l'abandon de ceux qui sont en place, et puis le découragement pour ceux qui voudraient éventuellement leur succéder.
Vous savez qu'il y a aujourd'hui un agriculteur sur deux qui va être en âge de prendre la retraite en 2030. Moi, ce qui me fait très peur, c'est qu'on n'en trouve pas pour prendre la relève. C'est cette peur-là, moi, à laquelle je pense tous les jours, comme elle est locale, plus qu'au fait qu'il y ait un rond-point, un barrage de plus ou de moins dans ma région, même si c'est toujours pénible pour tout le monde.
Et les chiffres font état d'un suicide d'agriculteurs tous les deux jours en France. Vous êtes vice-président du département du Lot, Rémi Branco. Dans quel état d'esprit sont les agriculteurs aujourd'hui, à la veille de ce salon d'agriculture dans votre département ?
Franchement, ils sont excédés. Il y a une forme de découragement à se dire à quoi bon travailler autant, à quoi bon essayer de respecter des normes, à quoi bon essayer d'augmenter la qualité, d'utiliser moins, d'être plus vertueux quand on a des prix aujourd'hui qui ne couvrent plus nos charges, qui sont à bout parce qu'ils ont l'impression que le travail n'est pas rémunéré à sa juste valeur. Donc forcément, je ne connais personne qui, dans son travail, accepterait de travailler 70 heures par semaine à perte. Donc il y a un épuisement. Ils ont besoin aujourd'hui de perspectives. Ils ont besoin d'être entendus parce que c'est vrai que les agriculteurs, en général, ils réclament dans le calme.
Vous l'avez vu, en octobre, en novembre, ils ont renversé des panneaux. Ça n'a pas intéressé grand monde.
Ils ont renversé les panneaux de beaucoup d'agglomérations pour montrer que ce monde tourne à l'envers.
Dans le Lot, ils avaient leurs panneaux d'entrée renversés. Bon, c'était gentil, mais on a bien vu que ça ne faisait pas bouger les pouvoirs publics. Donc ce qui est un peu malheureux, c'est ce qui les énerve aussi. C'est l'impression qu'il faut toujours aller plus loin. C'est un peu le syndrome des Gilets jaunes. C'était des classes moyennes qui n'arrivaient pas à vivre de leur travail et qu'il a fallu qu'ils aillent sur des ronds-points pour se faire entendre. Donc c'est un peu ce mode de négociation qui était plus ampleur parce qu'ils ont un boulot à côté qui est quand même très prenant. Donc il ne faut pas que cette colère se transforme en désespoir profond et durable.
C'est ce qui m'inquiète le plus aujourd'hui.
Pour autant, la situation n'est pas nouvelle. Certes, il y a eu cette révolte, cette gronde, cette colère qui s'est manifestée et dont on a beaucoup parlé médiatiquement. Et on en parle beaucoup de ce salon d'agriculture, peut-être bien plus singulièrement cette année que les autres années. Pour autant, la situation nouvelle, le fait que les agriculteurs sont mal rémunérés, c'est un sujet très ancien. Vous-même, vous avez été chef de cabinet du ministre de l'Agriculture Stéphane Le Foll pendant plusieurs années. La situation n'est pas nouvelle.
Alors, c'est vrai, mais on peut dire pareil de la situation des Français sur le pouvoir d'achat. On peut dire que ça fait 20 ans que le pouvoir d'achat des Français, c'est un sujet très compliqué pour beaucoup d'entre eux. Simplement, vous voyez que depuis trois ans, à peu près, le pouvoir d'achat des Français, il s'est vraiment, vraiment dégradé. Parce qu'on a eu de l'inflation, parce qu'on a aujourd'hui, pour tout le monde, des coûts de l'énergie qui ont augmenté, y compris du carburant. Et c'est vrai que c'est cette question du carburant qui a encore une fois été l'étincelle.
Les Gilets jaunes, en 2018, ils sont sortis sur les ronds-points parce qu'à un moment, il y a eu la question du carburant qui a été imposée. Pour les agriculteurs, c'est pareil. C'est le fameux GNR, dont Bruno Le Maire avait décidé qu'il serait refiscalisé, qui a mis le feu aux poudres. Parce qu'on est à un moment où là, vraiment, les charges qui augmentent passent au-dessus des prix. Donc, même si, effectivement, c'est un sujet qui est ancien, la rémunération des agriculteurs, je vous le disais, nous, on avait déjà essayé de le traiter par la redistribution des aides, et il faut continuer. Il va falloir accentuer ce mouvement.
Il faudra aussi lever, voilà, quelques lièvres, et on commence à enlever sur la négociation commerciale. Ce n'est pas possible aujourd'hui que les grandes centrales d'achat européennes fassent régner leur loi, c'est-à-dire la loi de la jungle économique, dans la négociation commerciale.
Prenez aujourd'hui même un grand groupe comme Danone, et prenons même Lactalis, ces grands groupes français dont on se dit qu'ils sont les grands méchants loups, quand ils se retrouvent dans des boxes de commerciaux de ces grandes centrales d'achat européennes, y compris celles de Leclerc, malheureusement, ils se retrouvent face à des gens qui font la loi, qui leur dit, mais écoutez, si vous voulez des prix plus hauts, nous on vous déréférence en Italie, en Allemagne, dans d'autres pays, donc même ces grands groupes-là, face à ces centrales d'achat européennes, ils sont un peu impuissants, donc ils reviennent ensuite vers leurs producteurs en disant, désolé, je ne vous prends pas à ce prix.
Donc c'est toute la chaîne de répartition de la valeur qu'il faut aujourd'hui vraiment contrôler.
Moi, j'ai une inquiétude,
c'est que les 10 milliards d'euros d'économie que veut faire le gouvernement, ils pèsent une fois de plus sur ce type de fonctionnaires dont on a besoin pour aller faire ces contrôles. Moi, je suis ravi qu'on en fasse plus depuis qu'à des manifs, mais il faut que ça continue tout au long de l'année, y compris d'ailleurs sur la fraude à l'origine.
Et d'ailleurs, le Premier ministre a promis une nouvelle mouture de la loi EGalim d'ici l'été. La loi EGalim, un texte initialement prévu pour protéger les revenus des agriculteurs, mais force est de constater que le dispositif ne fonctionne pas. Faut-il une nouvelle loi EGalim, Rémi Branco ?
Ah ben ça, c'est typique. C'est typique des gouvernements, j'en ai fait partie, j'ai connu ça. Il y a un problème, on fait une loi. Aujourd'hui, la loi, elle existe. Elle n'est pas respectée ? Ben non, elle n'est pas respectée. C'est pour ça aujourd'hui qu'on voit que des contrôles sont mis en œuvre. Et les contrôles, aujourd'hui, ils aboutissent à quoi ? À mettre la centrale d'achat européenne de Leclerc devant le tribunal. Donc c'est bien que ça fonctionne, simplement, il faut mettre des moyens. Toujours là un problème. C'est plus facile d'écrire une loi, de la faire discuter au Parlement, d'en faire des débats médiatiques.
C'est plus dur d'assumer qu'on va créer des postes pour aller faire ces contrôles. Aujourd'hui, il y a besoin d'investir dans les contrôles faits sur toute la chaîne alimentaire.
En quoi n'est-elle pas à appliquer, cette loi Egalim, telle qu'elle existe aujourd'hui ?
Ben, comme je vous le disais, parce qu'il y a des mécanismes de contournement, il y a à la fois les grandes centrales d'achat européennes qui échappent à la loi, il y a aussi ce qu'on appelle les marques distributeurs. C'est-à-dire que la loi Egalim, si je dois être vraiment sincère, et j'essaie de l'être sur ces questions, parce qu'il ne faut surtout pas être démago, la loi Egalim, elle a fonctionné sur quelques marques nationales. Les grandes marques, je ne vais pas en citer, mais les grandes marques nationales, par exemple de fromage, de produits laitiers, de yaourts, etc., ça a fonctionné parce que c'était des négociations visibles sur un marché français.
Là où ça ne fonctionne plus, c'est quand on est sur des marques distributeurs ou quand on est sur des marchés vraiment européens. Et c'est là qu'il faut dépasser la face émergée qui fonctionne des grandes marques nationales et aller dans le détail, parce que le gros des volumes, il se situe là. Et malheureusement, c'est vrai, ça demande beaucoup, beaucoup de contrôle. Et ça demande des sanctions très lourdes pour que ce soit des exemples et qu'on désincite des grandes centrales d'achat européennes ou des groupes alimentaires, agroalimentaires, à continuer ces pratiques.
Nous sommes avec Rémi Branco, vice-président socialiste du département du Lot. Qui soutient les agriculteurs aujourd'hui ? Les députés écologistes ne veulent pas entendre la question du poids des normes écologiques qui pèsent sur les agriculteurs. La majorité présidentielle est parfois qualifiée par ces agriculteurs de technocratiques hors sol. Vous, votre famille politique, c'est le PS. Qui soutient les agriculteurs aujourd'hui ?
Bon, je ne veux pas être sévère envers ma famille, mais c'est vrai que l'agriculture est souvent un angle mort de la pensée de gauche en général et même socialiste. Ce qui est frustrant, c'est que les socialistes au pouvoir, que ce soit du temps de Lionel Jospin avec Jean Glavani ou avec Stéphane Le Folls ou François Hollande, ont plutôt bien bossé au niveau de l'agriculture et ont un bilan qui aujourd'hui ne les fait pas rougir.
Simplement, dès que les socialistes et la gauche en général reviennent dans l'opposition, elles considèrent que ce n'est pas la peine d'investir le sujet agricole parce que les agriculteurs seraient de toute façon conservateurs, de toute façon réactionnaires, qu'ils voteraient à droite, à l'extrême droite ou qu'ils s'abstiendraient. Du coup, ce n'est pas un sujet pour la gauche. Or, je pense qu'aujourd'hui, plus que jamais, les agriculteurs ont besoin des solutions de gauche dont je vous parle depuis quelques minutes et simplement, ils l'ignorent, tout simplement parce que les socialistes ne leur en parlent pas.
Donc moi, j'aimerais que les socialistes se réveillent, qu'ils assument une politique agricole de gauche comme ils ont pu le faire par le passé, parce que je pense que c'est cette politique qui est attendue en partie par les agriculteurs, pas par tous, mais par une grande partie, je pense, des agriculteurs.
Merci beaucoup, Rémi Branco. Je rappelle que vous êtes vice-président du Conseil départemental du Lot, chef de cabinet du ministre de l'Agriculture, Stéphane Le Folle, lorsqu'il était ministre, et vous publiez Loin des villes, loin du cœur. C'est aux éditions de l'Aube.